Par Mohamed Belaali

En 1948, les palestiniens ont été arrachés à leur terre et contraints à l’exil et au déracinement. Le 15 mai de chaque année, ils commémorent cettte « catastrophe » pour rappeler à Israël et au monde entier qu’ils ne renonceront jamais à leur droit légitime au retour.

Qui, mieux que les poètes, pourrait ressentir cette tragédie collective ?

Avec le génocide, la poésie et les poètes palestiniens sont en deuil. Mais la poésie ne se contente pas de se lamenter sur le présent ou sur le passé. C’est une arme de combat orientée vers l’avenir. «  la poésie possède une force morale toujours capable de soulever le peuple » disait la poétesse palestinienne Fadwa Touqan. Porteuse de changement et d’espoir, elle incarne la résistance. « La poésie est une arme chargée de futur » proclamait le poète espagnol Gabriel Celaya.

Rifaat Alareer (1979-2023)

Il a refusé de quitter sa Gaza natale pour pouvoir écrire et informer sur la réalité des souffrances des palestiniens. Il a été tué par l’armée israélienne dans la nuit du mercredi 6 au jeudi 7 décembre 2023. Sa mort restera comme un témoignage à la fois éloquent et tragique.

Voici un extrait de son dernier poème :

Si je dois mourir,

tu dois vivre

et raconter mon histoire

vendre mes affaires

acheter un bout de tissu

et quelques morceaux de ficelle,

(fais en sorte qu’il soit blanc avec une longue queue)

pour qu’un enfant, quelque part à Gaza

en regardant droit vers le ciel

alors qu’il attend son papa emporté dans une explosion

sans faire ses adieux à personne

ni à sa chair

ni à lui-même –

pour qu’il voie le cerf-volant, mon cerf-volant, celui que tu as fait, prendre

son envol

Hiba Abu Nada (1991-2023)

La jeune poétesse et romancière est morte sous les bombes israéliennes, le 20 octobre 2023 à Gaza. Elle avait 32 ans.

« Ce n’est pas qu’un passage«  est l’un de ses derniers poèmes :

Hier, une étoile a dit  
à la petite lumière de mon cœur: 
Nous ne sommes pas que des voyageurs 
de passage. 

Ne meurs pas car sous cette lueur, 
certains vagabonds continuent 
de marcher. 

Tu as d’abord été créé par amour, 
alors ne porte rien d’autre que de l’amour 
à ceux qui tremblent. 

Ô petite lumière en moi, dis : 
Entrez dans mon cœur en paix. 
Vous tous, entrez ! 

Walid Daqqa (1961-2024)

L’écrivain palestinien Walid Daqqa est décédé le 7 avril 2024 en détention après avoir passé 38 ans dans les prisons israéliennes, « lieu sans portes » comme il disait. Atteint du cancer de la moelle osseuse, il a été privé de soins médicaux.« Torturé, humilié, privé de visites familiales et de soins médicaux » dénonçait Amnesty international quelques semaines avant sa mort.

Voici l’un de ses poèmes écrit pour sa fille Milad :

Un lieu sans porte

Un jour où Milad venait de rentrer d’une escapade au bord de l’océan, je lui ai promis au téléphone que je l’emmènerais là-bas, la prochaine fois. Elle s’est arrêtée quelques secondes, hésitante, comme si elle ne voulait pas me choquer, avant de finalement répondre : « non, tu n’as pas de porte ».

Longtemps, à chaque fois que Milad me demandait au téléphone « papa, où es-tu ? », j’évitais d’utiliser le mot prison. Je craignais que ce soit trop pour elle, à cet âge tendre, de commencer à vivre avec ce mot et ses lourdes implications. Déchiré, je me débattais avec cette question : devais-je dire à ma fille la vérité ? Ou devais-je lui cacher la réalité amère, empêcher les implications du mot prison de s’immiscer dans son imagination ?

Avec ses visites, Milad avait compris ce qu’était une prison bien avant qu’elle ne connaisse la signification du mot. Pour elle, c’était un lieu sans porte. Où son père était confiné. Qu’il était incapable de quitter. Et pour elle, s’il n’y avait pas de porte, il ne pouvait y avoir d’escapade au bord de l’océan. Pas de petit-déjeuner pris ensemble. Et pas d’opportunité pour moi de l’accompagner à la garderie qu’elle appelait affectueusement « l’école ».

Tawfik Zayyad (1929-1994)

Il est peut-être le poète qui incarne le mieux la tragique histoire de la Palestine et de son peuple :

Mes bien-aimés

Avec mes paupières je bâtirai la route de votre retour

Avec mes paupières.

Je guérirai votre blessure, balaierai les épines de la route

Avec mes cils

Et de ma chair je construirai le pont du retour

Sa poésie se confond même avec cette terre tant aimée de la Palestine :

Je graverai le numéro de chaque parcelle

de notre terre violée

et l’emplacement de notre village et ses limites

et ses maisons qu’ils ont dynamitées

et mes arbres qu’ils ont déracinés

et toutes les fleurs sauvages qu’ils ont arrachées

afin de me souvenir

Je graverai inlassablement

toutes les saisons de mes douleurs

toutes les saisons de l’infortune

de la graine

à la coupole

sur l’olivier

dans la cour de ma maison

Zayyad a refusé de quitter sa Galilée. Il voulait, disait-il, garder l’ombre des orangers et des oliviers de la Palestine :

Ici nous resterons

Gardiens de l’ombre des orangers et des oliviers

Si nous avons soif nous presserons les pierres

Nous mangerons de la terre si nous avons faim mais nous ne partirons pas !!

Ici nous avons un passé un présent et un avenir

Mohamed Belaali

Source : le blog de l’auteur
https://www.belaali.com/…

Notre dossier Palestine

Laisser un commentaire