Par Mickaël Lelièvre
- Entre 2014 et 2015, Yahav Lichner, fonctionnaire UNFPA, aurait transmis des documents “strictement confidentiels” à l’ambassadeur israélien Ron Prosor, pendant une enquête onusienne sur Gaza.
- Comment un fonctionnaire visé par de telles allégations de fuites a-t-il pu être nommé en 2024 au sein de l’équipe humanitaire chargée des relations avec Israël pour l’accès à Gaza ?
- Le poste de directeur du bureau de Washington à l’UNICEF, attribué à Lichner en 2025, ne fait l’objet d’aucune annonce de vacance publique retrouvée dans les archives onusiennes.
- Face au scandale, l’ONU, l’UNICEF et le Bureau des services de contrôle interne se renvoient mutuellement la responsabilité, sans réponse de fond apportée à ce jour.
Le cas Yahav Lichner s’impose comme un révélateur particulièrement embarrassant pour le système onusien. Non parce que les accusations portées contre cet ancien diplomate israélien seraient déjà définitivement établies : aucune conclusion disciplinaire ou judiciaire publique n’a encore été rendue. Mais les courriels révélés par Drop Site News soulèvent une question autrement plus large : comment une organisation qui revendique l’indépendance de ses fonctionnaires gère-t-elle des accusations selon lesquelles l’un d’eux aurait transmis des informations confidentielles à des représentants de son ancien gouvernement ?
Les éléments publiés par Drop Site News le 4 août sont suffisamment sérieux pour exiger des réponses précises. Entre 2014 et 2015, alors qu’il travaillait au Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), Yahav Lichner aurait transmis à plusieurs reprises à Ron Prosor, alors ambassadeur israélien auprès de l’ONU, et à d’autres diplomates israéliens des documents internes, des comptes rendus de réunions privées, des projets non publiés et des informations politiques, dont certains documents marqués « strictement confidentiels ». Ces échanges interviennent notamment à une période où Israël faisait l’objet d’une commission d’enquête indépendante du Conseil des droits de l’homme sur son offensive de 2014 à Gaza.
“L’OIOS évalue si des membres du personnel du Secrétariat des Nations unies ont pu être impliqués dans la divulgation présumée d’informations confidentielles rapportée dans les médias. L’OIOS travaille avec le FNUAP et l’UNICEF pour faciliter cette évaluation”.
Cette déclaration attribuée à David Nyskohus, responsable au Bureau des services de contrôle interne de l’ONU, marque un changement par rapport aux premières réponses particulièrement prudentes de l’organisation. Lichner dirigeait le bureau de l’UNICEF à Washington lorsque l’affaire a éclaté et aurait depuis été placé en congé administratif, selon des informations rapportées par des journalistes spécialisés dans les Nations unies. L’UNICEF a confirmé être au courant d’“allégations sérieuses” concernant un employé et prendre les mesures appropriées, tout en refusant de détailler publiquement sa situation individuelle.
Yahav Lichner : un parcours au cœur du système onusien qui interroge
Au-delà des accusations elles-mêmes, le parcours institutionnel de Lichner mérite d’être examiné. Avant d’intégrer l’UNFPA en 2014, il a travaillé pour la diplomatie israélienne, notamment à l’ambassade d’Israël à Londres puis à la mission israélienne auprès des Nations unies. Drop Site News rapporte que Ron Prosor a personnellement soutenu sa candidature à l’UNFPA, notamment auprès de l’ambassadrice américaine Samantha Power. Quelques semaines après son recrutement, les courriels publiés par le média montrent Lichner de nouveau en contact étroit avec ses anciens collègues israéliens, cette fois depuis l’intérieur du système onusien.
La suite de sa carrière rend aujourd’hui ces révélations particulièrement sensibles. Lichner a ensuite rejoint l’UNICEF et a travaillé en 2024 auprès de Sigrid Kaag lorsqu’elle coordonnait l’aide humanitaire et la reconstruction pour Gaza, avant de devenir directeur du bureau de l’UNICEF à Washington en janvier 2025. L’ONU a elle-même confirmé que son détachement auprès de Kaag relevait du domaine public. Ces fonctions ne prouvent évidemment pas que les comportements allégués de 2014-2015 se soient poursuivis, mais elles expliquent pourquoi l’affaire soulève aujourd’hui des questions sur les procédures de contrôle et de recrutement au sein du système onusien.
Il serait donc abusif de relier directement Lichner aux difficultés rencontrées par l’aide humanitaire à Gaza ou de lui attribuer une responsabilité personnelle dans leurs résultats. Les éléments publiés ne permettent pas une telle conclusion. La véritable question est institutionnelle : quelles vérifications ont accompagné ses changements de fonctions, et quelles garanties existaient pour éviter qu’un ancien représentant d’un gouvernement puisse se retrouver en situation de conflit avec l’exigence d’indépendance imposée aux fonctionnaires internationaux ?
Cette distinction est fondamentale. Drop Site News précise que les documents qu’il a examinés portent sur 2014 et 2015 et qu’il n’a trouvé aucune preuve montrant que Lichner aurait continué à transmettre des informations après cette période. L’enquête ne démontre pas non plus que l’UNICEF connaissait l’existence de ces courriels lorsqu’il l’a nommé à la tête de son bureau de Washington. Ces limites n’effacent pas la gravité des accusations ; elles définissent simplement ce que les éléments disponibles permettent, ou non, d’affirmer.
Fuites présumées vers Israël : la neutralité de l’ONU mise à l’épreuve
Les règles onusiennes sont pourtant explicites sur le principe. Les fonctionnaires internationaux doivent agir indépendamment des gouvernements nationaux et ne peuvent communiquer à des gouvernements ou à d’autres acteurs des informations obtenues grâce à leurs fonctions lorsque celles-ci ne sont pas destinées à être rendues publiques. Drop Site News rapporte qu’un ancien haut responsable de l’ONU considère que les comportements décrits dans les courriels seraient expressément interdits par ces règles s’ils sont authentifiés.
La réaction institutionnelle reste, elle, particulièrement opaque. Lors d’un point presse du 7 août, le porte-parole adjoint du secrétaire général, Farhan Haq, a confirmé que l’UNICEF avait la responsabilité principale du dossier, tout en refusant de préciser si Lichner était suspendu avec ou sans salaire ou de détailler le rôle exact du Bureau des services de contrôle interne. Le Secrétariat a seulement indiqué qu’il participerait à la coordination et au partage d’informations nécessaires. Plusieurs jours après les révélations, les questions les plus élémentaires sur la procédure interne restaient donc sans réponse publique claire.
Cette prudence institutionnelle peut s’expliquer par la nécessité de respecter une procédure en cours. Mais elle nourrit aussi le problème que l’ONU devrait précisément chercher à résoudre : celui de la confiance. Lorsqu’une affaire concerne des documents confidentiels, un ancien diplomate israélien devenu haut fonctionnaire international et des informations potentiellement utilisées pour influencer des démarches diplomatiques américaines ou contrer des initiatives onusiennes concernant Israël, une réponse minimale ne suffit pas à dissiper les soupçons. Elle risque au contraire de renforcer l’impression d’une institution davantage préoccupée par la gestion interne du scandale que par l’établissement public des responsabilités.
Pour comprendre ce que cette affaire révèle du multilatéralisme, il faut donc éviter deux erreurs inverses. La première serait de considérer l’ONU comme naturellement imperméable aux intérêts nationaux. La seconde serait de conclure, avant toute enquête complète, que Lichner agissait nécessairement comme un agent israélien pendant toute sa carrière internationale. Les documents publiés posent des questions graves sur son comportement en 2014-2015 et sur la capacité du système onusien à détecter d’éventuels conflits de loyauté. La question qui reste ouverte est désormais moins de savoir jusqu’où auraient continué des fuites que les éléments disponibles ne documentent pas, que de comprendre comment de tels comportements, s’ils sont confirmés, auraient pu échapper aux contrôles internes pendant si longtemps et pourquoi l’ONU peine encore à apporter des réponses publiques précises.
Mickaël Lelièvre – 20 août 2026
Source : Arrêt sur Info
https://arretsurinfo.ch/…
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