Par Muzna Shihabi*

Il nous faut un État tout court, sans le qualifier (de binational). Notre approche de la décolonisation doit être différente de celle que l’on a connu au XXème siècle. Les anciens colonisés, les colonisateurs, les réfugiés chassés de leurs foyers ont vocation à vivre ensemble, sur le même territoire.

Une seule solution : un État tout court

L’idée de la reconnaissance d’un État palestinien par la communauté internationale est une idée caduque (pour reprendre le mot français préféré de Yasser Arafat.) Elle n’a eu et, dans l’hypothèse où d’autres capitales rejoindraient ce mouvement, elle n’aurait aucune conséquence visible pour les Palestiniens. En fait, la partition même de la Palestine historique en deux États (y compris celle de 1947), souvent présentée comme la seule solution juste ou comme une opportunité manquée pour les Palestiniens, a toujours échoué. Et elle échouera toujours. 

L’Etat palestinien, tel qu’il a été envisagé dans le cadre du pseudo processus de paix des années 1990 et 2000, initié par les accords d’Oslo, était un « faux État », dépourvu de contrôle de ses frontières, fragmenté par les colonies israéliennes, intégrées structurellement à Israël et incapable de répondre aux aspirations de millions de réfugiés palestiniens revendiquant leur droit au retour sur leurs terres. Sans oublier les Palestiniens citoyens d’Israël qui subissent des discriminations systématiques au sein de l’Etat qui se considère exclusivement « juif. »

La notion des deux États est obsolète car elle est utilisée comme un outil au service des intérêts des acteurs de la tragédie moyen-orientale. Aux dirigeants israéliens, elle offre une justification à leur politique de fait accompli. Derrière ce paravent et avec le soutien d’un « médiateur » américain aligné sur les priorités des Israéliens, ceux-ci poursuivent la colonisation et l’annexion des territoires palestiniens, ainsi que l’expulsion à petit feux de leurs habitants tout en prétendant œuvrer à une « résolution juste du conflit. » Ainsi, en maintenant la fiction des deux États, Israël parvient à accroître ses gains territoriaux et économiques dans une impunité totale. 

Quant aux pays occidentaux, leur promotion de la réthorique à deux États leur permet de maintenir, à un coût proche de zéro, des relations privilégiées avec une grande partie des États arabes, sans jamais aborder de manière sérieuse la revendication de justice et d’égalité du peuple palestinien. Cette politique de « laisser-faire » occidentale à l’égard d’Israël a abouti à la contre-attaque du Hamas du 7 octobre. Il est donc urgent, pour la stabilité du Proche-Orient, de mettre un point final à ce processus délétère que nous avons expérimenté trop longtemps. 

Une autre solution souvent évoquée est celle de l’état « binational ». Mais cette solution contient aussi des failles. À première vue, l’état binational semble offrir une voie vers l’égalité et la coexistence en reconnaissant les aspirations nationales et les droits des  Israéliens et des Palestiniens. Cette vision, toutefois, pose problème. 

Ceux qui appellent à un état binational ne réalisent pas qu’une telle option risque de perpétuer les divisions et les exclusions plutôt que de les résoudre. En se concentrant exclusivement sur deux communautés (juive et arabe), elle risque d’ignorer et de marginaliser les autres groupes ethniques, religieux et culturels qui résident entre la mer et le Jourdain. Je pense notamment aux arméniens palestiniens, présents depuis plus d’un siècle, après le génocide mené par les Turcs. Quel serait leur avenir si cette terre était désormais présentée comme celle des arabes et des juifs uniquement ? Seraient-ils condamnés à un statut de citoyens de seconde zone ?

De plus, l’état binational risque d’entretenir une forme de division territoriale entre les Israéliens et les Palestiniens, ce qui peut alimenter les tensions et les conflits autour des frontières et des ressources. La trajectoire tragique de la république fédérale de Yougoslavie et de Chypre illustre les dangers d’une division géographique basée sur l’identité ethnique ou religieuse. 

Pire encore : l’approche binationale ignore la nature inévitablement changeante de nos sociétés. Supposons, à Dieu ne plaise, qu’un génocide est commis en Grèce. Interdirait-on aux rescapés de débarquer dans le port de Haïfa ? Les laisserait-on mourir en Méditerranée, au nom de la préservation du caractère strictement binational de notre Etat ?

Alors quelle solution ? Je pense qu’on doit cesser de chercher à qualifier cet Etat, de vouloir l’affubler de termes exceptionnels, alors que la situation n’y a rien d’unique. Regardons autour de nous. Plusieurs communautés cohabitent en France, peut-être pas de manière idéale, mais tous les citoyens français jouissent des mêmes droits. En 1999, Azmi Bishara, député palestinien de la Knesset avait revendiqué l’instauration d’un « Etat de tous ses citoyens » pendant sa campagne pour le poste de premier ministre. Des juifs israéliens revendiquent également un état pour tous comme le cinéaste Eyal Sivan, l’historien Ilan Papé, son collègue Avi Shlaïm et l’ancien président de la Knesset Avraham Burg. 

Il nous faut un état tout court, sans le qualifier. Notre approche de la  décolonisation doit être différente de celle que l’on a connu au XXème siècle.  Les anciens colonisés, les colonisateurs, les réfugiés chassés de leurs foyers ont vocation à vivre ensemble, sur le même territoire. Le seul compromis historique envisageable est l’abandon simultané par les Palestiniens et les Israéliens du concept épuisé d’État-nation. C’est à ce prix qu’une coexistence égalitaire sera possible sur cette terre. 

Cette approche mettra fin aux « processus de paix » interminables qui n’ont conduit qu’à des catastrophes. Il est nécessaire aujourd’hui d’établir une organisation similaire à l’ANC sud-africaine, où tous les habitants de cette terre, quelles que soient leur ethnie et leur religion, peuvent lutter ensemble dans l’égalité. Comme l’a souligné Eyal Sivan, cet « état » n’est ni une solution de repli face à l’échec du modèle à deux États, ni l’une des alternatives possibles, mais la seule voie réaliste, loin des calculs géopolitiques et démographiques qui ont prévalu jusque là, pour le malheur de la population résidant entre la mer et le Jourdain.

*Muzna Shihabi
Ex-conseillère de l’OLP, responsable de développement au Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris.

Source : le blog de l’auteure
https://blogs.mediapart.fr/muzna-shihabi/blog/…