Xavier Dupret. D.R.
Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen
Mohsen Abdelmoumen : Avec l’arrivée de l’IA et de la généralisation de la robotique, on nous annonce des licenciements massifs dans tous les secteurs qui ne seront pas compensés par des créations d’emplois plus qualifiés de nouveaux secteurs ou spécialisés comme pour les crises antérieures. Est-ce que vous pensez que nous vivons LA grande crise du capitalisme ou pire, l’aboutissement du rêve des élites malthusiennes et eugénistes ?
Xavier Dupret : En ce qui concerne le développement de l’intelligence artificielle, il importe de rester modeste et nuancé dans l’évaluation des conséquences de cette vague de substitution du capital au travail. Il me semble préférable d’observer les impacts selon les secteurs à titre d’exercice de discernement. Pour autant, cette prudence ne doit pas nous empêcher de poser des diagnostics correspondant à des tendances de fond. On peut déjà anticiper que les emplois d’employés dans les services seront principalement menacés. L’année dernière, le Financial Times établissait que plus de 200.000 emplois dans le secteur bancaire européen pourraient être automatisés d’ici 2030. En 2025, l’intelligence artificielle a servi de facteur technologique de fond permettant la concrétisation de plusieurs milliers d’opérations de restructuration des entreprises concernées. Ces opérations se sont soldées par plus d’un million de licenciements au total, soit le niveau le plus élevé depuis la crise Covid. Ce développement, que les élites occidentales néolibérales désirent imposer de manière incontrôlée et non-régulée aux travailleurs du monde entier, pourrait poser un problème macroéconomique majeur. Dans la lignée de Keynes, on repérera que les suppressions d’emploi peuvent se traduire par des désajustements entre la production et la consommation. Dans une économie aussi tertiarisée que celle des États-Unis ou de l’Europe occidentale, le poids des travailleurs du secteur des services est économiquement important. En Amérique du Nord, les cols blancs représentent 50 % de l’emploi et financent environ 75 % des dépenses de consommation. Les postes de travail que l’IA détruit constituent le cœur de la classe moyenne américaine. À plus long terme, on a, en revanche, encore du mal à poser un diagnostic clair. On peut, malgré tout, entrevoir une tendance à l’augmentation du chômage d’origine technologique. L’informatisation des emplois de classe moyenne n’est actuellement pas rééquilibrée par une création équivalente de nouveaux emplois dans le secteur des services. Ces derniers existent mais pas en nombre suffisant pour remplacer les postes supprimés ou annuler la perte de revenus qui en découle.
Le drame de l’automation et de l’informatisation réside dans le fait que les technologies de l’information permettent le développement de nouvelles activités mais ne créent pas autant d’emplois rémunérés qu’elles n’en détruisent. La prolifération des blogs d’opinion ne compense pas le déclin des emplois rémunérés dans les médias professionnels. Comparons le volume des emplois créés par les technologies de l’information au volume d’emplois supprimés et extrapolons les tendances existantes sur plusieurs décennies. Il s’avère impossible que 70 % des emplois de demain au niveau planétaire soient des emplois de programmeurs et de concepteurs de logiciels et d’applications informatiques. Cette prise en compte du niveau planétaire est importante car nous n’avons pas encore abordé la situation des économies émergentes. Dans ces dernières, on ne note pas un tel développement des services. Au contraire, c’est la question de l’industrialisation sur une base autonome, c’est-à-dire nationale et souveraine, qui y constitue une réponse adéquate aux défis que nous venons de décrire. Ce regard sur le Sud global est important car il permet de mettre en lumière la lame politique de fond à laquelle correspond cette montée des technologies de l’information et du capitalisme monopoliste qui soutient cette dernière, à savoir le technofascisme reflétant l’alliance entre la Silicon Valley et la droite réactionnaire. Cette idéologie, mélange inédit de libertarianisme et d’un vieux fonds fascisant et néocolonial, qui a toujours existé dans les grands pays occidentaux, vise à démanteler les politiques sociales à la tronçonneuse pour laisser la bride sur le cou aux marchés afin de permettre la diffusion de solutions technologiques dont il est espéré qu’elles pourront relancer les gains de productivité en Amérique du Nord et en Europe occidentale. Je m’empresse d’ajouter que je m’inscris en faux contre cette illusion technologiste. En effet, la désindustrialisation qui a frappé l’Occident ne sera pas stoppée du fait que des interprètes professionnels seront remplacés par des logiciels d’interprétariat. Par conséquent, la reconquête, dans ces conditions, de gains de productivité s’avère parfaitement illusoire. Voilà pour l’aspect techno. Par contre, on peut redouter qu’à terme, le fascisme restera. Cette crainte n’a, hélas, rien d’un fantasme.
En parallèle à l’impact de cette révolutions technologique, beaucoup d’économistes hétérodoxes nous rappellent que les crises de 2008 et du Covid n’ont toujours pas été soldées et que les États sont affaiblis par leurs déficits budgétaires et leurs niveaux d’endettement massifs. Est-ce que le modèle européen du capitalisme tempéré par l’Etat-providence est menacé par les tendances lourdes démographiques, technologiques et politiques ?
J’appartiens à cette école hétérodoxe et effectivement, les données n’ont rien de mirobolant depuis que nos États ont converti de la dette privée en dette publique après les faillites bancaires de 2008 sans toutefois mettre à contribution les principaux bénéficiaires de la libéralisation financière depuis les années 1980, c’est-à-dire les 10 % les plus riches de la population. Au contraire, les politiques d’assouplissement quantitatif de la BCE et de la Fed ont principalement bénéficié aux marchés financiers et aux foyers fiscaux les plus privilégiés. Le niveau très faible des taux d’intérêt a alors transformé l’endettement public en lubrifiant social bon marché. La crise Covid a été gérée sur cette base de taux d’intérêt faibles. À l’époque, la politique du « quoiqu’il en coûte » a caractérisé la démarche des autorités européennes. L’injection d’argent bon marché a permis de sauver la demande intérieure. Par la suite, la désynchronisation des chaînes de valeur a fait remonter le niveau de l’inflation. Cela s’est accompagné d’un resserrement sérieux des taux d‘intérêt. À partir de 2022, la guerre en Ukraine s’est traduite, du moins en Europe occidentale, par une élévation sensible du taux de l’inflation importée en lien avec le renchérissement des importations de gaz russe. La répercussion sur les taux d’intérêt a été nette.
Depuis, la charge d’intérêt sur les dettes publiques (laquelle ne concerne que les intérêts) a littéralement explosé. Par exemple, en Belgique (mon pays), cette charge va passer de 12,2 à près de 20,9 milliards d’euros entre 2026 et 2030. Pour autant, cette situation doit être relativisée. En effet, le coût réel de la dette, une fois l’effet de l’inflation déduit, s’est, jusqu’à présent, avéré inférieur à la charge de la dette et a même été ces dernières années négatif, grâce précisément aux taux d’intérêt longtemps restés bas. Pour l’heure, on ne note pas encore de tendance à l’alourdissement du poids des passifs au sein des finances publiques débouchant sur un effet de type « boule de neige ». Pour rappel, un effet de ce type caractérise une trajectoire au cours de laquelle la charge d’intérêts s’autoentretient mécaniquement entraînant une hausse du ratio dette/PIB même en cas de maintien du déficit à son niveau minimal. Il survient lorsque le taux d’intérêt moyen de la dette dépasse le taux de croissance du PIB. Nous n’en sommes actuellement pas encore là mais à l’avenir, si rien n’est fait pour mettre bon ordre aux finances publiques, cette charge va s’alourdir de telle sorte qu’une configuration de type « boule de neige » n’est pas à exclure.
Pour autant, la solution à apporter n’a rien d’univoque. Osons même être à ce propos un peu contre-intuitif. Et si le problème de nos finances publiques ne résidait pas dans un excès de dépenses mais dans un manque de recettes correspondant à une taxation insuffisante des grandes fortunes et des catégories supérieures et moyennes supérieures ? Après tout, lorsque l’État belge a fait diminuer de manière drastique son endettement public, le faisant passer de plus de 130 du PIB au début des années 1990 à près de 95 % au milieu des années 2000, la progressivité de l’impôt était beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. Dans un autre ordre d’idées, on peut remarquer que dans les pays où il existait, l’impôt sur la fortune a été démantelé. Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, que nos États soient impécunieux.
Il est d’ailleurs clair de ce point de vue, et là je situe un lien avec la question qui précède et la montée du fascisme aux États-Unis et dans bon nombre de pays européens, que le discours de la droite insiste trop lourdement sur le thème fallacieux de « l’État qui serait en faillite » pour sacrifier le modèle social-démocrate ayant servi de cadre structurant permettant de définir la branche du capitalisme bismarckien (encore appelé capitalisme continental). Il s’agit là d’une attaque sociale déguisée en philosophie de Café du Commerce. En effet, les suites économiques en Europe de l’attaque conjuguée des forces sionistes et états-uniennes contre l’Iran démontrent clairement que ce ne sont pas les États qui pratiquent des coupes claires dans leurs finances publiques.
En effet, du côté de la BCE, les positions allemandes assurent pour l’heure qu’on ne touchera pas aux taux tant que les prévisions d’inflation restent ancrées. Si Trump ne parvient pas à calmer le jeu ou s’il est trop affaibli après les midterms pour prévenir les assauts de Netanyahu, le scénario du baril à 150 dollars n’a plus rien d’une hypothèse marginale. On verra alors si les Allemands seront toujours aussi soft pour ce qui est des taux. Notons non sans intérêt que face à la remontée de l’inflation, les rendements des obligations d’État se tendent déjà partout en Europe. Or, ce sont ces taux longs fixés par les marchés qui, pour le dire familièrement, font le prix de la dette. À ce sujet, force est de constater que l’écart de rendement entre les dettes française et allemande reste tendu. L’Espagne résiste, par contre, nettement mieux. La patrie de Cervantès, en pratiquant une politique keynésienne de la demande et en protégeant davantage le monde du travail (ce qui implique la légalisation du séjour de centaines de milliers de travailleurs migrants), est le champion de la croissance en Europe pour le moment. Madrid devrait connaître une croissance de 3% de son PIB cette année. La croissance par les salaires, cela paie davantage que la tronçonneuse apparemment. La montée des incertitudes économiques n’annule cependant pas la possibilité de procéder à des choix de société différenciés. Il n’est donc nullement écrit que le technofascisme gagnera la partie. Après tout, les suppressions d’emplois dans le tertiaire privé peuvent être amorties par le développement des services publics, notamment d’aide à la personne et d’éducation ou encore de prise en charge du vieillissement. À ce propos, ne nous leurrons pas. Il reste encore aujourd’hui possible de financer nos États-providence. Sous les coups de boutoir des politiques néolibérales, les travailleurs belges et français ont perdu l’équivalent de 5 points de PIB, correspondant à une diminution de la part des salaires dans les PIB de nos pays au cours des trente dernières années. 5 % de la richesse créée en Europe pourrait donc repasser du capital vers le travail. C’est une question de volonté politique.
On assiste également à une perte de confiance dans le libre-échange et les chaînes de valeur internationales au profit du souverainisme, du repli géographique dans des blocs plus compacts et de l’économie de guerre, un peu comme à la fin du 19ème siècle en Europe avec la formation d’alliances politico-militaires au niveau mondial cette fois. Le monde va-t-il se suicider comme l’Europe de la fin du 19ème, et y-a-t-il encore place à l’économie pour atténuer ces tensions géopolitiques ?
J’aimerais, dans un premier temps, clarifier les termes de ce débat. Ce que nous avons appelé « mondialisation » constitue une approximation et un amalgame de réalités distinctes. En fait, les chaînes de valeur mondialisées correspondent à une internationalisation des échanges qui a repris dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale et s’est intensifiée à partir des années 1960.
Lorsque l’on parle de mondialisation, on parle, en réalité, d’un processus consistant en une tentative d’américanisation du monde. Pour situer la spécificité de ce processus, il est important de se centrer sur la question de la libéralisation financière qui a accompagné progressivement l’internationalisation des échanges depuis une cinquantaine d’années. Lorsque l’on y regarde de plus près, on peut très bien ouvrir le commerce de manière libre-échangiste entre deux pays sans nécessairement accompagner cette décision d’une ouverture du compte de capital. C’est cette dimension financière qui caractérise la marque de la pax americana de l’après-guerre froide. Par comparaison, on peut d’ailleurs établir que la Chine mise sur une mondialisation des échanges dont elle a tiré parti sans pour autant libéraliser l’accès à l’excédent en devises qu’elle a accumulé à partir de ses exportations. On peut d’ailleurs considérer que ce blocage imposé au secteur financier U.S. constitue une importante pomme de discorde entre Washington et Pékin. Il ne s’agit évidemment pas de l’unique motif de conflit entre les deux pays. À ce propos, la volonté de montée en gamme des industries américaines est tout aussi importante. On peut cependant penser que si la Chine ouvrait son compte de capital aux appétits de Wall Street, elle aurait très probablement moins de soucis avec l’Oncle Sam.
Il se trouve que depuis 2008, le modèle de capitalisme propre aux États-Unis, que l’on peut qualifier de néolibéral financiarisé, est en très nette perte de vitesse. Cette configuration renforce les tendances à l’autonomie de la Chine qui se voit dans la position de pouvoir avancer davantage son agenda à l’échelle internationale. La progression de la Chine au sein des grandes puissances est d’ailleurs époustouflante.
S’il fallait tenter de caractériser l’époque que nous vivons d’un point de vue géopolitique, je préfèrerais éviter les comparaisons avec le passé, lesquelles charrient le présupposé métaphysique, invérifiable, que l’Histoire se répète. Pour ma part, je mise davantage sur une méthode mettant en avant des concepts expérimentaux plutôt que des présupposés généraux. Je situerai donc la suite de cette analyse dans la lignée de l’économiste Charles Kindleberger (1910-2003). À ce titre, on ne dira jamais assez que notre époque manque de leadership et de concertation dans la mise en œuvre de biens publics mondiaux. Ces derniers désignent des services ou des ressources (stabilité monétaire, règles commerciales) disponibles pour tous les États, mais nécessitant une coopération pour leur production. Le moins que l’on puisse dire est que cette coordination fait défaut.
La lecture de Kindleberger ne doit toutefois pas donner lieu à la multiplication de parallélismes historiques boiteux. Les recherches de Kindleberger visaient à identifier les racines de l’instabilité économique et politique ayant débouché sur la Seconde Guerre mondiale. Selon la grille de lecture kindlebergérienne, le refus des États-Unis d’assumer à la place du Royaume-Uni, à la puissance alors déclinante, une position hégémonique expliquerait la montée des nationalismes et le cataclysme qui s’est ensuivi en Europe. Force est de constater que cette analyse cadre bien avec les faits tels qu’ils se sont déroulés au lendemain de la Première Guerre mondiale. Après leur intervention décisive sur le théâtre des opérations en Europe, les États-Unis ont, en effet, choisi, dès 1918, de se reconcentrer sur le développement de leurs industries arrivées au stade de la consommation de masse. C’est précisément sur ce point que les parallélismes entre les années 1930 et la situation actuelle s’avèrent inopérants. En effet, la Chine veut prendre au sérieux son rôle de grande puissance en fournissant des biens publics internationaux et ce sont les États-Unis qui l’en empêchent, comme en témoigne la participation contrariée par Washington de la Chine au fonctionnement du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.
La montée en puissance de la Chine s’accompagne, depuis une quinzaine d’années, d’une pression exercée par Pékin pour détenir une plus grande part du capital du FMI et donc se positionner davantage en fournisseur de biens publics internationaux. Dans ces conditions, on ne peut que souhaiter l’émergence d’un monde multipolaire qui permettra au Sud global de peser davantage sur la scène internationale. Dans ce contexte, les pays du Sud global apparaissent de plus en plus comme des acteurs à part entière de la recomposition de l’ordre international.
Pour l’instant, force est cependant de constater que les États-Unis s’opposent à cette relativisation de leur puissance. L’heure est donc au blocage avec tous les dangers qu’une situation de ce type comporte inévitablement. Alors que Washington porte un agenda de libéralisation des flux financiers et des investissements directs étrangers, la Chine met, pour sa part, en avant les principes de souveraineté et de droit national au développement. Tant que le monde sera divisé entre deux pôles de puissance mondiale promouvant des logiques d’action aussi diamétralement opposées, des heurts sont susceptibles de se manifester un peu partout sur la planète. Il est grand temps que les Occidentaux se rendent enfin compte que cette planète ne tourne pas exclusivement autour de leurs intérêts et de leurs références idéologiques.
Est-ce que l’Union européenne, qui s’est bâtie par l’intégration économique, a encore un sens aujourd’hui ou faut-il revenir à l’échelle des États-nations ? Quelle est votre vison pour un pays comme la Belgique ?
Un pays comme la Belgique qui a déjà tant souffert de deux guerres mondiales, résultant de la lutte pour l’hégémonie politique en Europe, ne peut que souhaiter la mise en œuvre de mécanismes de concertation en Europe. La question qui se pose en ce qui concerne la construction européenne devrait d’ailleurs moins porter sur son existence. Après tout, le fait que les Européens règlent leurs différends en discutant au sein du Conseil européen plutôt que sur un champ de bataille représente un progrès humain considérable.
Je pose ce constat en gardant en mémoire cette réflexion que j’ai souvent entendue lorsque je vivais en Argentine : « la culture européenne est très violente ». Il est vrai que les Européens ont commis plus d’un génocide dans leur histoire. Ce fait incite à voir dans la construction européenne davantage une opportunité qu’un frein.
En réalité, c’est davantage le contenu politique de l’européisme qui doit être sérieusement remis en question. Tout d’abord, il est temps, si l’Europe, veut vraiment être synonyme de paix, qu’elle reconnaisse la dimension intrinsèquement criminelle du colonialisme. Ce point de départ constitue un impératif moral et diplomatique absolument incontournable.
Ensuite, il ne faut pas se leurrer. La reconnaissance des crimes passés sera, certes, nécessaire mais nullement suffisante. Il importe également que l’Europe développe de vrais partenariats sur un pied d’égalité avec le continent africain et plus largement, le Sud global. Nous sommes attendus de pied ferme sur ce terrain. De ce point de vue, les dirigeants européens doivent absolument comprendre que la multipolarité qui s’installe constitue une opportunité à encourager et à accompagner non pas en belle-mère acariâtre mais dans un esprit de fraternité et d’amitié entre les peuples. L’Europe gagnerait à nouer des relations réellement équilibrées avec ces régions, dans un esprit de respect et de coopération, plutôt que de se limiter à ses intérêts propres. L’idée d’un non-alignement européen qui repositionnerait le Vieux Continent à équidistance entre Washington et Pékin constitue, de ce point de vue, un chantier prometteur : plus jamais, le Vieux Continent ne devra faire office de simple base arrière de l’OTAN.
Enfin, l’orientation néolibérale des traités européens doit être combattue. La dimension de repli sur soi que vous mettiez en avant dans votre question n’est pas sans rapport avec les immenses reculs sociaux que nous observons depuis une trentaine d’années en Europe. Le mouvement européen a surfé durant les années 1980 sur la remise en cause par les courants néolibéraux en vogue à cette époque de l’interventionnisme étatique. Une libéralisation par le haut s’est donc imposée au prétexte que c’était le niveau européen qui en décidait. En réalité, un sain réalisme sociologique nous enseigne que les élites politiques européennes, qu’elles œuvrent au niveau national ou au sein des instances européennes, étaient convaincues du bien-fondé des préceptes néolibéraux.
Or, ces dernières constituent, comme nous l’avons vu, une lame de fond concrétisant la mise en œuvre d’un modèle d’accumulation par dépossession. Les régressions que ce redéploiement du capital a occasionnées alimentent les mouvements fascistes, xénophobes et racistes qui en fragilisant les relations avec le Sud, minent notre avenir commun. Alors que des millions de travailleurs venus du Sud font tourner la machine économique européenne, il est inconcevable que ces travailleurs restent privés des droits les plus élémentaires du fait de ne pas disposer de papiers en règle. Il est révélateur, d’ailleurs, que le gouvernement espagnol, dans le souci de promotion des droits du monde du travail qui le caractérise, ait opté pour une régularisation massive de travailleurs maintenus jusque-là dans la clandestinité.
Force est cependant de constater, en toute lucidité, que les orientations politiques actuelles ne prennent guère ce chemin. Qu’il s’agisse des traités austéritaires, de la coopération avec le Sud global ou de l’inféodation servile à Washington, les leaders européens semblent avoir choisi de vivre dans le passé. Leur timidité à condamner l’agression, largement contestée au regard du droit international, contre l’Iran en témoigne cruellement.
En définitive, l’unification européenne aura encore un sens si cette construction politique, si récente, parvient à marcher dans le sens imprimé par l’Histoire, sinon elle sera remplacée par d’autres structures. À ce sujet, je ne suis pas de ceux qui pensent que le retour aux États-nations constitue l’alternative à la stagnation régressive précédemment décrite. Que pèsent 11 millions de Belges ou 40 millions d’Espagnols face à des géants comme l’Inde ou la Chine ? Les vieilles nations européennes sont un poids plume dans le monde multipolaire de demain. Par conséquent, des regroupements moins imposants que l’actuelle Union européenne pourraient lui succéder. On en voit déjà actuellement les prémisses dans la constitution, par exemple, du forum de coordination du Conseil nordique en Scandinavie.
Que représente pour vous mon pays, l’Algérie, Mecque des révolutionnaires ?
Peut-être vais-je quelque peu vous surprendre mais je me définis encore aujourd’hui comme un tiers-mondiste. La chose est, il est vrai, plutôt rare pour un homme de ma génération et on m’a parfois un peu brocardé pour cela en Europe. Néanmoins, cette grille de lecture favorable au non-alignement positif – sans rejeter qui que ce soit et dans le respect des souverainetés – demeure la meilleure approche garantissant la paix et le droit au développement. L’actualité nous prouve, jour après jour, la justesse de cette doctrine.
En effet, si les rumeurs de la guerre grondent un peu partout dans le monde en ce moment, ce n’est pas, contrairement à ce que racontent les médias hégémoniques occidentaux, en raison d’une guerre de civilisation entre les gentils démocrates du Nord et les vilaines dictatures du Sud. Cette conjoncture, à plus d’un titre inquiétante, trouve, en effet, son origine dans le fait que la doctrine des Nations Unies, qui reconnaît les États et non les gouvernements, est de plus en plus foulée au pied. Il est vrai que l’Occident a encore du mal à comprendre que le temps des colonies est définitivement révolu. À cet égard, la politique de la canonnière des États-Unis au Moyen-Orient constitue une erreur monumentale dont l’Occident pourrait se mordre les doigts.
Je retiens également de l’Algérie évidemment sa solidarité avec toutes les luttes de libération nationale dans le monde. J’y suis d’autant plus sensible que je suis belge. À ce sujet, on ne rappellera jamais assez le rôle qu’a joué, à sa modeste échelle, le Front du Nord dans le soutien à l’indépendance de l’Algérie. Pour rappel, ce Front désigne le mouvement de solidarité impliquant des citoyens belges aux côtés du FLN durant la guerre d’indépendance. Ce réseau incluait des « porteurs de valises » prêtant main forte sur le plan logistique au mouvement de libération ainsi que des avocats belges défendant des militants algériens. Ce soutien incluait également des campagnes de presse en faveur de l’indépendance algérienne.
Je voudrais terminer cette réponse par une note un peu plus personnelle. Le souverainisme de l’Algérie, encore décrié dans certains milieux de droite en France, ne s‘accompagne en aucune manière de marques de chauvinisme ou de fermeture au monde. J’en veux pour preuve qu’une des plus belles places d’Alger rende hommage à Maurice Audin. J’ai eu l’occasion de la découvrir, il y a peu et j’espère la revoir un jour. Pour tout dire, l’Algérie me manque parfois. La lumière de la Place Audin possède vraiment quelque chose d’envoûtant et en tout cas, d’inhabituel pour un homme du nord.
Que représente pour vous la lutte du peuple sahraoui ?
Cette question constitue une très intéressante transition par rapport à celle qui précède. J’ai eu l’occasion de me rendre deux fois déjà dans les camps : en 2020 avec un groupe de journalistes de toute l’Europe et en 2025 avec le Comité belge de Soutien au peuple Sahraoui. J’ai également assisté aux travaux de la IVe Commission des Nations Unies qui traite des questions de décolonisation. Avant d’aller plus loin, je voudrais souligner la constante et importante solidarité du gouvernement algérien avec les réfugiés installés non loin de Tindouf. Elle est exemplaire.
Plus j’y réfléchis, plus il me semble que la question du Sahara occidental manifeste la justesse du point de vue algérien concernant les relations internationales. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les faits tels qu’ils se présentent matériellement. En 1975, nous avons un territoire colonisé en Afrique et un petit peuple, les Sahraouis, qui lutte pour sa liberté. Un avis de la Cour de Justice des Nation Unies reconnaît alors le droit inaliénable à l’autodétermination de ce territoire mais alors que l’Espagne s’apprête à tourner la page du franquisme, une ancienne métropole coloniale qui n’a pas renoncé à jouer un rôle en Afrique, la France, arme littéralement le bras de son meilleur client au Maghreb, le Maroc, et une guerre d’invasion commence. Comment ne pas décrire cette situation comme relevant du néocolonialisme le plus vil et le plus évident ? Comment ne pas voir que le maintien d’attitudes coloniales nuit encore aujourd’hui au développement et à la paix dans le monde ? Plus largement, la décolonisation n’est pas seulement une question de frontières : elle est aussi une question de justice internationale.
De ce point de vue, il est évident que l’Europe ne s’est nullement démarquée de Paris quant à cet important dossier. Les tentatives de conclusion, contre les avis répétés de la justice européenne, d’accords commerciaux avec le Maroc en témoignent de manière particulièrement éloquente. L’appui de la Commission au plan d’autonomie marocain constitue une continuité avec le passé. On ne répétera pourtant jamais assez que ce plan a été conçu dans les bureaux de l’Élysée sous la houlette de Jacques Chirac. À l’époque, Paris cherchait à contourner l’application du Plan Baker qui visait à organiser un référendum d’autodétermination. Il est évident que si ce référendum avait eu lieu au début des années 1990, le Sahara occidental serait aujourd’hui indépendant et souverain. Le néocolonialisme et la démocratie font décidément mauvais ménage.
En tout état de cause, la lutte du peuple sahraoui pour sa liberté va continuer sous la conduite du Polisario, son unique représentant légitime et les rodomontades de Paris ou du Makhzen n’y changeront rien. Quand on visite les camps, cette détermination est, d’ailleurs, palpable. Dans le futur, je fais le pari que la lutte des Sahraouis pour l’indépendance revêtira une dimension emblématique et absolument incontournable. En effet, comment se peut-il qu’en 2026, il y ait encore une colonie en Afrique dont la superficie représente trois fois celle du Portugal ? Plus le temps va passer, plus cette question, aujourd’hui encore lancinante, va revenir sur le devant de la scène.
À cet égard, la stratégie marocaine du pourrissement et du fait accompli pourrait se retourner contre Rabat. À plus brève échéance, on verra bientôt si Donald Trump dispose encore d’une majorité dans les deux chambres du Congrès après les élections du mois de novembre. Si le trumpisme devait être sérieusement défait au mois de novembre, l’appui de Washington sera moins significatif sur le plan politique. La presse européenne, qui saluait hier encore une soi-disant « victoire diplomatique » du Maroc, devra revoir sa copie. On ne peut que lui recommander à l’avenir d’écouter davantage la voix d’Alger en ce qui concerne la question sahraouie.
Quelle est votre analyse à propos de l’attaque impérialiste de Trump et Netanyahou contre l’Iran ?
L’impérialisme correspond à la manifestation militaire du néocolonialisme dans sa dimension la plus directe et la plus brutale. Ce n’est pas une nouveauté dans l’histoire des relations internationales.
En revanche, il faut signaler un élément politico-idéologique qui modifie cette donnée dans le cas de l’attaque contre l’Iran. Habituellement, quand les États-Unis sont décidés à en découdre avec un gouvernement récalcitrant par rapport à ce que Washington considère comme la norme des relations internationales, les Nations Unies sont mises sous pression. Aussitôt, les grands groupes de presse au service de l’oligarchie relaient et s’activent pour inventer une communauté internationale qui, comme par hasard, se reconnaît dans le message de Washington. Et s’il faut relayer des mensonges, comme les armes de destruction massive de l’Irak avant que n’éclate la deuxième guerre du Golfe, la diplomatie états-unienne le fera sans vergogne. Cela dit, ce souci de démontrer le bien-fondé d’une opération, fût-il fictif, révélait une exigence de formalisme de la part de Washington. Cette volonté de mettre les formes correspondait en fin de compte à une volonté de produire du droit, à la manière du justiciable qui ment pour se défendre.
C’est à ce niveau précisément que l’on peut identifier une réorientation en train de se produire sous la férule de Donald Trump. L’intervention conjointe du bloc sioniste et de l’armée américaine n’a jamais été débattue dans les enceintes de l’ONU. Ce point mérite d’être mis en exergue. Le droit international a été mis délibérément sur la touche par l’administration Trump. Il s’agit là d’une rupture inédite. Leur alignement sur les pratiques de l’entité sioniste, profondément condamnables du point de vue du droit international, est aujourd’hui évident.
Cette inquiétante modification correspond à un processus de radicalisation à droite de la scène politique états-unienne. Les parallélismes entre le mouvement MAGA et les milices fascistes actives en Europe durant l’entre-deux-guerres sont connus et bien documentés. Cette radicalisation autoritaire a évidemment favorisé un rapprochement avec l’extrême-droite de l’entité sioniste, qu’incarne, de manière ô combien sinistre, Benjamin Netanyahu.
Le fascisme ne tombe pas du ciel. Il est la réaction d’une puissance décadente face à ses propres limites. C’est bien ce qui est en train de se jouer actuellement en Iran. Malgré toutes les sanctions dont Téhéran a été la victime depuis 1979, l’Iran est en passe de rattraper son écart stratégique avec l’entité sioniste. L’inquiétude des milieux sionistes, tant à Washington qu’à Tel Aviv, est manifeste. Cet élément de nature psychologique permet d’expliquer la violence de la réaction.
D’ailleurs, c’est peut-être en Iran que se jouera la fin de l’hégémonie occidentale, et plus particulièrement états-unienne, un processus dont le point de départ peut être situé lors de la grande crise financière de 2008. En tout cas, il convient de souligner la puissance militaire de l’Iran, qu’il s’agisse de ses drones ou de la force de frappe de ses missiles. Il faut vraiment prendre au sérieux la partie iranienne quand elle dit qu’elle n’a pas peur d’une guerre longue. Cet élément me semble avoir été sous-estimé par les Occidentaux.
Qu’est-ce qui explique le soutien inconditionnel des États-Unis à l’entité sioniste d’Israël dans la perpétuation du génocide du peuple palestinien à Gaza et dans leur guerre contre l’Iran ?
Une réponse nuancée à cette question nécessite de déployer deux niveaux d’analyse. Il existe traditionnellement une forte proximité entre Washington et l’entité sioniste. On peut expliquer cette connivence par une série de facteurs structurels qui ont profondément modelé tant la vie politique intérieure aux États-Unis que l’architecture des relations internationales. Le système politique américain se caractérise moins par des joutes idéologiques que par une juxtaposition de réalités sociologiques diversifiées donnant lieu à une sorte de « lutte des places » arrimée à l’existence de divers lobbies, dont certains correspondent à des communautés particulières. C’est à ce niveau qu’intervient un lobby prosioniste aux États-Unis.
On aurait, d’ailleurs, tort d’identifier ce groupe de pression aux seuls citoyens américains de confession juive. En effet, des sectes millénaristes évangéliques soutiennent activement les milieux réactionnaires de l’entité sioniste, tandis que des Juifs américains antisionistes (on songera notamment à Norman Finkelstein) s’opposent au colonialisme en Palestine. À un niveau davantage macropolitique, on doit également pointer l’importance de la Guerre froide en tant que facteur ayant soudé l’alliance entre Washington et l’entité sioniste. Face à une Union soviétique qui soutenait les mouvements de libération nationale dans le monde arabe et à la montée du mouvement des non-alignés, les États-Unis ont privilégié un rapprochement avec Tel Aviv.
L’hégémonie états-unienne touche, aujourd’hui, à sa fin, et Washington s’aligne sur la politique agressive de l’entité sioniste, en accord avec l’idéologie néocoloniale et fascisante de Netanyahu. Sur un plan idéologique, cette collaboration renforcée correspond à une valorisation du rôle de l’entité sioniste comme tête de pont de l’Occident au Proche et Moyen-Orient. La montée de la Chine dans la région inquiète au plus haut point Washington. Or, comme l’Iran est un allié de Pékin dans la région, on peut considérer que le conflit contre l’Iran a des allures de conflit par procuration avec la Chine.
La guerre contre l’Iran constitue un coup de force contre l’émergence d’un monde multipolaire. Cette tentative, outre les dégâts qu’elle occasionne pour l’économie mondiale, constitue, de surcroît, un combat d’arrière-garde. En effet, on ne se rend pas suffisamment compte de l’incroyable montée en puissance de la Chine en à peine deux générations. Depuis le début du siècle, sur le milliard d’individus sortis de la pauvreté à l’échelle planétaire, 800 millions sont chinois.
À titre personnel, et pour conclure, je fais partie des Européens qui désirent collaborer davantage avec la Chine. La brillante réussite économique de Pékin prouve qu’il est possible d’accroître la prospérité d’un continent sans se plier aux diktats de Wal Street. Pour les États-providence du Vieux Continent, il s’agit là d’une perspective on ne peut plus encourageante, bien sûr.
Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen
Xavier Dupret est un économiste, journaliste et enseignant belge. Ses matières de prédilection sont l’économie internationale, les pays émergents et les dynamiques de crise du capitalisme. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dans le domaine. Il collabore régulièrement avec différents médias écrits et audiovisuels belges (La Libre Belgique, LN24, RTBF, L’Echo, Le Soir, Démocratie, la revue Nouvelle…) et internationaux (Le Courrier de Genève, Radio Nacional Argentina, Het Financieele Dagblad). Il milite activement pour l’indépendance du Sahara Occidental.
Source : auteur
https://mohsenabdelmoumen.wordpress.com/…
Notre dossier Iran

