Par Olivier Mukuna

A nouveau dans la sauce, François Ruffin, député et candidat à la présidentielle, a tenté d’éteindre un incendie qu’il a lui-même allumé. En cause : une BD électoraliste à sa gloire qui véhicule du racisme et les tropismes du « sauveur blanc »… qu’une France imaginaire attendrait. Tout un programme colonial qui crédibilise le délire d’extrême-droite prédisant une « guerre civile » (raciale) et remet à leur place subalterne les citoyens non-blancs. A côté de cette façon de « combattre l’extrême-droite » en en pompant les thèses, Ruffin a aussi parsemé sa dernière prod de fake news. Ça commence à faire beaucoup pour un « député-reporter »…

Accusé de racisme et de paternalisme par plusieurs médias indépendants et certains députés LFI, François Ruffin a tenté de contrer, la semaine dernière, le « bad buzz » autour de sa BD «Picardie Splendor», sortie le 7 mai dernier.

Dans les colonnes de Libération – quotidien français de centre-droit qui, nous le verrons plus loin, ne comprend strictement rien, comme Ruffin, au racisme systémique -, le député-candidat a évoqué une « œuvre humaniste » pour qualifier sa bande dessinée. Celle-ci met en images des « récits de vie » censés raconter les rencontres de François Ruffin au quotidien.

« Mon antiracisme est un peu estampillé années 90, ‘blacks, blancs, beurs’, et ça transpire sans doute dans la BD (…) Est-ce que ça fait de moi un raciste ? Non. Au contraire, c’est le message de la BD : parmi les fractures à résorber dans notre pays, il y a la précarité, l’angoisse de l’avenir, et bien sûr le racisme », s’est-il justifié, le 18 mai, auprès de Libération.

Son objectif était de raconter une « France fracturée, mais que l’on peut réparer », a-t-il aussi déclaré au micro de BFMTV, fin avril.

Problème : le contenu de cette BD confirme surtout les préjugés raciaux et colonialistes de son auteur-producteur. Un imaginaire frelaté, déjà dénoncé dans le passé et qui se double, désormais, d’un anti-journalisme cherchant à accréditer ses « récits de vie ».

QUAND « L’ARABE » DE RUFFIN PARLE

Récapitulons. Pour celles et ceux qui seraient passés à côté de la démolition argumentée de « Picardie Splendor », nous les invitons à lire l’excellente analyse du webmédia Contre Attaque. Enchainons avec le « coup de théâtre » qui a cimenté le bad buzz. Soit la diffusion exclusive, le 20 mai, du témoignage de Félix (« l’arabe du train » dans Picardie Splendor ») par le webmédia Mizane TV.

En voici quelques larges extraits :

« On a l’impression, dans la Bande Dessinée, que c’est un arabe qui intervient pour défendre une noire. En fait, c’est juste une situation de racisme ordinaire ou, en tout cas, d’abus d’autorité ordinaire et une révolte d’un passager. En plus à la fin de la séquence, je m’excuse et je dis à Monsieur Ruffin : ‘Pardon je me suis énervé merci d’être intervenu parce que sinon on aurait terminé au poste.’

Pas du tout ! Il n’y a pas eu d’excuses ni de menaces d’être emmené au poste : j’ai fait ce que j’avais à faire (…) Oui, Ruffin est intervenu mais n’a pas payé l’amende sur place : c’est moi. Je ne me suis donc pas juste énervé mais j’ai cherché une solution, disons, citoyenne. Ensuite, Ruffin et moi on a discuté politique, sur les conséquences de la dissolution de l’Assemblée nationale… Bref, c’était beaucoup plus complexe que ce qu’il raconte dans sa BD.

Cela m’énerve un peu qu’on se sert de quelque chose, qu’on transforme, pour faire passer le message suivant : ‘Les Français sont tendus, il y a une guerre entre les Français, surtout entre les non blancs et les autres’. Alors que la réalité, c’est qu’il y a des gens qui subissent des abus et qui se défendent, c’est tout !

A la fin, mon personnage est dessiné avec une attitude de soumission. Je suis un peu plié comme ça devant François Ruffin. Comme si c’était le bon blanc politicien qui règle le problème… D’abord, ‘ça’, ça n’a pas existé ! Il n’y a pas eu ce côté « Merci d’être là ! » On n’avait pas besoin de lui, en fait (…) Et la femme anglaise, qui a été interpellée, n’était pas en train de s’énerver outre mesure elle ne comprenait pas le français – ce n’est pas sa langue. Elle galérait à comprendre, il y avait donc une explication qui était nécessaire et dont n’étaient pas capables les contrôleurs. »

Et Félix de conclure : « Ce n’est pas les arabes et les noirs contre la police blanche, tel que c’est montré dans la BD. Ce n’est pas du tout le cas puisque je ne suis pas arabe. Je suis blanc, je suis né en France, mes parents sont nés en France je suis un Français de souche… J’ai une barbe, c’est tout (…) c’est aussi pour poser cette question que ça m’intéressait de témoigner : quel est l’intérêt pour cet homme politique-là, et pour les politiciens en général, de déformer la réalité ? »

Comme disent les jeunes : « ça pique » ou « c’est gênant », dixit Kevin Razy.

PATERNALISTE, COLON ET MYTHO

A ce stade, on remarquera que c’est le travail des médias indépendants qui aura permis d’informer complètement le public sur la nouvelle « ruffinolade » ; tandis que plusieurs mainstream – Quotidien (TMC), Médiapart ou Libération – se seront surtout contentés d’amoindrir le nouveau dérapage raciste de Ruffin (viral sur les réseaux sociaux, donc impossible à passer sous silence).

Sans surprise, c’est Libé qui décroche la palme du grotesque en coiffant le même casque colonial que Ruffin : « La polémique sur la BD de François Ruffin illustre l’incompréhension entre un ancien antiracisme, issu de la tradition républicaine, et un nouvel antiracisme qui le juge dépassé. Le premier doit reconnaître un système de domination qui perdure, le second aspirer à l’universalisme. Les deux devraient s’écouter et non s’invectiver. ».

Heureusement que ce billet de Thomas Legrand, totalement à côté de la plaque, est réservé aux (vieux) abonnés de ce journal dont, visiblement, la ligne rédactionnelle consiste, chaque jour, à cracher sur la mémoire de son fondateur Jean-Paul Sartre.

Ensuite, à en croire Félix – et nous l’estimons fort crédible -, l’épisode ferroviaire de cette BD comporte pas moins de 5 fake news ou mythomanies (Ruffin n’a pas payé l’amende dans le train ; la femme noire n’était pas en colère et ne parlait pas le français ; Félix est de type caucasien et non maghrébin ; celui-ci ne s’est jamais excusé ni n’a remercié le député pour son « intervention »)…

DOUBLE OPPOSITION

Cette façon de mentir ou de tordre certains faits dans un dessein électoraliste, m’a rappelé ce que défendait autrefois… le jeune Ruffin. Celui qui, lorsqu’il était un journaliste de 28 ans, estimait «qu’en ne servant à rien, les journalistes contribuent à consolider l’ordre des choses » (JDM n°146, du 6 au 12 janvier 2004).

Pour l’avoir interviewé après son premier livre à succès (« Les petits soldats du journalisme » ; 2003), l’avoir recroisé lorsqu’il collaborait à France Inter (« Là-bas si j’y suis », 2007), avoir suivi sa mue de journaliste socio-énervé en député élu sur le quota LFI, puis observé sa métamorphose en opportuniste socdem aspirant à la Magistrature suprême (depuis 2022), je pense pouvoir confirmer un non-scoop :

Aujourd’hui, le quinqua François est davantage passionné par son melon – et le destin présidentiel qu’il lui attribue – que par « réparer une France fracturée ».

S’il aura fallu cette BD raciste pour que nombre de citoyens (franco-blancs) découvrent l’inconscient puant de Ruffin, il y a déjà 10 ans que divers activistes et journalistes (souvent racisé.e.s) ont dénoncé son paternalisme d’inspiration colonial comme son immobilisme social-démocrate.

Notamment à l’occasion de sa saillie négrophobe et pro-police lancée au visage d’Assa Traoré, la sœur d’Adama, tué par des gendarmes en 2016. Episode très révélateur qui, sans surprise, n’a soulevé l’intérêt d’aucun médias mainstream français. Ces derniers raffolant des «aventuriers » tels que Ruffin, inoffensifs pour l’ordre (injuste) établi et jouant « à merveille » la comédie de la rupture au nom des exploités et des sans-grades.

Bien plus qu’une nouvelle « bourde », le dérapage illustré de Ruffin s’oppose violemment à la lutte contre le racisme structurel ainsi qu’à l’exercice d’un véritable journalisme.

QUENTIN PLUTOT QU’ADAMA

Parlons-en du « journalisme » dont se gargarise l’autoproclamé «député-reporter» jusque dans l’avant-titre de son ignoble BD à 22 euros.

En 2017, un an après l’assassinat policier d’Adama Traoré, Ruffin estimait avoir besoin « d’une enquête et de preuves » pour pouvoir se prononcer politiquement. En 2026, quelques jours après le meurtre du néonazi Quentin Deranque – sans enquête ni preuves – François Ruffin s’empressera de collaborer à la minute de silence à la mémoire du néofasciste, organisée par la présidente de l’Assemblée Nationale Yaël Braun-Pivet. « Et alors ? », se demanderont sûrement Thomas Legrand et le rédacteur en chef de Libération.

Ecrivons-le donc, noir sur blanc : Adama, 24 ans, était un jeune afro-descendant des quartiers populaires mortellement asphyxié par trois gendarmes. Quentin, 23 ans, était un jeune blanc de la classe moyenne qui a perdu la vie quelques heures après une rixe avec des antifascistes. A près de dix ans d’écart, deux jeunes français sont tragiquement décédés de mort violente.

Mais pour Ruffin, le blanc Deranque exigeait sans délais son adhésion politique à une « minute de silence » en sa mémoire tandis que l’afro-descendant Adama – un an après sa mort largement documentée comme un meurtre policier – ne méritait que suspicion et mépris politiques.

Et c’est la aussi que « brille » toute la laideur du racisme politique de François Ruffin ; certes historiquement et socialement transmis, mais qu’il propage, délibérément, par opportunisme électoral en vue de la présidentielle 2027.

DE DROITE OU D’EXTREME-DROITE ?

Au rayon « souvenirs », il n’est pas inutile de ressortir un tweet visionnaire du député LFI Adrien Quatennens, diffusé à la veille des Législatives 2024.

Répondant à une énième provoc’ médiatique et inepte de Ruffin («Jean-Luc Mélenchon est un obstacle à la victoire du Front Populaire»), Quatenens lui écrivait ceci : « Si Mélenchon et LFI ne t’avaient pas investi, tu n’existerais pas. Et aujourd’hui, tirer contre lui est ton assurance-vie (…] Rejoint direct le RN ! On gagnera du temps et de l’énergie. »

Deux ans plus tard, Samir Bousnina, du webmédia décolonial Paroles D’Honneur (PDH), enfonce le clou :

« J’ai eu accès à la BD mais là, je n’ai pas envie de tout découvrir : j’en ai assez vu ! Ruffin, il fait le ravi de la crèche, le mec qui fait semblant de pas y toucher, mais à chaque fois, il est du côté des racistes, des réactionnaires pro-police, avec son petit vernis ouvriériste. Il n’y a pas longtemps, il nous a dit qu’il était contre l’immigration de travail ; il a foot quand il y a des manifestations contre l’islamophobie ; il considère que ce qui se passe à Gaza n’est pas un génocide… En gros, il fait tout ce que fait l’extrême-droite mais voudrait qu’on le considère comme quelqu’un de notre camp politique, de la gauche de rupture. Pour moi, c’est non ! »

Quant aux communistes du webmédia Paduteam, leur verdict est sans appel : « Ruffin est d’extrême-droite ». Et ils promettent, durant la campagne présidentielle, d’en être « l’antidote ».

« Cet épisode du train, c’est Ruffin dans toute sa splendeur », estime Chris, l’un des animateurs de la Paduteam (dans une vidéo enregistrée avant le témoignage de Félix). « C’est Ruffin dans tout ce qu’il se représente de lui-même : un chevalier blanc, sauveur, qui se bat au service des pauvres, mais en réalité, ce type a une condescendance, un racisme – vous avez vu le niveau de racisme ?! – et un mépris de classe hors du commun ».

Et d’enchaîner : « C’est un type, fondamentalement de droite, qui a une vision organique de la société : chacun à sa place, chacun à sa classe, mais il faut des élites qui soient sympa avec le peuple, etc. Tout ce qu’il fait est d’extrême-droite. Tu te comportes comme un type d’extrême-droite, tu fermes ta gueule face à l’extrême-droite : tu es d’extrême-droite, François Ruffin. »

Rhabillé pour l’hiver, le candidat faux reporter.

Passant par les Arts plastiques, sa nouvelle démonstration de paternalisme colonial suffira-t-elle à réveiller son fans club ainsi qu’une partie racialiste de la gauche française ? Il est permis d’en douter…

Olivier Mukuna
© Finkape Roots

Source : La page FB de l’auteur
https://www.facebook.com/olivier.mukuna/…

Notre dossier politique
Notre dossier racisme

Laisser un commentaire