Rapport du CPI
Centre palestinien de l’information

Un rapport publié par l’agence de presse iranienne Tasnim, estimant le nombre de morts sionistes à environ 1 281 au cours des premières semaines de la guerre, relance le débat sur les mécanismes d’annonce des pertes au sein de l’entité et sur le rôle de la censure militaire dans la construction du récit officiel, compte tenu d’un écart récurrent entre les estimations non officielles et les chiffres annoncés.
D’après les données publiées par la plateforme Esnad, les estimations de l’agence reposent sur l’analyse des données des cimetières et des registres d’inhumation, ainsi que sur le suivi des activités des équipes spécialisées dans la prise en charge des corps, dans le but de contourner ce que Téhéran qualifie de « secret sioniste ». Toutefois, ces chiffres restent controversés dans le contexte d’une guerre de l’information parallèle à la confrontation militaire.

La plateforme indique que la section hébraïque de l’agence s’est appuyée sur une comparaison des taux de mortalité quotidiens au sein de l’entité sioniste, constatant que la moyenne normale est d’environ 150 décès par jour, tandis que pendant les 21 jours de guerre, ce chiffre est passé à 211 enterrements par jour. Selon cette estimation, cela représente une augmentation quotidienne de 61 décès imputable aux répercussions de la guerre sur l’Iran, ce qui porte le nombre total de morts à au moins 1 281.
Ce rapport s’appuie sur l’analyse des données des institutions « Khefra Kadisha », chargées de la gestion des cimetières en sein de l’entité. Le suivi a porté sur dix grands cimetières, notamment ceux de Jérusalem, Tel Aviv, Haïfa, Petah Tikva, Rehovot et Ashdod.

Le rapport a également noté le suivi des activités de l’organisation ZAKA, spécialisée dans la gestion des corps sur les lieux d’accidents, expliquant que 703 mouvements de ses équipes ont été enregistrés au cours de la même période, ce que l’agence a considéré comme une indication supplémentaire que le nombre de décès avait atteint des niveaux supérieurs à ceux annoncés officiellement.
L’agence a précisé que ces estimations n’incluent pas les victimes des récentes attaques à la roquette qui ont ciblé des zones du sud de la Palestine occupée, notamment Dimona et Arad, ce qui laisse penser que le bilan s’alourdira à mesure que les enterrements se poursuivront.
La censure sioniste des chiffres et de l’image
La censure militaire au sein de l’entité est une composante structurelle du système de « sécurité nationale ». Elle contrôle l’image de l’armée et de la sécurité diffusée aux médias afin de renforcer la dissuasion chez les adversaires. Cette censure est également un outil essentiel pour gérer la circulation de l’information, notamment en temps de guerre.

Cette censure repose sur une doctrine sécuritaire remontant à David Ben Gourion, qui part du principe que l’occupation sioniste est dans un état de menace constant, ce qui exige de gérer les guerres rapidement et de manière décisive, tout en maintenant une image de supériorité militaire, faisant ainsi du contrôle de l’information une partie intégrante du combat lui-même.
Dans ce contexte, la censure ne se limite pas à empêcher la publication d’informations militaires sensibles, mais s’étend à une « ingénierie de l’image » qui atteint le public, au sein de l’entité comme à l’étranger, en mettant en avant les succès et en minimisant l’impact des défaites, renforçant ainsi ce que la littérature sioniste appelle la « théorie du mur de fer ».
Coupures partielles et gestion de l’information
Les discussions entre experts révèlent des divergences quant à l’ampleur de la dissimulation. Muhannad Mustafa, chercheur spécialiste des affaires sionistes, soutient que l’entité ne peut pas totalement dissimuler le nombre de morts et de blessés dans une société relativement ouverte, dotée de multiples médias et plateformes de communication, surtout lorsqu’il s’agit de civils ou de soldats dont l’identité est révélée ultérieurement.

Mais Mustafa souligne que l’essentiel ne réside pas dans les chiffres eux-mêmes, mais dans les informations qui s’y rapportent, car l’entité exerce un contrôle strict sur tout ce qui concerne les détails des pertes, notamment en ce qui concerne les lieux ciblés, la nature des cibles touchées et l’étendue des dégâts qui leur ont été infligés.
Il souligne que ces données revêtent une grande valeur en matière de renseignement, car leur diffusion permet à l’adversaire d’évaluer la précision et le succès de ses frappes, améliorant ainsi ses performances militaires lors d’engagements ultérieurs. Par conséquent, la censure militaire ne se limite pas au contrôle du discours médiatique, mais fait partie intégrante de la gestion des opérations militaires et de la gestion du conflit sur le plan informationnel.
Dans ce cadre, Mustafa explique que la censure militaire au sein de l’entité opère dans un cadre juridique clair qui lui permet d’empêcher la publication de toute information pouvant être considérée comme nuisible à la sécurité nationale, notamment en temps de guerre, lorsque ses pouvoirs s’étendent davantage et que les médias sionistes sont obligés de se conformer à ses instructions.

Ce comportement est également lié à la dimension psychologique et sociale, car minimiser la mise en avant des pertes ou dissimuler leurs détails vise à maintenir la cohésion du front intérieur et à empêcher l’érosion de la confiance du public dans l’establishment militaire et politique, notamment à la lumière des combats qui se déplacent vers l’intérieur de l’entité, ce qu’il décrit comme une réalité sans précédent dans l’expérience de l’occupation génocidaire.
Mustafa conclut qu’il ne s’agit pas d’une dissimulation complète des chiffres, mais plutôt d’une gestion prudente de l’information : les chiffres difficiles à dissimuler sont annoncés, mais leurs véritables implications militaires sont cachées, dans le but de maintenir simultanément la supériorité morale et sécuritaire, et dans le but de maintenir la cohésion du front intérieur.
La dimension informationnelle de la guerre
Cette politique repose sur de multiples motivations. Du point de vue de la sécurité, l’entité cherche à empêcher ses adversaires d’évaluer la précision et l’efficacité de ses frappes, ce qui pourrait leur permettre de concevoir leurs propres attaques. Le contrôle de l’information devient ainsi un élément essentiel des calculs opérationnels.
Sur le plan politique et social, la réduction des pertes déclarées est liée au maintien de la cohésion de ce que l’entité appelle le « front intérieur », et à la prévention d’un déclin du soutien populaire à la guerre, notamment à la lumière de ce que les spécialistes ont décrit comme un « choc sans précédent » au sein de la société sioniste suite à l’extension des combats sur le territoire national.
Les médias sionistes rapportent également que l’ampleur des pertes a été, à certains moments, « choquante » même au sein des milieux militaires et médiatiques, avec des mises en garde quant à la difficulté de comprendre les chiffres annoncés eux-mêmes, ainsi que ceux qui n’ont pas été annoncés, ce qui reflète la sensibilité de ces chiffres dans la conscience publique sioniste.
Les estimations de Tasnim semblent s’inscrire dans une guerre plus large contre le récit, utilisant des données ouvertes et l’analyse d’indicateurs indirects, tels que les registres d’inhumation ou les mouvements des équipes d’urgence, pour tenter de contester la crédibilité des chiffres sionistes, contrairement à un système juridique sioniste qui autorise et justifie l’imposition de la censure en temps de guerre pour des raisons de sécurité et de dissuasion.

Omer Dostri, chercheur sioniste spécialisé dans les affaires militaires, estime que l’entité mène un « conflit complexe » qui ne se limite pas au terrain, mais inclut également la gestion de l’information et son impact sur l’environnement opérationnel, compte tenu du rôle croissant des médias sociaux dans la formation de la conscience publique en temps de guerre.
Dans le même ordre d’idées, des chercheurs en sécurité et études stratégiques soulignent que la restriction de l’information, notamment concernant les victimes et les lieux des frappes, est une mesure pratique pour empêcher l’adversaire d’obtenir des « renseignements de source ouverte » qui pourraient être utilisés pour améliorer la précision des attaques, ce qui explique pourquoi la censure militaire sioniste se concentre sur les détails qualitatifs plutôt que sur des chiffres abstraits.
Contradictions numériques: une guerre de récits
D’autres chercheurs interprètent ce phénomène dans le cadre plus large de la « guerre narrative », où les chiffres des victimes ne sont pas des données figées, mais plutôt une matière première qui est remodelée politiquement et médiatiquement. Une étude publiée dans la revue *Communication* des Presses universitaires d’Oxford montre que les données relatives aux victimes dans les conflits, y compris la guerre génocidaire contre Gaza, sont soumises à de multiples incertitudes, depuis leur collecte jusqu’à leur publication.

Le chercheur Michael Hamlers explique que cette « incertitude » est liée non seulement à la difficulté de documentation en temps de guerre, mais aussi à la multiplicité des entités produisant les chiffres et aux différents critères de classification, tels que la définition de « civil » et de « combattant », ou l’inclusion ou l’exclusion des disparus parmi les morts.
Cela conduit à l’émergence de « cartes numériques contradictoires » d’un même événement, permettant à chaque partie de construire son propre récit à partir des chiffres qui servent son discours, et permettant à chaque partie de réinterpréter la réalité à travers les chiffres.
L’étude soutient que ces écarts ne restent pas d’ordre technique, mais se transforment rapidement en un outil de conflit, les gouvernements et les médias redéfinissant les chiffres par le biais de trois mécanismes principaux :
- La sélection , en mettant en avant certaines figures et en en ignorant d’autres, renforce un récit spécifique sur la victime et le bourreau.
- Le recadrage consiste à présenter les chiffres dans différents contextes ; un nombre élevé de morts peut être présenté comme une preuve de la brutalité de l’ennemi, ou inversement comme une preuve de la nécessité d’une résolution militaire.
- La remise en question systématique (délégitimation) , en contestant les sources des chiffres eux-mêmes et en les accusant de partialité ou de politisation, conduit à saper la confiance dans n’importe quel chiffre, quelle que soit son exactitude.

L’étude souligne que les médias ne se contentent pas de rapporter ces chiffres, mais participent également à la « construction de leur signification » en choisissant les titres, en déterminant les sources des citations et la manière dont les données sont présentées, de sorte qu’un même chiffre peut être utilisé pour indiquer des significations totalement contradictoires : tantôt comme un « bilan humain catastrophique », tantôt comme des « dommages collatéraux dans une opération militaire ».
Le rapport souligne également que l’environnement médiatique numérique a exacerbé ce phénomène, les chiffres se propageant rapidement sans vérification suffisante, ce qui permet de les amplifier, de les minimiser ou de les sortir de leur contexte temporel et spatial. Avec la répétition de ces événements, des « faits alternatifs » se forment et sont difficiles à déconstruire, même avec la publication de données rectificatives.

L’étude conclut que les chiffres des victimes de guerre ne sont plus de simples indicateurs humanitaires, mais sont devenus un champ de bataille à part entière et un outil central dans la lutte pour la légitimité. Ils servent à déterminer qui détient le droit moral, qui porte la responsabilité et qui parvient à gagner la sympathie de l’opinion publique internationale. Dans ce contexte, la bataille sur le terrain s’entremêle à la bataille des récits, au sein d’un conflit ouvert sur la vérité et le sens.
Source : CPI
https://french.palinfo.com/rapports/…
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