Asphyxiée par le blocus états-unien, l’île traverse l’une des pires crises de son histoire.
Chris Stowers/Panos Pictures -REA

Entretien de Luis Reygada avec Salim Lamrani

L’Humanité

La pression de l’administration trumpiste sur Cuba entre dans une nouvelle phase de durcissement. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a répété mercredi qu’un changement de régime était nécessaire afin de lever le blocus. Pour Salim Lamrani, spécialiste des relations entre l’île communiste et les États-Unis, le pays qui traverse une des périodes les plus difficiles, doit décider seul de son avenir politique.

Sanctions économiques, restrictions financières et limitations de l’approvisionnement énergétique aggravent la situation sur l’île, frappée comme jamais auparavant par Washington. L’administration Trump réclame toujours un changement de régime à Cuba. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a répété mercredi que les dirigeants devaient changer pour bénéficier d’une aide de 100 millions de dollars. « Je ne pense pas que nous pourrons changer la trajectoire de Cuba tant que ces gens seront au pouvoir », a-t-il menacé. Le spécialiste des relations entre la plus vaste île des Caraïbes et les États-Unis, Salim Lamrani, revient sur les récents évènements, les conséquences pour la population, les motivations des faucons nord-américains et le contexte politique régional.

Comment analysez-vous la situation que traverse actuellement Cuba face à l’intensification des pressions étasuniennes ?

Cuba traverse une période extrêmement difficile, probablement la plus complexe depuis 1959, si nous laissons de côté la crise de 1962. Jamais la pression, l’agression et l’hostilité des États-Unis envers l’île n’avaient atteint un tel niveau.

Il faut rappeler que Washington impose, depuis plus de six décennies, un blocus économique qui touche toutes les catégories de la population cubaine. Durant son premier mandat, Donald Trump a considérablement durci ces sanctions.

Entre 2017 et 2021, il a imposé 243 mesures coercitives supplémentaires. Cela représente une nouvelle sanction tous les cinq jours pendant quatre ans. Ces mesures ont directement ciblé les trois principales sources de revenus de Cuba : le tourisme, les transferts de fonds et la coopération médicale internationale.

Faut-il rappeler qu’après le rapprochement initié par le président Barack Obama (2009-2017), le démocrate Joe Biden (2021-2025) n’avait pas annulé les sanctions du premier mandat trumpiste ?

En effet, l’administration Biden n’a absolument pas modifié cette politique. Elle a également maintenu une décision extrêmement grave prise par Trump en janvier 2021 : la réinscription de Cuba sur la liste des pays soutenant le terrorisme.

Il s’agit d’une liste unilatérale élaborée par le Département d’État étasunien, totalement dépourvue de légitimité. Il suffit de rappeler que Nelson Mandela est resté sur cette liste jusqu’en 2008, même après avoir été président de l’Afrique du Sud.

Les conséquences pour Cuba ont été immédiates : plus d’une centaine d’institutions bancaires et financières internationales ont rompu leurs relations avec l’île. Cela a fortement compliqué les investissements étrangers et aggravé davantage encore la crise économique.

Aujourd’hui, Cuba est ouvertement visée par une escalade inédite. Concrètement, que signifie-t-elle ?

La nouvelle administration Trump a porté l’hostilité à des niveaux inédits, notamment avec le blocus pétrolier.

Entre décembre 2025 et avril 2026, un seul navire pétrolier est entré à Cuba, soit l’équivalent de douze jours de consommation nationale. Et lorsqu’on parle de carburant, il faut comprendre les conséquences concrètes sur la vie quotidienne.

Le système électrique cubain dépend à 50 % du pétrole. Cela signifie des hôpitaux paralysés, des opérations suspendues, des transports insuffisants, des difficultés d’accès à l’eau potable, des établissements scolaires fermés et de graves problèmes de collecte des déchets.

Actuellement, environ 100 000 patients attendent une intervention chirurgicale, dont 11 000 enfants. Dans certaines régions, les coupures d’électricité peuvent durer jusqu’à trente heures.

Ce sont des mesures unilatérales, inhumaines et totalement contraires au droit international.

Pourquoi les États-Unis maintiennent-ils cette politique après tant de décennies ?

Cuba représente un symbole en Amérique latine. Contrairement à d’autres pays, la principale ressource stratégique de Cuba n’est pas matérielle, mais symbolique. Cuba a réussi à défier la première puissance mondiale dans son propre « arrière-cour » et à construire une société différente, avec une éducation gratuite, une santé universelle, un accès à la culture et une souveraineté sur ses ressources naturelles. C’est précisément cela que les États-Unis n’ont jamais accepté.

Cuba a démontré qu’il était possible de suivre une voie alternative, même en tant que petite île aux ressources limitées et soumise à une forte pression extérieure. Elle a montré qu’il était possible de reprendre le contrôle national de ses ressources et de construire un projet souverain.

Cela constituait un précédent extrêmement dangereux pour Washington, car cela pouvait inspirer d’autres pays d’Amérique latine. Le grand risque historique pour les États-Unis a toujours été « l’effet d’exemple ».

Donald Trump a déjà déclaré en plusieurs occasions vouloir réaliser un changement de régime à Cuba. Comment interprétez-vous ces propos ?

Je pense que Donald Trump doit comprendre une chose fondamentale : Cuba est un pays indépendant et souverain. Le destin de Cuba dépend exclusivement de la volonté du peuple cubain. Aucun président américain n’a la légitimité de décider de l’avenir politique de l’île. Et aucun Cubain digne de ce nom ne devrait demander des sanctions contre son propre peuple. Personne ne peut réclamer l’asphyxie économique de sa propre population.

Washington justifie souvent ces sanctions au nom des droits humains. Qu’en pensez-vous ?

Si les États-Unis se souciaient réellement des droits humains à Cuba, ils lèveraient immédiatement les sanctions économiques. Le principal obstacle au bien-être du peuple cubain est précisément ce blocus.

Il faut mesurer son impact concret : l’année dernière, le coût s’est élevée à 7,55 milliards de dollars, soit 20 millions de dollars par jour ! Avec cette même somme, Cuba pourrait assurer l’approvisionnement en produits de première nécessité de toute la population pendant six ans. Depuis leur imposition en 1960, les sanctions ont coûté plus de 170 milliards de dollars à Cuba, et plus de 80% de la population cubaine est née sous cet état de siège.

De plus, les dernières mesures ont entraîné une baisse des trois principales sources de revenus du pays : moins 60 % pour le tourisme, moins 40 % pour les transferts de fonds familiaux et moins 20 % pour la coopération médicale internationale.

Tout cela affecte directement la population.

Vous avez évoqué des pressions sur les missions médicales cubaines. Pouvez-vous nous rappeler ce qu’il en est ?

La pression étasunienne est très forte. Par exemple, l’ambassadeur des États-Unis à Cuba s’est rendu jusqu’en Calabre, en Italie, pour demander aux autorités régionales de mettre fin à un accord avec des médecins cubains. Il s’agit d’environ 300 professionnels essentiels au système de santé local. Cela illustre le niveau d’ingérence diplomatique : un ambassadeur étasunien qui se déplace dans un autre pays pour exiger la fin d’une coopération médicale.

Face à cette situation condamnée jusque par les plus hautes autorités des Nations Unies, comment devrait réagir la communauté internationale ?

Il faut du courage politique. La Russie a déjà montré une voie en envoyant du pétrole à Cuba. D’autres pays producteurs devraient faire de même. Le Brésil, la Colombie ou la Chine ont les capacités nécessaires pour aider l’île et résister à la logique de la loi du plus fort.

Le peuple cubain a historiquement été solidaire de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie. Il est temps que le monde lui rende une partie de cette solidarité. Le peuple cubain ne demande pas à intervenir dans les affaires internes des États-Unis. Il demande simplement de pouvoir décider souverainement de son propre destin. Cuba souhaite uniquement avoir le droit de choisir comment organiser sa société, sans ingérence extérieure.

Et quant à la France ? Peut-elle aussi agir ?

La France, qui vote chaque année contre les sanctions économiques inhumaines imposées par les États-Unis, doit dénoncer cet étranglement de tout un peuple et apporter une aide concrète à Cuba, notamment dans le secteur de l’énergie, où elle dispose d’une expertise reconnue à l’échelle mondiale. Elle doit aider l’île à rénover son système électrique et demander à TotalEnergies, dont l’État français est actionnaire, de livrer du pétrole à Cuba.

Durant la pandémie de Covid-19, Cuba a envoyé à un contingent de médecins en Martinique pour aider le système de santé à faire face à l’afflux de malades. Il est temps pour la France d’exprimer sa gratitude de manière concrète, à un moment où Cuba traverse sans doute la pire crise de son histoire révolutionnaire.

Source : Salim Lamrani

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