© Adobe Stock / Voddol Une barrière de sécurité israélienne délimite une zone résidentielle en Cisjordanie.
Par ONU Info
Source : ONU Info
La Cisjordanie occupée a atteint un « point de rupture ». Derrière l’escalade des violences, l’ONU décrit une transformation profonde du territoire. Extension accélérée des colonies israéliennes, déplacements de communautés, multiplication des avant-postes et affaiblissement de l’Autorité palestinienne éloignent chaque jour davantage la perspective d’un Etat palestinien viable.
Depuis le début de l’année, 76 Palestiniens, dont 18 enfants, ont été tués en Cisjordanie par les forces armées israéliennes ou des colons. Trois Israéliens – un civil et deux membres des forces de sécurité – ont été tués au cours de la même période, lors d’affrontements avec des Palestiniens ou d’une attaque présumée à la voiture-bélier.
Présentant mardi ce bilan au Conseil de sécurité de l’ONU, Ramiz Alakbarov, qui coordonne les efforts des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, a surtout insisté sur ce que ces chiffres révèlent.
« La Cisjordanie est au point de rupture », a-t-il averti. Une situation qui, selon lui, ne résulte pas d’une dégradation soudaine, mais de décennies de conflit non résolu ayant approfondi l’occupation israélienne, conduit l’Autorité palestinienne au bord de l’effondrement et compromis les perspectives d’un Etat palestinien indépendant, viable et souverain.

© UNICEF/Alaa Badarneh Des gens marchent à travers les décombres de routes
et de bâtiments détruits dans le camp de réfugiés de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie.
La réunion avait été demandée par les cinq membres européens du Conseil – Danemark, France, Grèce, Lettonie et Royaume-Uni –, avec l’appui de Bahreïn, de la Chine, de la Russie et du Pakistan. Alors que l’attention internationale reste largement concentrée sur le fragile cessez-le-feu à Gaza, les responsables de l’ONU ont décrit une autre crise qui s’enracine en Cisjordanie.
Depuis janvier 2023, 127 communautés palestiniennes y ont subi un déplacement total ou partiel. Près d’une cinquantaine ont été entièrement déplacées, soit plus de 6 390 personnes. Rien qu’en 2026, environ 3 800 Palestiniens, dont près de la moitié sont des enfants, ont dû quitter leur foyer sous l’effet des violences de colons, des démolitions et des expulsions.

UN Photo/Eskinder Debebe Ramiz Alakbarov (à l’écran), Coordonnateur spécial adjoint pour le processus
de paix au Moyen-Orient, informe le Conseil de sécurité de la situation au Moyen-Orient.
La violence comme instrument de déplacement
Les violences commises par des colons israéliens atteignent des niveaux sans précédent. Plus de 1 430 incidents ayant fait des victimes ou provoqué des dégâts matériels ont été recensés cette année dans environ 260 communautés palestiniennes. Beaucoup se sont produits en présence des forces israéliennes. Et leur géographie s’étend. Autrefois principalement concentrées dans la zone C, sous contrôle israélien, ces attaques sont désormais signalées jusque dans les zones B et A.
Pour M. Alakbarov, cette progression dessine un schéma : des populations palestiniennes sont progressivement chassées de villages dont les terres sont ensuite investies par des colons. Les avant-postes agricoles et pastoraux permettent, avec un petit nombre d’habitants, d’étendre cette emprise sur des superficies considérables. Selon des organisations israéliennes de surveillance citées par l’ONU, ils exercent désormais un contrôle effectif sur près de 20 % de la Cisjordanie.
La France, l’un des Etats à l’origine de la réunion du Conseil, a dénoncé des violences de colons qui « s’intensifient, dans un climat d’impunité et parfois même de complicité des forces armées israéliennes ». Paris les a qualifié d’actes de « terreur », tout en exigeant également l’arrêt des attaques terroristes visant les civils israéliens.

© UNICEF / Rawan Eleyan Une mère et ses enfants inspectent les restes de leur maison incendiée
après une attaque de colons dans le sud d’Hébron, en Cisjordanie, en juillet 2025.
Colonies et « annexion de facto »
La violence s’accompagne d’une accélération de la colonisation. Depuis janvier, les autorités israéliennes ont avancé ou approuvé environ 12 360 logements en Cisjordanie occupée, dont 7 200 en zone C et 5 160 à Jérusalem-Est. Le 14 juillet, le gouvernement israélien a annoncé quelque 431 millions de dollars destinés à soutenir l’établissement de 34 nouvelles colonies approuvées plus tôt dans l’année, notamment en finançant leurs infrastructures et des logements préfabriqués.
Dans le même temps, des responsabilités en matière d’aménagement, de gestion foncière et de patrimoine continuent d’être transférées de l’administration militaire vers les autorités civiles israéliennes. L’armée a également émis un ordre de saisie de terres privées en zone A, près de Qabatiya, au sud de Jénine, afin de construire une route reliant deux des nouvelles colonies. Selon l’ONU, il s’agit du premier cas signalé de confiscation de terres en zone A, explicitement destiné à une infrastructure de colonisation.
« Nous devons regarder lucidement ce qui est en train de se passer », a averti M. Alakbarov. « Il s’agit d’étapes interconnectées, et non de développements isolés. Elles remodèlent la Cisjordanie, affaiblissent la gouvernance palestinienne et font progresser l’annexion de facto ».
Paris s’est également opposé à cette « dynamique engagée par Israël d’annexion de facto et de déplacements forcés ». Londres a, de son côté, dénoncé la relance du projet de colonisation E1, qui, selon le Royaume-Uni, vise à couper la Cisjordanie en deux.

© UNICEF/Alaa Badarneh Les membres d’une famille palestinienne transportent
leurs affaires dans le camp de réfugiés de Nur Shams, au nord de la Cisjordanie.
Une enfance qui grandit dans la violence
Cette transformation du territoire se mesure aussi à hauteur d’enfant. Entre janvier 2024 et fin juillet 2026, l’ONU a vérifié la mort de 174 enfants palestiniens en Cisjordanie, Jérusalem-Est comprise – plus d’un par semaine. Plus de 1 500 ont été blessés, près de la moitié par balles réelles. Sur la même période, trois enfants israéliens ont été tués et 15 blessés.
Hannan Sulieman, directrice exécutive adjointe de l’Unicef, a raconté au Conseil le quotidien d’une grand-mère palestinienne dont la maison a pris feu après qu’une grenade incendiaire artisanale a été jetée dans sa cuisine, alors que ses petits-enfants se trouvaient à l’intérieur. Depuis, la femme a recouvert ses fenêtres de tôle ondulée pour tenter de protéger sa famille.
« Les parents nous disent quelque chose de tout aussi dévastateur : qu’ils ne se sentent plus capables de protéger leurs enfants », a indiqué Mme Sulieman. « C’est une terrible réalité pour n’importe quel parent. Et une terrible réalité pour n’importe quel enfant ».
Plus de 800 000 enfants sont confrontés à des obstacles à une scolarité sûre et continue, entre fermetures d’écoles, insécurité, restrictions de circulation et infrastructures endommagées. Au moins 355 enfants palestiniens de Cisjordanie sont par ailleurs actuellement détenus par Israël, soit le nombre le plus élevé depuis huit ans ; 164 le sont en détention administrative, sans inculpation ni procès.
Une Autorité palestinienne fragilisée
A cette pression territoriale s’ajoute enfin l’asphyxie financière de l’Autorité palestinienne. Selon cette dernière, Israël retient environ 6 milliards de dollars de recettes fiscales, l’empêchant de verser intégralement les salaires et d’assurer les services de base. Plusieurs membres européens du Conseil ont réclamé le déblocage de ces fonds, tout en appelant l’Autorité palestinienne à poursuivre ses réformes.
Pour l’ONU, l’enjeu dépasse donc une nouvelle flambée de violence dans un conflit vieux de plusieurs décennies. « La préoccupation ne tient pas seulement à la poursuite de l’expansion des colonies, mais à la rapidité et au caractère systématique avec lesquels de nouveaux faits sont créés sur le terrain », a prévenu M. Alakbarov.
A mesure que ces faits s’accumulent, ce n’est plus seulement la perspective politique d’une solution à deux Etats qui s’éloigne, mais le territoire sur lequel elle devrait prendre forme qui se transforme.
Source : ONU Info
https://news.un.org/fr/…
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