Par Régis de Castelnau

Ce que l’on peut raisonnablement appeler le « moment Zemmour », qui structure lourdement l’actualité politico-médiatique de la France à six mois de l’échéance présidentielle, mérite quelques observations. Non pour débattre des positions de fond du journaliste, même si cela est et sera nécessaire, mais plutôt pour essayer de pointer certains des mécanismes qui ont permis le déclenchement du cirque. Et continuent de l’alimenter.

Il s’agit bien sûr de la question des études d’opinion et du gonflement de la bulle sondagière, qui alimente celui de la bulle médiatique. Non que cela relève d’une manipulation globale – car il n’y a pas de chef d’orchestre–, mais d’une convergence d’intérêts. Tant chez les sondeurs que dans les médias, les uns et les autres n’étant pas nécessairement des alliés d’Éric Zemmour. Les sondages sont un business comme les autres qui obéit à des impératifs économiques. L’information, surtout audiovisuelle, est d’abord et avant tout un marché qui a des règles, et notamment celle de l’audimat, auxquelles il est nécessaire de se soumettre.

Concernant les sondages, on sait que la montée impressionnante de l’abstention a rendu acrobatique la production de chiffres crédibles. Les instituts sont confrontés à la difficulté de l’estimer valablement, or celle-ci a une influence considérable sur le résultat des scrutins. C’est ainsi qu’à l’occasion des municipales, on a vu arriver aux affaires des équipes soutenues par 10 ou 15 % des inscrits ! La structuration sociologique, géographique, idéologique, culturelle ou familiale des votes est très difficile à appréhender. Et aboutit à un zapping électoral qui donne des migraines aux sondeurs. On se rappelle la mésaventure de François-Xavier Bellamy aux élections européennes où il était donné à près de 15 % quelques jours avant le scrutin… pour terminer à 8 !

Or, alors que nous sommes à six mois de l’échéance, moins de la moitié des Français sont intéressés par le scrutin, et émet des intentions de vote. Sur le plan sociologique, ce sont les couches supérieures qui sont mobilisées. Elles sont favorables à Macron pour une part et l’autre, la bourgeoisie qui avait choisi François Fillon en novembre 2016, se tourne vers Éric Zemmour. Y compris, ce qui est savoureux, ce qu’il reste de la bourgeoisie catholique ! La majorité, qui comprend massivement les couches populaires, n’est pas intéressée pour l’instant. C’est ainsi que pendant que les bourgeois et leurs médias s’excitent, le peuple regarde ailleurs.

Par conséquent, les instituts soucieux de continuer leur petit business ont changé leurs méthodes de calcul. C’est-à-dire que le critère « personne sûres d’aller voter » qui était utilisé comme élément de « redressement » des chiffres bruts est désormais utilisé pour obtenir les chiffres bruts eux-mêmes. Et donc, sur un panel de 1200 personnes, le calcul des pourcentages portera sur moins de 600 ! Avec un panel sociologique faussé. Marge d’erreur : 4 points minimum.

Et aujourd’hui le bal est mené par des organismes qui frisent le charlatanisme, comme Harris Interactive qui a donné Zemmour à 17 % au premier tour devant Marine Le Pen, alors que le sondage IFOP réalisé le même jour le plaçait à 12 ! Quant au deuxième tour, les mêmes nous annoncent Macron/Zemmour à 55/45 % ! C’est-à-dire mieux que Marine Le Pen, alors que toutes les études qualitatives montrent qu’il est rejeté par près de 60 % des Français, contre 50% dans le cas de Marine Le Pen !

Les médias ravis, et en particulier les chaînes d’info, ne parlent surtout pas des débats de fond, mais servent un récit qui leur assure l’audience dont ils ont besoin. Silence sur les sondages qui contredisent ceux d’Harris Interactive, et saturation quasi-hystérique de l’espace médiatique avec Éric Zemmour. S’il poursuivait dans cette dynamique, le journaliste arriverait à un nombre de unes de magazines équivalent à celui d’Emmanuel Macron pendant la campagne de 2017.

Cela étant, cette conjonction d’intérêts entre les instituts de sondage et la presse et le talent déployé par le polémiste a produit ce que l’on peut appeler « un moment Zemmour » et une dynamique politico- médiatique en sa faveur. Un politologue professionnel d’expérience disait en privé que : « la France est en train de faire une grossesse nerveuse électorale ».

Mais il est fort possible que tout ceci trouve à relativement bref délai ses limites. Pour plusieurs raisons. Comme dans toutes les élections présidentielles depuis 1969, qui se déroulent au printemps, les choses commencent à se cristalliser en janvier/février. Les couches populaires rentrant dans la danse, il est fort probable qu’on verra alors Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon pointer le bout de leur nez. Ensuite, le système médiatique aura fait le tour du récit du « moment boulangiste » d’Éric Zemmour et voudra fournir un autre storytelling. Il semble qu’il n’y en ait que deux en magasin : l’émergence significative d’un troisième homme (ou femme) à droite ou à gauche d’une part. Et le redressement/résilience de Marine Le Pen, malmenée par la séquence Zemmour, d’autre part.

Nous verrons, mais pour plein de raisons, on peut raisonnablement penser qu’Eric Zemmour ne sera pas président de la République. Et ce d’autant qu’il est difficile de prétendre qu’actuellement il ne roule pas pour Emmanuel Macron. Tout d’abord, le cirque soutenu à fond par le système médiatique – qui n’a rien à refuser au président – met le bazar dans ses deux principales oppositions : les LR et Marine Le Pen. En empêchant que puisse créer pour l’instant des dynamiques politiques qui leur soient utiles. Mais si par extraordinaire, il accédait au deuxième tour grâce à un prix du ticket nettement abaissé, il s’y ferait écraser. La gauche, qui aurait pu être tentée par l’abstention différentielle, se précipiterait une nouvelle fois pour faire castor. Les couches populaires considérant ne pas être concernées par ce scrutin s’abstiendraient.

À suivre…

Source : Vu du Droit
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