Rapport du CPI

Le nom de Cheikh Jarrah est devenu synonyme de l’une des questions palestiniennes les plus marquantes de la conscience internationale ces dernières années. Pourtant, cette histoire ne date pas des manifestations de 2021, mais remonte à plusieurs décennies, à la lutte pour la terre, le logement et l’identité à Jérusalem occupée. Là, où des familles palestiniennes vivent sous la menace constante d’expulsion, des politiques d’expansion des colonies et de remodelage du paysage démographique de la ville sont mises en œuvre – un scénario qui se répète sous diverses formes depuis de nombreuses années.

La réponse, en toute simplicité, est que des dizaines de familles palestiniennes du quartier de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est occupée, ont été et sont toujours menacées d’expulsion de leurs logements. Cette menace vise à libérer des terrains ou des maisons pour des organisations de colons juifs qui revendiquent la propriété des terres et des maisons en s’appuyant sur des arguments juridiques et politiques renforcés par l’occupation. Toutefois, si cette réponse est exacte, elle reste incomplète sans une clarification du contexte : il ne s’agit pas d’un problème foncier distinct du conflit, mais bien d’un élément d’un projet plus vaste de judaïsation de Jérusalem et de modification de sa composition démographique.

Ce quartier se situe dans une zone sensible au nord de la Vieille Ville, et son importance politique et géographique dépasse largement sa superficie. Le contrôler ne se résume pas à une simple question de logement ; il s’agit de relier les avant-postes des colonies, d’approfondir la présence coloniale au cœur de Jérusalem arabe et de marginaliser les Palestiniens, même au sein de leur propre ville.

Après la Nakba de 1948, les milices sionistes ont contraint de nombreuses familles palestiniennes à fuir leurs villes et villages, y compris celles qui se sont ensuite installées à Sheikh Jarrah. Dans les années 1950, plusieurs de ces familles ont été logées dans le quartier grâce à des accords conclus avec les instances officielles de l’époque, avec la promesse d’obtenir ultérieurement un droit au logement permanent. Cependant, après l’occupation sioniste de Jérusalem-Est en 1967, l’ensemble du cadre juridique a été remanié pour servir les intérêts des colons et compromettre la sécurité du logement des Palestiniens.

C’est là que réside le paradoxe flagrant, bien connu des Jérusalémites : la loi sioniste autorise les Juifs à revendiquer des biens présumés datant d’avant 1948 à Jérusalem-Est occupée, mais refuse aux Palestiniens le même droit de récupérer leurs maisons et leurs terres confisquées à Jérusalem-Ouest, Haïfa, Jaffa, Lod et ailleurs. Il ne s’agit pas d’une loi équilibrée, mais d’un instrument politique à visée unilatérale.

Depuis des années, des organisations de colons intentent des procès devant les tribunaux de l’entité pour expulser des familles palestiniennes de leurs maisons à Sheikh Jarrah. Certaines affaires se fondaient sur des revendications de propriété juive antérieure des terres, d’autres sur des montages juridiques complexes et contestés, mais le résultat concret était le même : transformer le Palestinien, propriétaire légitime, en défendeur contraint de prouver sa présence dans son propre domicile.

Les familles palestiniennes refusaient d’accepter ce raisonnement. Pour elles, il ne s’agissait pas seulement de formalités administratives et d’avocats, mais du souvenir persistant de la Nakba. Nombre de ces familles, menacées d’expulsion, avaient déjà été déplacées en 1948. Dès lors, pour les Palestiniens, l’occupation semblait reproduire la Nakba à Jérusalem, maison après maison.

En 2021, la crise s’est dramatiquement aggravée à mesure que les ordres d’expulsion visant les familles du quartier, notamment les familles kurde, Qassem, Jaouni et Skafi, se précisaient. Des militants solidaires et des Jérusalémites ont afflué dans le quartier, et les sit-in quotidiens sont devenus un point névralgique sur le plan politique et médiatique. Les forces d’occupation ont réprimé les rassemblements, agressant les habitants et les militants solidaires, tandis que les colons tentaient d’imposer le fait accompli par la force et des provocations quotidiennes.

En effet tous les éléments d’une explosion étaient réunis. Des déplacements forcés étaient imminents, des raids et des attaques étaient prévus à Jérusalem, les tensions s’intensifiaient à la mosquée Al-Aqsa pendant le Ramadan, et un sentiment largement répandu parmi les Palestiniens donnait l’impression que la ville subissait une offensive massive. Le cas de Cheikh Jarrah n’était pas isolé, mais s’inscrivait dans un scénario global : le ciblage de Jérusalem, de ses habitants et de ses lieux saints.

Les images en provenance du quartier ont également joué un rôle crucial. Des familles étaient assises devant leurs maisons menacées, des enfants apprenaient qu’ils devaient partir, des colons traitaient les maisons palestiniennes comme un butin de guerre facile, et la police d’occupation protégeait les agresseurs et réprimait les propriétaires. Cette dure réalité a balayé une grande partie des discours trompeurs qui tentaient de présenter le problème comme un conflit entre deux parties égales.

Pour l’opinion publique palestinienne, il n’y avait aucune ambiguïté. Les événements ont été perçus comme faisant partie intégrante d’une politique de colonisation de peuplement. Quant à une partie plus large de l’opinion publique internationale, les événements de Sheikh Jarrah ont contribué à révéler ce que l’entité génociaire tente de dissimuler derrière un jargon et des procédures juridiques complexes : un peuple déraciné de ses terres au profit d’un projet de remplacement.

La plupart des médias internationaux ont traité l’affaire comme si les tribunaux étaient la seule instance décisionnelle. Or, les Palestiniens de Jérusalem savent que le problème est plus profond. Lorsque le système judiciaire lui-même fait partie intégrante de la structure de l’occupation, y recourir devient un dernier recours, et non une garantie de justice.

Les tribunaux sionistes n’ont pas créé les colonies de toutes pièces, mais ils leur ont fourni une couverture, du temps et une légitimité procédurale. Tantôt ils reportent leur mise en œuvre, tantôt ils proposent des implantations ambiguës, tantôt ils approuvent des expulsions. Dans la quasi-totalité des cas, le Palestinien demeure menacé, tandis que le colon bénéficie du soutien des forces politiques et sécuritaires. Ce point est crucial, car certains observateurs étrangers pensent qu’un report des expulsions signifie la fin du problème, alors qu’en réalité, il s’agit souvent d’une tactique de gestion de crise, et non d’une solution.

Le quartier est devenu un symbole car son histoire incarne de nombreux aspects de l’expérience palestinienne : le refuge, Jérusalem, les colonies, la répression policière, les préjugés du système judiciaire et la résistance populaire. C’est pourquoi les slogans scandés depuis ce quartier se sont propagés dans de nombreuses villes, villages et camps, et que le nom de Cheikh Jarrah ne désigne plus seulement un lieu géographique, mais un combat pour la survie, les droits et la reconnaissance de son histoire.


Le quartier a également révélé le rôle central de la mobilisation populaire pour éviter que cette question ne soit étouffée. Si l’affaire était restée confinée aux tribunaux, il aurait été plus facile pour l’occupation de la dissimuler. Cependant, le sit-in, la couverture médiatique populaire, la documentation quotidienne et le soutien des habitants de Jérusalem ont fait de Cheikh Jarrah un symbole difficilement effaçable. Le rôle des plateformes palestiniennes, notamment le Centre d’information palestinien, est alors apparu clairement, contribuant à consolider le récit et à mettre en lumière des détails que de nombreuses parties tentaient de dissimuler.

Les menaces persistent, les tentatives d’expulsion se poursuivent et les organisations de colons n’ont pas renoncé à leurs objectifs principaux. Ce qui a changé, c’est que le cheikh Jarrah est désormais sous surveillance quasi constante, ce qui complique la discrétion de ses actions. Mais le danger n’a pas disparu pour autant. À Jérusalem, l’occupation recourt souvent à une stratégie à long terme : temporisation, usure, amendes, restrictions, raids, puis tentative d’imposer progressivement sa loi sur le terrain.

Certains espèrent qu’un élan de solidarité internationale apportera une solution rapide, mais l’expérience palestinienne témoigne d’une tout autre réalité. L’attention internationale peut certes atténuer la pression à un moment donné et mettre l’occupation dans l’embarras, mais elle ne peut à elle seule enrayer l’expansion profondément enracinée des colonies. Par conséquent, la bataille de Sheikh Jarrah reste ouverte et ses habitants continuent de vivre entre une résistance quotidienne et une menace constante et omniprésente.

Car ce quartier s’inscrit dans une politique sioniste plus vaste menée dans la ville occupée. Celle-ci comprend la révocation des permis de séjour, les démolitions de maisons, les restrictions imposées à la construction palestinienne, l’expansion des colonies, les incursions croissantes dans la mosquée Al-Aqsa et les tentatives constantes de redessiner le paysage démographique et politique de Jérusalem. Le cas de Sheikh Jarrah n’est pas une exception, mais plutôt un exemple révélateur.

Cependant, chaque quartier possède son caractère unique. À Sheikh Jarrah, symbolisme et géographie se conjuguent, révélant la dure réalité du modèle de remplacement. Le nouveau venu n’arrive pas sur un terrain vague, mais dans une maison déjà construite, auprès d’une famille connue, dans une rue animée. C’est pourquoi l’image a été si choquante, même pour ceux qui sont habitués à entendre parler de colonisation sous forme de statistiques. Ici, la scène était personnelle et directe : une famille confrontée à un projet d’État.

Pour une analyse plus juste de la situation, il convient de s’interroger non seulement sur ce qui s’est passé, mais aussi sur ce qui continue de se produire. Le danger de certains reportages est de réduire Sheikh Jarrah à un simple moment de frénésie médiatique, avant de passer à autre chose. Or, pour les habitants, il ne s’agit pas d’une mode passagère, mais d’une lutte quotidienne pour la survie. L’occupation parie toujours sur la lassitude de la population et sur le désintérêt des médias, tout en poursuivant ses opérations sur le terrain.

Il faut aussi se méfier des euphémismes qui assimilent l’oppresseur à l’opprimé. Il n’y a pas de conflit d’égal à égal entre deux propriétaires rivaux. Il y a une occupation qui édicte des lois, instrumentalise la police et les tribunaux, et protège les colons, face aux habitants autochtones qui défendent leurs foyers et leur droit à la ville. Il ne s’agit pas d’une rhétorique émotionnelle, mais d’une description directe du rapport de force et de la nature du projet actuel.

Le cheikh Jarrah nous rappelle que Jérusalem n’est pas qu’un lieu symbolique, mais le théâtre du quotidien de ceux qui paient le prix fort pour s’accrocher à leurs foyers. Quiconque souhaite comprendre ce qui s’est passé là-bas doit partir de cette simple vérité : les Palestiniens de Jérusalem ne défendent pas seulement des pierres, mais leur droit de rester visibles et inébranlables dans une ville que l’occupation cherche à vider de ses habitants.

Source : CPI
https://french.palinfo.com/rapports/…

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