Vanessa Pérez (gauche). Photo : Victor Hugo Rivera

Par Thierry Deronne

lle s’appelle Vanessa Pérez. Cette compagne communarde est un des personnages de notre documentaire « Comment le Venezuela déplace la montagne ». Lorsque nous l’avons filmée sur ses terres de la Commune Cinco Fortalezas (Cumanacoa, dans l’Est du pays), elle nous raconta pourquoi sa commune incarnait la possibilité de sortir de l’esclavage. La centrale sucrière l’avait exploitée jusqu’au sang, elle et les siens, toute sa vie, ses parents, ses grands–parents. Salaire de misère ou… pas de salaire. Vanessa nous expliqua aussi comment elle voulait d’abord se former intégralement avec ses compagnes pour pouvoir prendre le contrôle de la production du sucre et en répartir les bénéfices à sa communauté. Un rêve en train de se réaliser : aujourd’hui, les plans de plantation et de transformation de la canne à sucre se concrétisent dans la commune « Las Cinco Fortalezas de la Revolución Bolivariana ». (1)

Elle l’a expliqué à la présidente par intérim, Delcy Rodríguez, lors d’une liaison en direct le 20 janvier 2026 : le complexe possède déjà une capacité de broyage de 40 tonnes par jour et une capacité de cuisson de 10 tonnes (2). Les producteurs locaux génèrent 200 tonnes de canne à sucre par mois, transformées en 12.000 kilos de sucre brut et 4.000 litres de miel de canne. Ce noyau productif profite directement à 474 familles de la région, un exemple de ce que peut faire le pouvoir populaire, organisé en autogestion, pour l’approvisionnement local. La présidente par intérim a insisté : « le pouvoir populaire, plus que jamais, sera l’épine dorsale de notre révolution. Nous mettrons en place les plans échafaudés avec le président Maduro ».

Photo : la présidente par intérim Delcy Rodriguez visite des autogouvernements communards, Caracas, le 20 janvier 2026.

Outre les réalisations économiques, la commune de Vanessa et de ses compagnes a fait des progrès importants dans le secteur des infrastructures sociales. C’est le résultat des consultations populaires de 2025 (3). Parmi les projets achevés, la pose de rues en béton dans la communauté, la construction d’espaces sportifs et récréatifs et un module informatique pour le fonctionnement du lycée local.

Face à la continuité du leadership révolutionnaire et aux incessantes mobilisations populaires (4) pour exiger la libération immédiate du président Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores, kidnappés par les États-Unis lors de l’invasion du Venezuela, les grands médias occidentaux mènent un combat d’arrière–garde contre la présidente par intérim Delcy Rodriguez (« traîtresse, soumise aux États-Unis », etc…) avant, comme d’habitude, d’oublier le Venezuela. C’est ce qui se passa lors du coup d’État contre Chávez en 2002. La mobilisation de la population et le retour au pouvoir en 48 heures du président bolivarien marquèrent une cuisante défaite pour les médias occidentaux. Ceux–ci se sont pourtant donné beaucoup de mal depuis 25 ans : occulter la démocratie participative mise en place par la révolution bolivarienne, relooker les violences d’extrême droite en « révoltes populaires » et les extrémistes violents en « prisonniers politiques », fabriquer une image d’égérie de la démocratie pour l’oligarque d’extrême droite Maria Corina Machado, transformer en « dictateurs » Chávez ou Maduro pour neutraliser l’opinion avant l’intervention des États–Unis, jusqu’à user du mot « capture » pour légitimer un enlèvement (5). Ces médias que la gauche a laissés se concentrer aux mains du capitalisme sont aujourd’hui, sur le Venezuela comme beaucoup d’autres points stratégiques, des ennemis de la démocratie.

Réduire l’agression des États–Unis au thème du pétrole risque d’occulter, une fois de plus, le sujet idéologique qu’est la révolution bolivarienne.

Trop anachronique pour la société métissée, égalitariste du Venezuela, l’extrême droite raciste, inféodée aux États–Unis, de Machado n’a jamais pu gagner dans les urnes. C’est pourquoi elle a toujours appelé de ses vœux les sanctions occidentales, cause principale d’un exode économique massif, et organisé de nombreux coups d’État, sabotages ou déstabilisations qui ont causé d’immenses souffrances parmi le peuple vénézuélien. Mais l’enlèvement du président élu Nicolas Maduro et de son épouse, après l’assassinat de près de deux cents combattants et civils, et l’annonce par Machado qu’elle « sera bientôt présidente du Venezuela » est une manière désespérée de refuser le verdict des électrices et électeurs vénézuéliens. Nul hasard si la droite a toujours refusé de voter pour les lois transférant un pouvoir économique et politique aux communes. Ce n’est pas seulement pour s’emparer du pétrole que l’extrême droite trumpiste et sa Sainte Alliance dans le monde attaquent le Venezuela, mais pour juguler l’exemple, trop dangereux pour d’autres peuples, d’une démocratie directe et communarde, de cette machine à démocratiser tous les espaces qu’est la révolution bolivarienne. Réduire l’agression des États–Unis au thème du pétrole risque d’occulter, une fois de plus, le sujet historique, politique, idéologique qu’est la révolution bolivarienne. « Le chavisme serait la cible des États-Unis même si le pétrole était transformé en fromage bleu du jour au lendemain. Même s’ils obtenaient plus de pétrole, les USA continueraient de l’attaquer en raison de son idéologie », explique l’historien de l’impérialisme Justin Podur (6).

Comme l’écrit le journaliste, ex–rédacteur en chef du Monde Diplomatique Maurice Lemoine, « au risque de surprendre les contempteurs du Venezuela, ses milliers d’autogouvernements populaires sont l’expérience de démocratie participative la plus ambitieuse du continent – et même sans doute de bien au-delà. » (7) Les médias peuvent à la rigueur tolérer des expériences régionales (zapatisme, Rojava, etc…) mais doivent impérativement occulter cette « révolution dans la révolution » qui menace le système et impressionne de nombreux intellectuels et mouvements du Sud global.

Pour le directeur de l’Institut Tricontinental, l’historien indien Vijay Prashad, « au Venezuela, les communes forgées dans les quartiers populaires jouent un rôle central dans la constitution d’idées nouvelles et de forces matérielles qui font avancer la société. » Pour le sociologue décolonial portoricain Ramon Grosfoguel, « peut-être qu’avec toutes les difficultés que l’Empire a créées au Venezuela, nous perdons de vue le moment historique et ce qu’il est en train de construire dans les communes et qui n’existe nulle part ailleurs en Amérique latine ». Pour la coordinatrice internationale du Mouvement des Sans Terre du Brésil, Messilene Gorete: « parfois, à gauche, nous avons des schémas très fermés sur le niveau de préparation et de planification nécessaire pour avancer, et cela peut devenir un obstacle. La créativité – dans un pays où les gens sont très spontanés – est une grande vertu de la révolution bolivarienne. Ici, le peuple est vraiment le sujet de la révolution. Et la commune vénézuélienne est un modèle dont notre continent a besoin. »

Il est plus que temps de jeter des ponts entre les peuples. La militante féministe Marta Martin Moran, responsable de l’Amérique Latine au PC espagnol, qui a observé une dizaine de processus électoraux du Venezuela, ne cache pas son enthousiasme à propos des consultations trimestrielles par lesquelles la population de chaque commune choisit le projet que doit financer l’État. Le nouveau communalisme proposé par les insoumis(es), expliqué par l’Institut La Boétie (France), est le portrait craché de ce qui se joue depuis dix ans dans les autogouvernements populaires du Venezuela (8). La sociologue féministe mexicaine Karina Ochoa souligne le rôle central et majoritaire des femmes, « soucieuses de substituer un pouvoir-pour au pouvoir-sur ». Comme Vanessa Perez, la communarde qui sort les siens de l’esclavagisme.

Thierry Deronne, Caracas, 21 janvier 2026.

Notes :

1. Documentaire en ligne chez les Mutins de Pangée : https://www.cinemutins.com/films/1693-comment-le-venezuela-deplace-la-montagne

2. « Comuna «Las Cinco Fortalezas» de Sucre impulsa el encadenamiento productivo del papelón », https://prensapresidencialvenezuela.gob.ve/index.php/2026/01/20/comuna-las-cinco-fortalezas-de-sucre-impulsa-el-encadenamiento-productivo-del-papelon/

3. « La réponse de la révolution bolivarienne à Trump : créer l’État communal », https://venezuelainfos.wordpress.com/2025/12/17/la-reponse-de-la-revolution-bolivarienne-a-trump-creer-letat-communal/

4. « (Photos 🙂 Les autogouvernements communards en première ligne pour défendre la révolution bolivarienne. », https://venezuelainfos.wordpress.com/2026/01/08/photos-les-autogouvernements-communards-en-premiere-ligne-pour-defendre-la-revolution-bolivarienne/

5. Greg Shupak, « Labeling Kidnapping a ‘Capture,’ Media Legitimate Violation of International Law », https://fair.org/home/labeling-kidnapping-a-capture-media-legitimate-violation-of-international-law/

6. Justin Podur, « Venezuela War Begins with Maduro’s Kidnapping », https://podur.org/2026/01/04/aer-153-venezuela-war-begins-with-maduros-kidnapping/

7. Maurice Lemoine, « Communes et communards du Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2025/01/06/communes-et-communards-du-venezuela-par-maurice-lemoine/

8. « Pour un nouveau communalisme : le nouveau livre de l’Institut La Boétie », https://institutlaboetie.fr/pour-un-nouveau-communalisme/

Source : Venezuela Infos
https://venezuelainfos.wordpress.com/…

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