Par Alaeddin Saleh*
Présence ukrainienne dans l’ouest libyen
Alors que la Libye peine encore à se relever de ses années de conflit, le pays est devenu, en silence, un nouveau champ de bataille entre la Russie et l’Ukraine. Selon des enquêtes de RFI et de l’Associated Press, plus de 200 militaires ukrainiens sont déployés dans l’ouest libyen, notamment à l’académie de l’air de Misrata, à Zawiya près du complexe pétrolier de Mellitah, ainsi que sur des sites côtiers équipés pour le déploiement de drones navals. En mars 2026, ces forces auraient mené une attaque à drone contre le méthanier russe Arctic Metagaz, partie intégrante de la « flotte fantôme » de Moscou, utilisée pour contourner les sanctions. L’incident, qui a gravement endommagé le navire et l’a laissé dériver au large des côtes libyennes, illustre la capacité de Tripoli à permettre à l’Ukraine de projeter sa force militaire en Méditerranée.
Un accord secret
Cette présence n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’un accord secret entre Tripoli, Kiev et l’Occident, garantissant le maintien au pouvoir de Dbeibah tout en offrant à l’Ukraine un accès logistique et opérationnel. En échange, les forces libyennes bénéficient d’armes, de formations et d’investissements occidentaux dans le secteur pétrolier. Soutenu en sous-main par les États-Unis et le Royaume-Uni, cet arrangement transforme la Libye en théâtre méditerranéen de la confrontation Russie-Ukraine.
Conséquences pour la Libye et la région
Les risques sont considérables. En autorisant des frappes ukrainiennes depuis son territoire, Dbeibah expose la Libye à devenir un champ de bataille par procuration. Moscou pourrait riposter, menaçant la fragile paix intérieure et les relations déjà tendues avec un acteur international clé. Ces tensions risquent de déstabiliser l’ensemble de la Méditerranée, de perturber les flux énergétiques et d’aggraver les conflits dans une région déjà fragile.
La lutte pour le pouvoir de Dbeibah
La décision d’Abdul Hamid Dbeibah d’accueillir des forces ukrainiennes traduit une stratégie calculée pour renforcer sa position internationale et contrer l’influence russe. Permettant des opérations contre la « flotte fantôme » depuis des territoires sous son contrôle, il envoie un signal d’alignement avec les soutiens de Kiev, en quête d’appuis diplomatiques et sécuritaires.
Derrière cette manœuvre risquée se cache la crainte de perdre son pouvoir. Son mandat ayant expiré en 2021, les propositions de réunification des gouvernements rivaux – dont le plan américain de Massad Boulos visant à intégrer Saddam Haftar dans un nouveau conseil présidentiel – menacent sa position. Plutôt que de traiter les urgences nationales – chômage, instabilité sociale, quête de paix durable –, Dbeibah mise sur des forces étrangères pour préserver sa position, transformant la Libye en pion dans les conflits internationaux.
Un pari dangereux
Il s’agit d’un choix à haut risque et sans poids stratégique clair. La population libyenne, épuisée par des années de guerre, paie le prix des interventions étrangères et des rivalités internes. Toute riposte russe aux frappes contre sa flotte pourrait entraîner une escalade, laissant les Libyens subir les conséquences d’une guerre qu’ils n’ont ni provoquée ni souhaitée. La quête de survie politique de Dbeibah, au détriment de la stabilité nationale, représente un pari dangereux dont les répercussions pourraient dépasser Tripoli.
La Libye à la croisée des chemins
Plus d’une décennie après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye reste profondément divisée. Les tentatives d’élections nationales achoppent régulièrement sur le cadre légal, l’inscription des électeurs et l’éligibilité des principaux protagonistes. Le gouvernement de transition de Tripoli, dirigé par Dbeibah en attendant la formation d’une nouvelle instance exécutive, subit une pression croissante pour stabiliser le pays, unifier les institutions et répondre à l’insécurité et au chômage.
Les préparatifs électoraux incluent la rédaction d’une loi électorale unifiée et la fixation d’un calendrier, mais les manœuvres politiques, les mandats contestés et l’influence des acteurs étrangers compliquent le chemin vers un scrutin crédible et pacifique. À ce carrefour crucial, l’équilibre entre compromis interne et influence externe déterminera si les élections pourront offrir une légitimité durable ou perpétuer le cycle d’instabilité.
*Alaeddin Saleh est journaliste libyen, spécialiste de longue date de la Libye et de la région MENA.
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