Par Gideon Levy

Prompts à qualifier les Américains d’égoïstes et à se présenter en pleurant comme des victimes, les Israéliens refusent d’admettre que la plupart des Juifs ont honte d’Israël. Ils sont enclins à dénoncer comme antisémite la « mentalité de diaspora » afin de discréditer ceux qui menacent « le droit des Israéliens à se plaindre ».

La majorité des Israéliens ne se rend sans doute pas compte de l’ampleur de la campagne de rejet et de discrédit actuellement menée contre leur pays à travers le monde. Si deux inconnus se présentent n’importe où dans le monde aujourd’hui, un Iranien et un Israélien, le second sera beaucoup plus rejeté que le premier. Beaucoup de gens considèrent actuellement que l’Iran représente moins de danger pour la paix mondiale qu’Israël. Ce n’est pas (seulement) de l’antisémitisme, imbécile. C’est par ses propres actions qu’Israël s’attire le rejet.

Des millions de personnes dépossédées errent maintenant à travers le Moyen-Orient par la faute d’Israël ; il ne peut éviter d’être condamné pour cela. La plupart des Iraniens ne subissent pas de reproches pour les crimes de leur régime – ils s’opposent au régime. En revanche, tout Israélien juif est perçu à juste titre comme un complice du régime. La majorité absolue des Israéliens soutient chaque guerre et chaque attaque barbare, sans opposition. Résultat : la haine.

Un jour, lorsque les responsables du discrédit complet d’Israël devront rendre des comptes, l’opposition sera au premier rang. Yaïr Lapid, en développant sa propre propagande de guerre, dit au monde que la guerre est menée au nom de nous tous. Nous la soutenons tous. Nous sommes tous pour la guerre contre l’Iran, pour le bombardement du Liban et pour la guerre d’anéantissement à Gaza. Seul l’Iran a une opposition. C’est ainsi que Lapid et ses semblables attisent la haine. À cause d’eux, le monde entier sait que tout Israël est responsable. Si le monde savait qu’un vaste camp de la paix soutient ici les droits de l’homme, il serait plus difficile de nous condamner.

De nombreux Juifs se joignent à la campagne actuelle de haine, principalement des jeunes. Le système de défense israélien qui qualifie tous les critiques d’antisémites est en échec. On ne peut pas accuser les juifs de ça, tout au plus de « haine de soi ». Les étudiants juifs de Harvard savent ce que sont le génocide et le bellicisme, et ils ont vu de leurs yeux comment le pays qui aspire à faire d’eux ses citoyens a commis de tels actes. Ils veulent rompre le lien entre eux et ce pays avec lequel on les identifie. Il faut un autre moyen de nous défendre contre les Juifs conscients qui en ont assez de la « mère patrie ».

Mon collègue et ami Moran Sharir a trouvé ce moyen. Les Juifs qui haïssent Israël le font pour se faire aimer des goyim. Haaretz a publié il y a bien longtemps un article sur la « mentalité diasporique ». Il fut écrit à la suite d’une interview d’Arielle Angel, la rédactrice en chef de « Jewish Currents », qui se définissait comme antisioniste.

Sharir reconnaissait qu’il partageait la plupart des critiques d’Angel contre Israël, qu’il qualifiait lui-même de « lieu malade ». Cela ne lui laissait d’autre choix que de mettre en cause ses intentions. « Angel ne pense qu’à elle-même », écrivait-il. Ce faisant, il adoptait la stratégie de la propagande israélienne qui accuse tout critique d’antisémitisme.

La faute incombe à ceux qui expriment des critiques, non à ceux qui en sont la cible. « Angel et ses pareils n’expriment leurs opinions que pour sauver leur peau. Ils n’y parviendront jamais », assurait Sharir. « La preuve, même Walther Rathenau fut assassiné. »

Pour Sharir, nous sommes en 1922, en Allemagne, et les nazis sont en passe d’accéder au pouvoir. Les choses ont changé depuis, cher Moran. As-tu entendu parler de l’État d’Israël ? On peut accepter certains de tes arguments concernant le niveau exagéré de la haine ou le fait qu’on ne tient pas compte du 7 octobre. Mais il s’agit d’un mouvement de balancier après que des générations de Juifs, principalement aux États-Unis, ont été conditionnées à manifester un soutien bruyant et inconditionnel à toute décision insensée prise par Israël. C’est une réaction à l’interdiction de critiquer Israël, sous peine d’être rejetés dans le groupe des Juifs accusés de se détester eux-mêmes.

On peut parfaitement s’opposer au sionisme après avoir constaté où il a mené Israël, le Moyen-Orient et les Juifs. On peut parfaitement discuter cette opinion, cher Moran, sans suspecter ses tenants de chercher à s’attirer les faveurs de qui que ce soit. En quoi faut-il, pour adhérer à cette idée, une mentalité de diaspora ? Est-il encore question du Juif de la diaspora face au propriétaire terrien non juif ? Le propriétaire terrien, c’est aujourd’hui Israël, une superpuissance régionale et un État agressif, ce qui donne parfois envie de réagir avec violence.

Il est même permis d’avoir honte d’Israël. Il est permis aux musiciens de jazz israéliens de rompre leurs liens avec le pays sans subir de reproches.

On a le droit de penser que l’entreprise sioniste a échoué. Le droit ? Parfois, on n’a d’autre choix que de le penser.

Traduction AB pour l’UJFP

Source : UJFP
https://ujfp.org/…

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