Par Richard Medhurst

Il est tentant de croire que la machine de guerre étatsunienne est à bout. Sur le plan militaire, l’Iran a en effet infligé aux États-Unis leur pire humiliation de l’histoire moderne — une humiliation que j’ai couverte avec une précision clinique.

Mais en coulisses, Washington a discrètement mené un vol à main armée sur les réserves mondiales de pétrole et de gaz. Dans leur intégralité.

En seulement 90 jours, les États-Unis ont mené une offensive énergétique éclair préparée depuis des décennies :

  • Des centaines de frappes contre des pétroliers et des raffineries russes
  • Perturbation d’un tiers de l’approvisionnement en pétrole et en GNL de la Chine
  • Saisie des plus grandes réserves de pétrole de la planète
  • Mise en place d’un blocus naval mondial de l’Arctique à l’océan Indien

Et dans ce processsus, ils ont kidnappé ou assassiné deux chefs d’État. Nous assistons à la transition des États-Unis  d’un empire à un État pirate sans foi ni loi, ainsi qu’à la naissance de ce que j’appelle le pétrogaz-dollar ou le GNL-dollar.

Le calendrier de cette campagne parle de lui-même :

Le chaos est l’objectif

Par le passé, les États-Unis étaient très sensibles aux chocs pétroliers. La fermeture du détroit d’Ormuz aurait été une catastrophe, car les États-Unis ne pouvaient pas produire suffisamment de pétrole pour répondre à la demande.

Mais aujourd’hui, ils sont les plus grands producteurs mondiaux de pétrole, de gaz et de produits raffinés, et le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL).

Beaucoup adhèrent encore à l’idée reçue selon laquelle les prix élevés du pétrole sont néfastes pour les États-Unis, mais c’est tout le contraire. Pour la première fois lors d’une pénurie mondiale, le dollar ne s’effondre pas tandis que l’or grimpe en flèche — c’est l’inverse qui se produit. Les prix élevés de l’énergie ne constituent pas une menace pour Wall Street — ils en sont en fait l’objectif.

Ce n’est pas un hasard si les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial de GNL après la guerre en Ukraine. Les gains ont été multiples : les États-Unis sont passés de la fourniture de seulement 9 % de l’énergie de l’Europe à la position de première source européenne de charbon, de pétrole et de GNL.

Importations de pétrole, de charbon et de GNL de l’UE en provenance des États-Unis (2021-2025) Source : UE/Eurostat

Lorsque Condoleezza Rice ou Joe Biden ont déclaré que l’Europe devrait vouloir « dépendre » de l’énergie éatsunienne et ont promis de « mettre fin » au Nord Stream, ils le pensaient littéralement. En sanctionnant Moscou et en faisant exploser les gazoducs Nord Stream, les États-Unis n’ont pas seulement porté un coup à la Russie : ils ont transformé l’Europe en un client permanent des États-Unis, s’assurant ainsi des profits à long terme et consolidant le pétrogaz-dollar.

Les États-Unis sont séparés par deux océans, ce qui rend l’acheminement du gaz coûteux. Personne n’allait jamais acheter du GNL des États-Unis alors que le gaz russe bon marché était juste à côté. Les États-Unis ont donc éliminé la concurrence.

Non seulement aux dépens de la Russie, mais en grignotant la moitié de la part de GNL du Qatar au passage :

Achever le travail en Europe

Les États-Unis, cependant, ont désormais atteint leur pleine capacité d’exportation. Ils ont le gaz, mais ne peuvent pas l’expédier assez vite pour satisfaire le marché qu’ils ont dégagé. Washington a compris qu’il n’avait pas besoin de construire davantage d’infrastructures pour gagner. Il lui suffisait d’éliminer la concurrence — une fois de plus.

Après les États-Unis, le Qatar et l’Australie sont les plus grands fournisseurs mondiaux de GNL et les principaux concurrents de l’Amérique. Tout comme Washington a utilisé le prétexte de la guerre en Ukraine, des sanctions et des bombardements de Nord Stream pour chasser la Russie d’Europe, ils ont utilisé le prétexte de la guerre contre l’Iran pour achever la position du Qatar en tant qu’acteur mondial du GNL.

En forçant Doha à déclarer la force majeure le 4 mars, dès la première semaine de la guerre, puis en provoquanrt les frappes de représailles sur Ras Laffan le 18 mars, Washington a écarté du jeu le plus grand gisement de gaz au monde — paralysant l’Iran et mettant le Qatar sur la touche d’un seul coup.

L’affirmation selon laquelle Israël aurait mené cette frappe spécifique sans en informer Washington est à la fois politiquement et logistiquement impossible — ce qui rend la situation d’autant plus suspecte que Netanyahou et Trump ont tenté de dissocier la Maison Blanche de cette opération.

Quoi qu’il en soit, il ne fait guère de doute que les États-Unis et Israël ont provoqué cela. À ce stade, ils avaient passé trois semaines à gravir les échelons de l’escalade ; bombardant l’Iran sans relâche et évaluant ses réactions. De plus, Téhéran avait clairement fait savoir (dès le 12 mars) que toute frappe contre les infrastructures énergétiques iraniennes serait suivie d’une riposte « œil pour œil ».

En paralysant la capacité de GNL du Qatar — ne serait-ce que partiellement —, Washington a fait d’une pierre trois coups : Puis, une semaine plus tard, par un coup de chance astronomique, l’Australie, deuxième fournisseur mondial de GNL, a été frappée par un cyclone. Cela a contraint la moitié de ses hubs de GNL à s’arrêter. Rien d’aussi catastrophique qu’au Qatar, mais un timing horrible — ou un timing parfait si vous vendez du GNL américain.

  • Le Qatar a été contraint d’annuler ses contrats à long terme bon marché avec la Chine et l’Europe, conduisant ceux-ci à se fournir en gaz US
  • Les prix du GNL ont grimpé en flèche, mais uniquement en Europe et en Asie (ils n’augmentent pas en Amérique, comme le montre la suite de l’enquête)
  • Les États-Unis se sont positionnés comme un fournisseur d’énergie fiable dans un monde instable

Même si l’on choisit de considérer ces événements comme une pure coïncidence, le résultat est identique : en l’espace de seulement 9 jours, les États-Unis ont vu leurs deux plus grands concurrents disparaître de la scène, ce qui a fait monter en flèche les prix du GNL et renforcé le GNL-Dollar.

Et dans un autre coup de timing incroyable, le jour où le GNL du Qatar a été écarté (le 18 mars) était le même jour où l’Union européenne a interdit le gaz spot russe. Comme son nom l’indique, il s’agit de gaz que l’on achète au comptant, c’est-à-dire en petites quantités ou sans contrat — ce qui peut être utile dans des moments comme ceux-ci, lorsque vos fournisseurs qatariens et australiens sont hors jeu. Cela, une fois de plus, pousserait les acheteurs dans les bras des États-Unis.

La date de cette interdiction était connue du public plusieurs mois à l’avance.

Le bassin levantin

La suite sur substack :
https://richardmedhurst.substack.com/p/how-the-us-pulled-off-an-armed-robbery

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