US President George W. Bush jokes with reporters as he walks to Marine One 06 June 2006 on the South Lawn of the White House in Washington, DC. Bush is traveling to Artesia, New Mexico to a border police training center on the US-Mexican frontier to discuss immigration policy. (Photo by Tim SLOAN / AFP) (Photo by TIM SLOAN/AFP via Getty Images)

George W. Bush a accidentellement invoqué ses propres crimes de guerre cette semaine.
(TIM SLOAN/AFP via Getty Images)

Par Chip Gibbons

Si George W. Bush n’a pas l’intention d’être jugé pour crimes de guerre, il devrait au moins cesser d’apparaître en public pour s’exprimer sur des guerres injustifiées, comme il l’a fait cette semaine en évoquant accidentellement « l’invasion brutale et totalement injustifiée de l’Irak. »

Source : Jacobin Mag, Chip Gibbons
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Le 20 janvier 2009, les États-Unis ont procédé à la relève de la garde. Comme le veut la coutume, le président sortant a assisté à la prestation de serment du nouveau président avant de quitter la ville. Sur MSNBC, Chris Matthews a fait une remarque d’une lucidité inhabituelle sur le départ de George W. Bush de Washington : « Ça va être comme les Romanov, aussi, et je le pense. On a le sentiment ici qu’ils sont tombés en disgrâce, qu’ils ne sont pas populaires, que toute la famille va maintenant battre en retraite. »

La remarque de Matthews a soulevé des objections de la part de ses collègues. Keith Olbermann (oui, ce Keith Olbermann) lui a rappelé que beaucoup avaient prédit que Richard Nixon et son entourage seraient exilés de la même manière, pour finalement réapparaître en tant que personnalités publiques dans les années qui ont suivi le Watergate.

« Ne mettons même pas George W. Bush dans la catégorie de Richard Nixon, a rétorqué Matthews. Richard Nixon était tragique, et il a fait de terribles erreurs, il a fait de mauvaises choses, mais c’était un président majeur. »

Richard Nixon peut très bien avoir été, comme l’a affirmé Matthews, « plus rusé » que Bush. Pourtant, Matthews blanchissait ironiquement Nixon, le désignant comme un président qui a accompli des réalisations majeures tout en commettant des erreurs tragiques – préfigurant la réhabilitation contemporaine de Bush.

Pendant les années Donald Trump, Bush a été bizarrement célébré comme une sorte d’anti-Trump, avec une majorité de Démocrates le considérant favorablement. Récemment, Bush, dépourvu de tout sens de la conscience de soi, a refait surface pour condamner l’invasion illégale et moralement odieuse de l’Ukraine par la Russie. Sa gaffe de cette semaine, où il a confondu l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine avec sa propre invasion de l’Irak, révèle pourquoi il aurait probablement dû se cacher.

Dans un discours prononcé dans son centre présidentiel, Bush a condamné Poutine pour avoir truqué les élections et supprimé la dissidence, en disant : « Les résultats sont un manque de contrôles et d’équilibres en Russie et la décision d’un seul homme de lancer une invasion totalement injustifiée et brutale de l’Irak. Je veux dire, de l’Ukraine. »

En tant que personne politisée par l’invasion de l’Irak par Bush, et qui a passé du temps pendant les années Bush à écouter les récits de première main des vétérans anti-guerre sur la brutalité de l’occupation, il est difficile d’expliquer avec des mots ma réaction profonde et viscérale à cette vidéo. La guerre est un crime. Et l’invasion de l’Irak par Bush était totalement inutile et non provoquée. C’était un acte d’agression sans merci avec un bilan humain stupéfiant. Et toute cette mort et cette destruction étaient un choix de l’administration Bush.

Voir Bush condamner hypocritement d’autres personnes pour avoir commis les mêmes crimes est déjà assez pathétique. Mais le voir, au cours de ce processus, invoquer accidentellement ses propres crimes de guerre, en faire une blague et voir le public rire avec lui est un spectacle répugnant. Si l’invasion de l’Ukraine par la Russie est un crime, il semble que les élections truquées, la suppression de la dissidence et les invasions injustifiées et brutales soient des sujets sur lesquels il aurait la décence d’éviter de s’exprimer.

Les États-Unis n’ont jamais vraiment fait face au nombre de victimes de la guerre en Irak.

Mais les élections truquées, la suppression de la dissidence et les invasions injustifiées et brutales sont peut-être les seuls sujets sur lesquels Bush est en mesure de donner son avis, ce qui explique peut-être pourquoi il a brièvement confondu sa guerre avec celle de Poutine. Nombreux sont ceux qui, dans la presse du Beltway, trouveront la comparaison inconvenante. Mais les faits parlent d’eux-mêmes, et il vaut la peine d’y revenir, ne serait-ce que parce que la guerre illégale et désastreuse de Bush a été largement reléguée aux oubliettes, alors qu’elle a été lancée il y a moins de vingt ans et qu’elle a façonné une grande partie du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

La nostalgie de la guerre

L’invasion américaine de l’Irak en 2003 était meurtrière. Il s’agissait d’un assaut massif sur une nation déjà dévastée. Selon les Nations Unies, le bombardement de l’Irak en 1991, sous la présidence de George H. W. Bush, a été « quasi apocalyptique » et a ramené le pays « à un âge préindustriel ». Les sanctions américaines, que le président Bill Clinton a maintenues en place, ont non seulement empêché l’Irak de se reconstruire, mais ont entraîné la mort massive d’enfants irakiens. Et à la fin du mandat de Clinton, les États-Unis bombardaient l’Irak une fois tous les trois jours. L’une des premières actions de Bush (deux ans avant la guerre en Irak) a été d’intensifier considérablement ces bombardements.

Du point de vue des citoyens irakiens qui avaient vécu sous les bombardements américains constants pendant plus d’une décennie, les États-Unis leur faisaient déjà la guerre. Mais la guerre d’Irak de Bush a officiellement commencé le 20 mars 2003. La salve d’ouverture, « Shock and Awe », a été le bombardement aérien brutal d’une nation largement impuissante par la seule superpuissance restante au monde. L’occupation à long terme de l’Irak, documentée par des soldats américains qui se sont retournés contre la guerre, a nécessité des niveaux élevés de létalité.

Les États-Unis n’ont jamais vraiment pris en compte le nombre de victimes de cette guerre. Le nombre total de victimes a, sans surprise, été un sujet de controverse. Comme l’a souligné à plusieurs reprises l’organisme de surveillance des médias FAIR, les médias américains se sont efforcés de dissimuler la vérité sur le nombre d’Irakiens morts. Le projet Iraq Body Count estime le nombre total de morts à 288 000. Des études évaluées par des pairs et publiées dans le New England Journal of Medicine, le Lancet et PLOS Medicine font état de 151 000, 650 000 et 461 000 morts, respectivement. L’institut de sondage britannique ORB a estimé le nombre de morts à 1,2 million.

 

George W. Bush prononce son discours d’investiture, le 20 janvier 2005. (Maison Blanche)

Quel que soit le nombre de morts que vous prenez en compte, c’est monstrueux. Et pourquoi toutes ces tueries ? Les deux raisons invoquées par Bush pour justifier l’invasion, à savoir que l’Irak possédait des armes de destruction massive (ADM) et que Saddam Hussein était lié aux attentats du 11 septembre 2001, étaient des mensonges. Le lien établi par Bush entre le 11 Septembre et l’Irak était peut-être une théorie du complot, une fake news ou la désinformation la plus meurtrière du XXIe siècle.

La vérité est que Bush et son équipe voulaient la guerre. Une série de mémos britanniques ayant fait l’objet de fuites et préparés par le personnel du Premier ministre britannique Tony Blair donne un aperçu de la volonté de guerre de Bush. Dans le compte-rendu d’une réunion de juin 2002 entre Blair et de hauts fonctionnaires du gouvernement, connu sous le nom de « The Downing Street Memo », le chef du MI6 Richard Dearlove déclare sans ambages : « L’action militaire était désormais considérée comme inévitable. Bush voulait éliminer Saddam, par une action militaire, justifiée par la conjonction du terrorisme et des ADM. Mais les renseignements et les faits étaient fixés autour de cette politique. »

De même, le ministre des Affaires étrangères a relayé : « Il semblait clair que Bush avait décidé de mener une action militaire, même si le moment n’était pas encore décidé. Mais le dossier était mince. Saddam ne menaçait pas ses voisins, et sa capacité en matière d’ADM était inférieure à celle de la Libye, de la Corée du Nord ou de l’Iran. »

Un autre mémo ayant fait l’objet d’une fuite, celui-là consignant une réunion de janvier 2003 entre Bush et Blair, documente la manière dont ils ont discuté des moyens potentiels de provoquer Saddam et de créer une justification pour la guerre. L’une de ces idées consistait à peindre un avion de reconnaissance américain aux couleurs des Nations Unies dans l’espoir que le gouvernement irakien l’abatte.

La guerre qui ne s’est jamais terminée

La guerre en Irak est peut-être le crime le plus monstrueux de Bush, mais c’est loin d’être le seul. Toute la carrière politique de Bush s’est construite sur la mort.

En tant que gouverneur du Texas, Bush a établi des records en présidant à 131 exécutions. Sa réputation de sanguinaire a été parodiée après son élection dans un sketch du Saturday Night Live dans lequel Bush déclarait au vaincu Al Gore : « Je vais peut-être commencer une guerre. Les guerres sont comme des exécutions en plus grand. »

Après la disgrâce de Nixon, la nation a dû faire face aux abus de l’État sécuritaire. (Obama, dans la réalisation phare de son administration, s’est assuré qu’aucun bilan ne soit fait pour Bush). Presque immédiatement après que ces réformes ont été faites, la droite a commencé à essayer de les défaire. Elle a fait pression pour que soient supprimées les restrictions imposées au FBI et à la CIA et pour que soit refondé le House Un-American Activities Committee, l’un des principaux instruments du maccarthysme.

Le mantra anticommuniste ayant été discrédité, ils se sont tournés vers une nouvelle justification pour renforcer la répression antisubversive à l’intérieur du pays et l’agression militaire à l’étranger : la menace du terrorisme. Si les défenseurs revanchards d’un État sécuritaire incontrôlé ont trouvé leur premier messie en Ronald Reagan, sous Bush, ils allaient réaliser leurs rêves les plus fous.

Le 11 septembre 2001, des membres d’Al-Qaïda ont assassiné près de trois mille personnes sur le sol américain. La tragédie macabre et horrible de ce jour-là a laissé les Américains sous le choc et en deuil. En plus de recommander aux Américains de faire du shopping (ne pas le faire serait laisser les terroristes gagner), Bush et son administration ont exploité le chagrin collectif de la nation pour réaliser l’expansion de l’État de sécurité américain qu’ils souhaitaient depuis longtemps.

Quelques jours seulement après l’attentat, le Congrès a adopté l’Autorisation de recours à la force militaire qui a été comprise comme autorisant une guerre en Afghanistan. En fait, elle ne mentionnait pas un seul pays. C’était un chèque en blanc pour une guerre mondiale. À ce jour, elle a été citée pour justifier des actions militaires dans vingt-deux pays.

Si Bush ne va pas être jugé pour crimes de guerre, il devrait au moins avoir la décence d’éviter d’apparaître en public comme une autorité morale pour des invasions injustifiées.

Bush a également soutenu que la résolution, et les pouvoirs inhérents au président en temps de guerre, lui donnaient l’autorité de mettre sur écoute sans mandat, d’enlever et même de détenir indéfiniment des citoyens américains. Ni les tribunaux ni le Congrès ne pouvaient s’y opposer. Pour ceux qui ne sont pas aux États-Unis, Bush a installé un camp de prisonniers à Guantánamo Bay, à Cuba, et a approuvé un programme mondial de disparitions forcées (« restitutions ») et de torture. Alors que l’Afghanistan était fréquemment juxtaposé à l’Irak comme « la bonne guerre », il est clair qu’il n’a jamais été plus qu’un assaut inutile contre un pays pauvre.

Sur le front intérieur, moins de deux mois après le 11 Septembre (et quelques semaines après que Bush a déjà mis en place un programme de surveillance secret à la NSA), la Maison Blanche de Bush a fait passer en force le Patriot Act. Cette longue liste de propositions politiquement impensables a élargi la portée de la surveillance de la sécurité nationale et effacé un grand nombre des réformes clés des années 1970, après le Watergate. Le FBI et le ministère de la Justice ont criminalisé et traqué les défenseurs des droits des Palestiniens au nom de la guerre contre le terrorisme, tandis que Bush a contribué à censurer les informations sur le rôle des Saoudiens dans les attentats du 11 Septembre. Les Saoudiens étaient, bien sûr, des partenaires commerciaux de longue date de la famille Bush.

Bush a, à juste titre, quitté son poste en disgrâce. Il était considéré comme un usurpateur illégitime de la présidence avant même d’entrer en fonction. Non seulement il a perdu le vote populaire, mais de nombreux Américains doutaient que, sans l’intervention de la Cour suprême, il n’aurait pas non plus remporté le collège électoral.

Il a lancé deux invasions brutales, a décrété une guerre mondiale sans frontières ni limites, et a mis en pièces la démocratie chez lui. Bien qu’il se soit vanté de sa capacité à assurer la sécurité des Américains, cette affirmation s’est révélée complètement fausse à la suite de l’ouragan Katrina. Le public a vu en temps réel des Américains pauvres et de la classe ouvrière, principalement des Noirs, mourir sur les toits à cause d’un gouvernement fédéral cruel et insensible, dirigé par un homme qui se vantait d’avoir pour base « les riches et les pauvres. »

Pendant les dernières années du mandat de Bush, l’économie a subi la pire crise depuis la Grande Dépression. Alors que la crise économique mondiale avait des racines bien plus profondes qu’un seul président, elle a ajouté un nouvel échec ignominieux au CV déjà bien rempli de Bush.

Alors qu’immédiatement après le 11 Septembre, Bush avait la cote d’approbation la plus élevée de tous les présidents (92 %), la cote de Bush a ensuite chuté à 19 %. Un tel niveau n’a pas été atteint par Richard Nixon ou Donald Trump. À la fin de son mandat, 41 % des Américains estimaient que Bush n’était pas seulement un mauvais président, mais le pire président de l’histoire des États-Unis.

Quelques jours après les attentats du 11 Septembre, Bush a déclaré à la nation ses guerres imminentes : « Cette croisade, cette guerre contre le terrorisme, va prendre du temps. » Trois administrations plus tard, cela prend toujours du temps. Les effets de cette croisade ont été désastreux pour les populations du Moyen-Orient qui vivent sous des bombes américaines. Notre démocratie, que Bush a dégradée, ne s’est jamais remise non plus de sa croisade.

Si Bush ne va pas être jugé pour crimes de guerre, il devrait au moins avoir la décence d’éviter d’apparaître en public comme une autorité morale sur les invasions injustifiées. Au lieu de cela, comme le démontrent la récente gaffe de Bush et l’amusement manifeste de son public face à sa fausse déclaration, ni Bush ni la société américaine n’ont jamais vraiment pris la mesure des conséquences de sa croisade impérialiste.

A propos de l’auteur :

Chip Gibbons est directeur politique de Defending Rights & Dissent. Il a animé le podcast Still Spying, qui explorait l’histoire de la surveillance politique du FBI. Il travaille actuellement à la rédaction d’un livre sur l’histoire du FBI, qui explore la relation entre la surveillance politique intérieure et l’émergence de l’État de sécurité nationale américain.

Source : Jacobin Mag, Chip Gibbons, 21-05-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Source : Les Crises
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