Par Jo Westphal pour l’Agence Média Palestine
L’Agence Média Palestine s’est entretenue avec l’historienne Stéphanie Latte Abdallah le 3 juillet dernier, au millième jour du génocide perpétré par Israël à Gaza.
Agence Média Palestine : En tant qu’historienne, comment définiriez-vous la période actuelle, à 1 000 jours du 7 octobre 2023 et du début du génocide commis par Israël à Gaza ?
Stéphanie Latte Abdallah : Nous sommes entré.es, depuis le 10 octobre 2025 et le dit « cessez-le-feu », dans une période de génocide qu’on pourrait dire « lent », mais persistant, avec plus de 1 045 personnes tuées par Israël, beaucoup de blessé.es et aucune avancée notable de ce soit-disant « plan de paix ».
En parallèle, il y a cette rhétorique fallacieuse qui affirme que le Hamas devrait rendre les armes pour faire avancer le processus de paix, et que son refus serait la raison du blocage. On sait pourtant que les factions palestiniennes, en premier lieu le Hamas, ont proposé de « geler », ou de remiser leurs armes jusqu’au retrait des troupes israéliennes, après quoi elles ont accepté de s’en débarrasser progressivement dans le cadre d’une discussion nationale conditionnée à un processus démocratique.
Cette non-remise des armes constitue l’argument majeur, avancé du point de vue israélo-étasunien, au blocage sur toutes les questions liées à la reconstruction, à l’ouverture des points de passage, etc. Pendant ce temps, l’occupation ne cesse d’avancer sur le sud et l’est de Gaza, étendant une zone de destruction totale sur 60 à 70% de l’enclave et repoussant dans une très grande violence la « ligne jaune », que les autorités israéliennes considèrent comme une nouvelle frontière. La ligne jaune marque aussi une zone de néo-construction, avec 38 bases militaires israéliennes érigées et des infrastructures de plus en plus importantes, une bétonisation des routes militaires, l’électrification et la pérennisation des équipements. On peut parler, en reprenant les mots d’Anna Tsing dans un autre contexte, de véritable « terratransformation » coloniale.
Enfin, on observe la sous-traitance d’une part de la perpétuation de la guerre contre les gazaoui.es à des milices palestiniennes, appuyées par les autorités israéliennes. Pour une grande partie, il s’agit de personnes avec un passé criminel, qui s’organisent en milices, vivent dans la zone occupée et interviennent dans la zone palestinienne où sont entassés les Palestinien·nes, et gèrent également des points de contrôle, à proximité de la ligne jaune.
À côté de ça résonnent une succession de projets dystopiques portés par le « conseil de la paix », des projections qui ne représentent rien pour les Gazaoui.es et sont souvent irréalistes, mais qui sont constamment remises à l’agenda. Dernièrement a été relancé le projet des «communautés sûres alternatives », désormais baptisées « zones humanitaires sans Hamas », avec une première zone modèle pensée à Rafah, qui pourrait accueillir 20 à 25 000 personnes, relogées dans des bâtiments un peu moins précaires et soumises à un contrôle biométrique. Là encore, le projet reste conditionné à l’avancement du « plan de paix », car ces infrastructures devraient être contrôlées par les Forces internationales de stabilisation (FSI) – qui ne sont pas encore entrées dans Gaza, car elles refusent d’être instrumentalisées dans le plan israélien visant à contraindre le Hamas de désarmer sans perspective politique palestinienne.
Je dirais, pour conclure, que ce qui marque vraiment ces 1000 jours, au fond, c’est cette complète transformation, par les autorités israéliennes et étasuniennes, du sens donné aux mots. Parler d’humanitaire pour parler d’un espace militarisé, parler de cessez-le-feu là où il n’y en a pas… Jusqu’au terme de Nakba, qui après avoir été nié pendant des décennies par Israël, est maintenant largement repris par des ministres qui appellent à perpétrer « une nouvelle Nakba » à Gaza. Tous ces mots attestent d’un cynisme génocidaire particulièrement violent.
AMP : En replaçant la période actuelle dans un temps plus long, comment comprenez-vous cette séquence, dans la continuité historique de la colonisation de la Palestine par Israël ?
SLA : Cette période de « génocide lent » fait suite à une déflagration guerrière génocidaire d’une violence inouie, mais on observe en réalité des dispositifs mis en oeuvre depuis longtemps, encore qu’avec des intensités qui n’ont rien à voir.
Cette progression militaire, et l’arrivée de ce nouvel humanitaire militarisé, pérennisent la volonté de « gestion » de Gaza à travers des dispositifs coloniaux ancrés. Avant 2023, il y avait à Gaza une certaine continuité territoriale et politique que n’avait pas la Cisjordanie, soumise au morcellement et à la fragmentation, avec un régime de frontière continue et ce que ça suppose en termes de perte de mobilité et de risque d’arrestation.
Après le 7 octobre 2023 à Gaza, il y a eu une phase de bombardements intense, puis une phase de bombardements et de ciblages massifs appuyés par l’IA, accompagnés d’une invasion terrestre. Puis on a vu progressivement se mettre en place des dispositifs similaires à ce qu’on observait déjà en Cisjordanie, avec un striage du territoire auparavant inexistant, d’abord avec le corridor de Netzarim qui séparait le nord du sud, puis le striage en quatre voire cinq zones, et maintenant cette séparation est/ouest.
Cela démontre la volonté israélienne d’installer un mode de gestion durable de la bande de Gaza appuyé sur la surveillance technologique, par le contrôle des formes de mobilité et par des formes d’enfermement, comme on le voyait déjà auparavant en Cisjordanie, où ce processus a d’ailleurs été largement accéléré. Cette guerre génocidaire est la première guerre conduite avec l’intelligence artificielle et la gestion post-guerre entend également s’appuyer massivement sur la surveillance algorithmique.
Cette cantonisation et ce grignotage, ces systèmes d’enclavement, et en Cisjordanie de restriction progressive de l’espace aux villes relèvent plus largement d’une avancée du processus colonial sur tout le territoire occupé en 1967.
AMP : Vous parliez l’an dernier de futuricide pour les Palestiniens de Gaza. Pouvez-vous expliciter cette notion, et comment la comprenez-vous aujourd’hui ?
SLA : Je voudrais d’abord préciser qu’il s’agit d’une tentative de futuricide : cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de futur à Gaza pour les Palestiniens et les Palestiniennes.
Cette notion m’est apparue pertinente parce qu’elle peut prendre en compte la dimension temporelle des faits. Elle ne remplace pas tous les autres -cides : le génocide, bien sûr est un référent juridique essentiel. Scholasticide, écocide, épistémicide, culturicide, urbicide, médicide, mémoricide… Toute cette série de mots permet de décrire comment tout ce qui permet la vie à Gaza a été attaqué, violemment et sciemment touché.
Mais la question du futuricide souligne aussi qu’en détruisant tout cela, on entend empêcher la possibilité de vivre dans un lieu à long terme. C’est une guerre contre les personnes mais aussi contre leur milieu de vie au sens large, dans l’objectif que les personnes n’aient plus de lieu où revenir. Le terme permet de penser la guerre dans la durée, et de sortir d’une vision libérale de la guerre comme événement militaire. Car la guerre est une structure, tout comme le colonialisme de peuplement.
Cela permet de réfléchir autrement, par exemple sur le nombre de morts à prendre en compte : si dans cinq ans il y a une explosion de cancers due aux millions de tonnes d’explosifs largués sur Gaza, ce sera à prendre en compte dans le bilan du génocide, qu’il soit en cours ou non.
Le terme futuricide désigne aussi la manière dont on détruit le passé, le présent, oblitère l’avenir mais aussi occupe l’imaginaire et les projections dans l’avenir, avec les différents plans appuyés sur une vision techno-césariste qui ont été et sont proposés par les autorités israéliennes et américaines concernant l’avenir de Gaza (Gaza 2035, the Great Trust, le plan du Conseil de la Paix de Trump, etc.) : on projette ainsi une futurité coloniale dans laquelle les concerné.es n’ont pas de place. Cette volonté va de pair avec la déshumanisation des Palestinien.nes, qui construit l’acceptation de ce génocide par la population israélienne, voire au-delà.
Même si pour les Gazaoui.es aujourd’hui, ces différents plans sont complètement en décalage avec leurs vécus quotidiens, et ne représentent rien, ils occupent la conversation sur Gaza à l’échelle globale, et participent quand même d’une incertitude radicale, qui est aussi l’une des caractéristiques du futuricide en agissant sur les possibilités de se projeter dans un lieu. Sur les 30, 40% de l’enclave qui ne sont pas occupés par l’armée israélienne, les Gazaoui.es et les municipalités sont très actives pour reconstruire comme elles le peuvent, pour sauvegarder ce qui a été détruit. Et le plan Phénix élaboré par ces municipalités et des acteurs palestiniens de la diaspora propose une alternative à ceux mis en avant par les administrations israélienne et américaine.
AMP : Aux 1 000 jours du génocide à Gaza répondent 1 000 jours de résistance du peuple palestinien, et 1 000 jours d’une mobilisation internationale de solidarité, principalement animée par les sociétés civiles. Qu’est-ce qui a changé, selon-vous, au cours de ces 1 000 jours ?
SLA : Il y a toujours eu un tissu de personnes engagées sur ces questions. Mais il y a eu en effet, à l’échelle globale, un engagement de la société civile, et à travers des formes de mobilisation très diverses : plaidoyer, accueil, boycott, blocages autour des lieux de production du système sécuritaire… Les mobilisations des dockers, des aéroports pour refuser l’acheminement d’armes et composants, et ces grèves impressionnantes en Italie ; tout cela témoigne d’une mobilisation très forte de la société civile, avec une prise de conscience très large.
Dans l’espace médiatique, les premiers mois du génocide ont été très compliqués, avec un débat presque impossible, mais des sollicitations constantes. Puis, petit à petit, on a observé un moment d’ouverture, où il était possible de parler, de dire qu’il se passait un génocide. Aujourd’hui selon moi, cet espace s’est refermé.
Cela découle d’une certaine lassitude médiatique, également avec l’extension de ces guerres coloniales et impérialistes au Liban, en Iran, mais aussi de ce prétendu « cessez-le-feu ». Et cela nous prouve que c’était bien là sa seule fonction : détourner l’attention et soustraire Israël à son devoir de rendre des comptes. La question de la justice à rendre pour ce génocide est complètement absente des débats publics.
À l’échelle politique de nos pays, cela ne bouge pas du tout. En France, le blocage des accueils du programme Pause en est un des exemples, de même que la répression des voix s’exprimant contre ce génocide, ou encore la ligne politique défendue qui se borne à reconnaître un État, qui ne fait que disparaître toujours plus, au lieu de rejoindre le groupe de la Haye, et de faire front avec l’Espagne en Europe. Il y a un fort sentiment de déni de démocratie, quand la société civile n’est pas entendue, quand concernant Gaza et la Palestine sa voix n’est finalement portée que par un seul acteur politique (LFI), alors que les dirigeant.es actuel.les devraient s’en saisir.
Il y a une très forte dissonance lorsque les sociétés civiles sont très mobilisées – et ont des capacités de s’informer, mais aussi d’agir directement, qui n’existaient pas il y a 10 ans, notamment par la possibilité de se connecter de citoyen à citoyen par l’intermédiaire des réseaux sociaux, et sont d’autre part complètement ignorées par leurs dirigeant.es, voire soumises à une répression de plus en plus sévère.
C’est là un paradoxe glaçant : cette sur-visibilisation de Gaza et de la Palestine n’empêche pas sa disparition, une disparition des personnes par le génocide, et de l’espace par l’expansion coloniale. Il en résulte un sentiment de sidération répété, et d’écrasement. Mais aujourd’hui personne ne peut se permettre de baisser les bras, et encore moins à l’international.
Source : Agence Média Palestine
https://agencemediapalestine.fr/…
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