Opérations de sauvetage au Venezuela avec la participation de l’équipe de recherche
et de sauvetage urbain du comté de Fairfax, en Virginie [Photo: @StateDep]
Par Andrea Lobo
Les deux séismes qui ont frappé le Venezuela le 24 juin ont mis au jour un crime d’une énorme ampleur, commis par l’impérialisme américain. Il y a six mois, les États-Unis envahissaient le pays, enlevaient son président Nicolás Maduro, et réduisaient son gouvernement à un simple instrument de Washington afin de s’emparer de son pétrole. Ayant occupé le Venezuela et s’étant autoproclamée puissance «dirigeant la politique » du pays, Washington porte la responsabilité directe de la catastrophe – et du refus criminel d’y répondre.
L’invasion, la destitution de Maduro et le chaos et la désorganisation qui en ont résulté ont largement contribué à la réponse catastrophique apportée au séisme. Ces événements viennent après des années de sabotage économique qui avaient déjà paralysé les hôpitaux, le réseau électrique et la capacité du pays à importer les produits de première nécessité.
L’administration Trump a exploité la catastrophe pour renforcer son emprise sur le Venezuela, en envoyant des navires de guerre, des avions de transport et des troupes prendre le contrôle de l’aéroport tandis que des familles creusent à mains nues dans le béton.
Dimanche, le bilan officiel des victimes s’élevait à 1 430 morts, et le bureau humanitaire des Nations Unies évoquait des informations non confirmées faisant état de près de 50 000 personnes portées disparues. Une analyse d’images satellites publiée par El País a révélé que la destruction suit précisément le tracé de la faille de San Sebastián, de Catia La Mar à Caraballeda, en passant par La Guaira et l’aéroport international, soit un corridor côtier densément peuplé. Des décennies d’avertissements d’un risque sismique catastrophique et la nécessité de reconstruire ou de renforcer les bâtiments selon les normes d’ingénierie modernes sont restés lettre morte.
Quatre jours après le séisme, des familles continuent de dégager les décombres de béton armé à l’aide de machettes, de barres de fer, de crics hydrauliques et parfois même à mains nues. Les secouristes rapportent avoir entendu des enfants pleurer sous les décombres jusqu’à ce que le silence se fasse, mêlé à l’odeur insoutenable des cadavres.
Les enfants survivants arrivent seuls à l’hôpital, identifiés uniquement par un ruban adhésif portant leur nom sur leurs poignets, alors que les hôpitaux et les morgues débordent de victimes.
«Aucun engin n’est arrivé, rien», a déclaré vendredi un habitant de Catia La Mar. «Nous sommes privés d’électricité et d’eau. Les immeubles supplient d’être évacués, tant les dégâts sont importants.» Une femme qui a tout perdu à Caracas a confié aux journalises: «Personne n’est venu nous informer de la possibilité d’être hébergés. Ici, tout repose sur l’entraide entre voisins.»
Les milliers de personnes qui sont mortes ne sont pas juste victimes d’une catastrophe naturelle. L’état délabré du parc immobilier vénézuélien, l’effondrement de son système de santé, la dégradation de son réseau électrique et l’incapacité de l’État à organiser une réponse d’urgence efficace sont le fruit de l’oppression quasi coloniale exercée par l’impérialisme américain sur le Venezuela depuis la crise vénézuélienne de 1902-1903.
Dans cette crise, une flotte de navires de guerre allemands, britanniques et italiens bombarda les ports vénézuéliens en raison de dettes impayées. Le président Theodore Roosevelt intervint non pas pour défendre la souveraineté du Venezuela, mais pour affirmer que si une nation d’Amérique latine avait besoin d’être «disciplinée», les États-Unis s’en chargeraient. Ce conflit donna naissance au corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe, conférant à Washington le droit exclusif d’exercer un «pouvoir de police international» dans l’hémisphère occidental.
Washington a rapidement appliqué cette doctrine au Venezuela, orchestrant une opération de changement de régime en 1908, qui a installé le dictateur Juan Vicente Gómez; celui-ci a gouverné jusqu’en 1935 par la torture, les travaux forcés et les exécutions de masse, tout en accordant de vastes concessions pétrolières à la Standard Oil des Rockefeller et à d’autres sociétés américaines, transformant ainsi le Venezuela en plus grand exportateur de pétrole au monde.
Washington apporta ensuite son soutien à une autre dictature brutale, celle de Marcos Pérez Jiménez, dont la police secrète instaura un règne de terreur par le biais d’assassinats, de disparitions et de camps de concentration. Pour services rendus dans la répression des masses, le président Eisenhower décerna à Pérez Jiménez la Légion du Mérite.
La nationalisation de l’industrie pétrolière en 1976 n’a rien changé de fondamental. Les mêmes structures, les mêmes trusts américains et la même dépendance d’une seule matière première sont restées inchangées. Lorsque les prix du pétrole se sont effondrés à la fin des années 1980, le président Carlos Andrés Pérez a imposé une thérapie de choc dictée par le FMI, déclenchant le soulèvement de Caracazo, réprimé par la loi martiale et l’exécution sommaire des manifestants dans les rues.
L’élection d’Hugo Chávez en 1998 a provoqué une hostilité croissante de la part de Washington, culminant dans un coup d’État soutenu par les États-Unis en avril 2002 qui l’a brièvement destitué avant que des manifestations de masse n’imposent sa réintégration. Après la mort de Chávez et l’accession au pouvoir de Nicolás Maduro, l’administration Obama a déclaré le Venezuela «menace pour la sécurité nationale» et a imposé des sanctions sévères.
La guerre économique menée par les États-Unis s’est intensifiée sans relâche sous la première administration Trump et s’est poursuivie sous Biden, asphyxiant délibérément la capacité du Venezuela à importer machines, pièces détachées, médicaments, denrées alimentaires et matériaux de construction. Les rapporteurs spéciaux de l’ONU ont conclu que ce régime de sanctions avait engendré des souffrances massives et contribué à une surmortalité de plus de 100 000 personnes.
Tout cela a culminé dans les événements du 3 janvier 2026, lorsque l’administration Trump a dépêché des forces spéciales pour enlever le président Maduro, dans ce qui revenait à une guerre d’agression non provoquée visant à prendre le contrôle du pétrole et des ressources minérales clés.
Au cours des six derniers mois, le Venezuela s’est transformé en protectorat semi-colonial en vertu de ce qu’on appelle le «corollaire Trump» de la doctrine Monroe. Des lois passées en force par une Assemblée nationale dominée par les chavistes ont livré à Washington et à ses partenaires industriels les plus importantes réserves de pétrole prouvées au monde ainsi que de vastes gisements d’or. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a déclaré publiquement: «Les États-Unis dictent actuellement la politique au Venezuela.»
L’effondrement de dizaines d’immeubles le 24 juin et la réponse d’urgence totalement inadéquate ne peuvent s’expliquer que par ce siècle d’oppression semi-coloniale.
Bien que des équipes de secours américaines et étrangères dévouées sauvent des vies, Washington a surtout déployé une force d’intervention militaire. Deux navires de guerre américains, l’USS Fort Lauderdale et l’USS Billings, sont positionnés dans les eaux vénézuéliennes. Cinq avions de transport C-17 Globemaster acheminent une cellule de crise chargée de prendre le relais des autorités aéronautiques vénézuéliennes pour la gestion de l’aéroport international Simón Bolívar. Des MV-22 Osprey, des hélicoptères UH-1Y Super Huey et des CH-47 Chinook de l’armée de terre, prépositionnés à Curaçao, complètent le dispositif.
Cette présence militaire est parfaitement cohérente avec les opérations que Washington et le gouvernement dirigé par la présidente par intérim Delcy Rodríguez, une marionnette des États-Unis, mènent déjà conjointement à l’intérieur du Venezuela. Les forces américaines et vénézuéliennes ont bombardé et ratissé les zones d’extraction d’or et de coltan de l’Arc de l’Orénoque pour déloger les mineurs informels et assurer le contrôle aux multinationales minières – des opérations qui ont notamment conduit à l’assassinat extrajudiciaire d’Héctor Guerrero Flores, le chef présumé du [Cartel] Tren de Aragua.
Jeudi soir, le général de division Kevin J. Jarrard, du Corps des Marines des États-Unis, est arrivé à Caracas pour diriger les opérations du SOUTHCOM et devenir de facto l’administrateur colonial. Rodríguez elle, a nommé le général de division Juan Ernesto Sulbarán Quintero, de la Garde nationale bolivarienne, comme seule autorité pour la gestion de l’urgence. La zone sinistrée, qui englobe l’agglomération de Caracas et ses environs, est placée sous commandement militaire, six mois après l’invasion américaine.
Le parallèle avec le séisme d’Haïti en 2010 est glaçant. À l’époque, Washington avait exploité un tremblement de terre catastrophique pour déployer 20 000 soldats, prendre le contrôle de l’aéroport de Port-au-Prince et imposer une administration militaire directe à un pays qu’il dominait depuis un siècle. Les avions de Médecins Sans Frontières, transportant du matériel médical indispensable, avaient été refoulés de l’aéroport contrôlé par les États-Unis, tandis que les patients mouraient. La mission n’était pas de secourir. La mission était d’occuper.
L’analyste politique Ricardo Rios, du cabinet de conseil Poder & Estrategia de Caracas, a déclaré ce que les commentateurs bourgeois admettent rarement aussi clairement: le séisme allait «être très bien exploité pour accroître la présence des États-Unis et leur contrôle sur le Venezuela. Et aussi, pour permettre à Rodríguez de s’appuyer sur les États-Unis comme principal allié.»
Trump a lui-même fait la déclaration d’arrogance coloniale la plus révélatrice. Lors d’un discours prononcé après le tremblement de terre, l’aspirant-Führer des États-Unis a lancé: «Le Venezuela a été fantastique, nous entretenons d’excellentes relations. Ce fut une guerre éclair, nous les avons frappés si fort, et maintenant nous avons extrait des millions de barils de pétrole et nous avons largement rentabilisé cette guerre […] C’est un pays heureux à nouveau. Les gens sont heureux. Ils dansent dans les rues».
Avant l’invasion américaine, l’économie vénézuélienne s’était contractée d’environ 80 pour cent en une décennie, poussant plus de 8 millions de personnes à fuir le pays.
Le régime de sanctions maintenu par les administrations démocrates comme républicaines a tué bien plus de Vénézuéliens par le biais de privations économiques délibérées et a préparé le terrain pour la catastrophe survenue suite aux séismes de mercredi.
Dans le même temps, les morts de La Guaira et de Caracas sont aussi les victimes de la faillite historique du nationalisme bourgeois et de sa variante «bolivarienne». Les gouvernements chavistes d’Hugo Chávez, de Nicolás Maduro et maintenant Rodríguez ont exercé le pouvoir pendant près de trois décennies, supervisant l’une des plus fortes hausses des recettes pétrolières de l’histoire.
Ils ont proclamé une «révolution bolivarienne» et un «socialisme du XXIe siècle». Pourtant, les immeubles d’habitation en béton et pisé qui se sont effondrés comme des châteaux de cartes mercredi soir – dont beaucoup avaient été reconstruits après la catastrophe de Vargas en 1999 sans tenir compte des normes parasismiques – témoignent de ce que ce «socialisme» a vraiment construit. Un gouvernement qui place véritablement la vie humaine au-dessus de tout aurait profité de ces années de prospérité pétrolière pour rénover et reconstruire systématiquement le parc immobilier du pays selon les normes parasismiques modernes, renforcer son système hospitalier et mettre en place des dispositifs de préparation aux situations d’urgence capables de répondre à une catastrophe que les scientifiques avaient explicitement prédite.
Les conditions sociales qui ont transformé un séisme en charnier ont été préparées par un siècle de pillage impérialiste, des décennies de sanctions et un nationalisme bourgeois corrompu qui a subordonné la classe ouvrière aux intérêts de Wall Street. Les morts du Venezuela sont les victimes d’un crime de classe.
Les gouvernements qui dépêchent actuellement des équipes de secours au Venezuela sont restés les bras croisés, voire se sont rendus directement complices des efforts américains visant à soumettre le pays par la famine, la maladie et la souffrance de masse.
Rosa Luxembourg, écrivant en 1902 à propos de l’éruption de la Montagne Pelée qui fit 40 000 victimes en Martinique, a exprimé avec éloquence la nature de tels événements. Elle a décrit les puissances impériales qui se sont précipitées pour porter secours aux survivants après avoir infligé bien plus de morts au cours de décennies d’oppression comme des «carnivores pleurants» et des «fauves en habits de Samaritains».
Rosa Luxembourg conclut son essai par une vision du règlement de comptes à venir: un «volcan» de révolution sociale qui balayerait l’ordre social oppressif, après quoi l’humanité se retrouverait enfin confrontée à son seul et unique ennemi véritable et ultime: «l’aveugle nature». Les tremblements de terre et autres phénomènes naturels ne choisissent pas leurs victimes. C’est l’ordre social fondé sur le profit capitaliste et la domination impérialiste qui détermine qui meurt.
La classe ouvrière vénézuélienne et internationale doit prendre les choses en main. Elle doit organiser des comités de secours indépendants composés de membres de la base. Ceux-ci mobiliseront les ressources nécessaires à des efforts efficaces de sauvetage et d’aide humanitaire; ils exigeront l’expropriation de tous les gains mal acquis des sociétés américaines grâce au pillage historique du Venezuela et de l’Amérique latine, afin de reconstruire sur la base de l’égalité sociale.
(Article paru en anglais le 29 juin 2026)
Source : WSWS
https://www.wsws.org/fr/…
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