US President Joe Biden speaks to representatives of more than 100 countries during a virtual democracy summit at the White House in Washington DC on December 9, 2021. (Photo by Nicholas Kamm / AFP) (Photo by NICHOLAS KAMM/AFP via Getty Images)

Joe Biden s’adresse aux représentants de plus de 100 pays lors d’un «Sommet virtuel pour la Démocratie»
à la Maison Blanche à Washington, le 9 décembre 2021. (Nicholas Kamm / AFP via Getty Images)

Par Branko Marcetic

Pour lutter contre la montée de l’autoritarisme dans le monde, l’administration Biden a récemment organisé le Sommet pour la Démocratie. Mais Washington porte une responsabilité centrale dans l’accroissement des inégalités, la montée du cynisme politique et le dépérissement de la démocratie dans le monde.

Source : Jacobin Mag, Branko Marcetic
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Une véritable crise de la démocratie se développe dans le monde entier. Les gouvernements autoritaires se multiplient et les politiciens d’extrême droite, qui regrettent l’époque des dictatures, deviennent de plus en plus visibles, voire gagnent le pouvoir, tout en forgeant des alliances transcontinentales. Joe Biden n’a pas tort lorsqu’il affirme que le renouvellement de la démocratie « est le défi majeur de notre époque ».

Malheureusement, si l’on en croit le Sommet pour la Démocratie de Biden, l’establishment libéral américain ne comprend pas cette menace pour la démocratie, ni le rôle qu’il a joué dans sa création, et n’a pas de réelles solutions pour y remédier.

Le sommet de Biden – deux journées de visio-conférence entre 110 pays – était en grande partie une affaire symbolique visant, premièrement, à rétablir l’image traditionnelle de Washington en tant que « leader du monde libre » et deuxièmement, un camouflet donné à l’axe émergent de la Russie et de la Chine. Les participants étaient censés se mettre d’accord sur une série d’engagements démocratiques qu’ils concrétiseraient dans les mois et les années à venir. Pour donner le coup d’envoi jeudi, Biden a appelé les gouvernements à ne pas se contenter de protéger les libertés civiles et le droit de vote, mais à s’attaquer à la corruption. Parmi les autres idées avancées figurent la protection des journalistes et la fin des coupures d’internet.

Mais le problème majeur de toute cette affaire est que Washington est un messager imparfait pour ce message pro-démocratique. Sans parler de sa longue histoire de sape et de renversement des gouvernements démocratiques qui ne conviennent pas à ses intérêts stratégiques et économiques. Et au moment même où Biden, lors de la deuxième journée du sommet, mettait en garde contre le « recul des droits » dans le monde, son administration venait de gagner son appel pour extrader et, éventuellement, poursuivre en justice le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange – une grave menace pour les libertés de la presse aux États-Unis et dans le monde.

Une grande partie de la critique du sommet de Biden s’est concentrée, à juste titre, sur la série de réformes du droit de vote qu’il avait promis de faire passer, mais qu’il n’a que mollement poursuivies et apparemment abandonnées en tant que président. Si seulement cette indifférence était le pire.

En fait, les poursuites potentielles contre Assange, qui placent Biden plus dans la lignée de son prédécesseur autoritaire que de l’administration de Barack Obama qui l’a précédé, ne sont qu’une des nombreuses mesures prises par Biden et les Démocrates qui sont activement hostiles et nuisibles à la démocratie américaine. Parmi les autres mesures, citons l’application du cadre de la « guerre contre le terrorisme » à la sphère intérieure, pour être utilisé contre les dissidents et les militants de tout l’éventail politique, et la campagne de pression menée depuis des années sur la Silicon Valley pour censurer et contrôler les débats en ligne.

Jusqu’à présent, il semble que le sommet n’ait pas abordé la question de l’ingérence étrangère dans les sphères intérieures des autres pays, ce que, dans l’esprit des promoteurs du sommet, seules la Chine et la Russie pratiquent. Cela n’est guère surprenant : le principe de fonctionnement de la politique étrangère de Washington est depuis des décennies que les intérêts américains priment sur tout le reste, et il est difficile d’imaginer que l’administration Biden accepte quoi que ce soit qui limiterait sa capacité à s’ingérer à l’intérieur des frontières d’autres pays.

Mais il s’agit là d’un point d’achoppement majeur. Ce n’est que la semaine dernière que le coup d’État de onze ans soutenu par Washington au Honduras, qui a porté au pouvoir un narco-État de droite et entraîné des années de violence et de répression, a été effectivement aboli. De tels développements éclairent une récente enquête mondiale qui a révélé que près de la moitié des gens considèrent les États-Unis comme une menace pour leurs démocraties, plus que la Russie et la Chine.

Et si les États-Unis ne sont pas disposés à accepter de limiter leur ingérence à l’étranger, alors pourquoi un autre pays le serait-il ? Sans parler du fait que les efforts de « lutte contre la corruption », tels que ceux que Biden préconise actuellement, ont été le vecteur d’une opération de changement de régime en douceur menée cyniquement au Brésil, qui a abouti à l’arrivée au pouvoir de l’autoritaire d’extrême droite Jair Bolsonaro.

Personne n’attendait grand-chose du Sommet pour la Démocratie, et il a tenu ses promesses.

Enfin, le sommet ne s’est pas concentré sur la véritable racine sous-jacente du mécontentement populaire à l’égard de la démocratie libérale : l’accroissement des inégalités de richesse et la baisse du niveau de vie de l’ère néolibérale. Tout comme aux États-Unis, les pays du monde entier qui se sont lancés dans leurs propres programmes néolibéraux à partir des années 1980 ont vu les salaires stagner, les riches s’enrichir, les services publics réduits ou privatisés, le coût de la vie et la pauvreté augmenter, tout en encourageant une culture individualiste qui fait de ce qui était autrefois des questions sociales, des questions personnelles. Il en résulte une déchirure du tissu social, une consolidation du pouvoir parmi les plus riches et une désillusion politique généralisée vis-à-vis de l’establishment existant.

Biden y a fait allusion – en quelque sorte – dans son discours d’ouverture, en mentionnant que « le plus inquiétant de tout est l’insatisfaction des populations du monde entier à l’égard des gouvernements démocratiques qui, selon elles, ne répondent pas à leurs besoins. » Mais l’imprécision de cette déclaration, associée à l’accent mis par l’administration sur la « lutte contre la corruption » ne permet pas de savoir si, en fait, la Maison Blanche comprend vraiment comment quatre décennies de néolibéralisme ont engendré le problème auquel elle s’attaque ostensiblement.

Quoi qu’il en soit, ce n’était encore qu’un des trois facteurs qui ont simplement « exacerbé » une perte de confiance préexistante dans la démocratie, selon Biden. Les autres sont « la pression extérieure des autocrates et les voix qui cherchent à attiser les flammes de la division sociétale et de la polarisation politique. »

Pourtant, ce ne sont pas Vladimir Poutine et Xi Jinping qui ont imposé ou poussé l’austérité paralysante qui a fait s’effondrer le centre politique et alimenté la montée de l’extrême droite en Grèce, en Italie, en Hongrie et en Espagne, ainsi que dans une multitude d’autres États d’Europe centrale et orientale. Mais plutôt Angela Merkel et les bureaucrates néolibéraux de l’Union européenne et du Fonds monétaire international. De même, la fixation sur les tentatives de la Russie d’aider Donald Trump : la source la plus importante de soutien pour Trump, et ses semblables, sont les millions et les milliards de dollars qu’ils recueillent auprès de la classe oligarchique américaine. La menace pour la démocratie vient de l’intérieur.

Ironiquement, une analyse récente du ministère chinois des Affaires étrangères, aussi intéressée soit-elle, s’avère être un diagnostic bien plus perspicace et prudent de ce qui nuit à la démocratie américaine que tous les clichés débités par Biden lors de la conférence. Conçu comme une réponse au sommet, auquel la Chine n’a manifestement pas été invitée, le rapport présente un argument assez peu controversé, basé en grande partie sur des sources américaines : « La démocratie aux États-Unis est devenue aliénée et dégénérée et s’écarte de plus en plus de l’essence de la démocratie. »

L’analyse cite plusieurs évolutions bien documentées : la domination totale de la politique américaine par l’argent, un écosystème médiatique contrôlé par les entreprises, des élections primaires et générales injustes et restrictives, un blocage institutionnalisé et un système électoral étroitement contrôlé et limité qui restreint les électeurs à choisir entre deux partis d’élites. Soit dit en passant, tous ces éléments sont les produits de décennies du même programme néolibéral dont Biden a été l’un des principaux défenseurs au cours de sa longue carrière.

La double ironie est que Pékin met en avant ces questions pour excuser son propre système, hautement illibéral, qu’il appelle publiquement démocratie. « Il n’existe pas de système parfait de démocratie dans le monde, ni de système politique adapté à tous les pays », indique le rapport. « La démocratie est établie et développée sur la base de l’histoire propre d’un pays et adaptée à son contexte national, et la démocratie de chaque pays a sa valeur unique. » Autrefois présentée comme un modèle, la démocratie américaine est aujourd’hui tellement dévoyée que les autocrates peuvent l’utiliser pour justifier leurs propres systèmes contrôlés par les élites.

Personne n’attendait grand-chose du Sommet pour la Démocratie, et il a tenu ses promesses. Dans le monde de l’administration Biden et du sommet, le déclin de la démocratie est comme un astéroïde qui s’écrase sur la Terre, venant de nulle part et apparemment par hasard – le cas le plus tragique de malchance de l’histoire. Ce sera un problème difficile à résoudre si vous ne savez pas pourquoi il se produit. Mauvais signe pour Biden alors que son supposé rival semble en avoir une meilleure idée.

A propos de l’auteur

Branko Marcetic est un des rédacteurs de Jacobin, il est aussi l’auteur de Yesterday’s Man : The Case Against Joe Biden (L’homme d’hier, le dossier contre Joe Biden, NdT). Il vit à Chicago, dans l’Illinois.

Source : Jacobin Mag, Branko Marcetic, 13-12-2021
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Source : Les Crises
https://www.les-crises.fr/…