Gaza qui est toujours là …

Par Rami Abou Reida

𝙌𝙐𝘼𝙉𝘿 𝙅’𝘼𝙄 𝙑𝙐 𝙇𝙀 𝘽Â𝙏𝙄𝙈𝙀𝙉𝙏 𝘿𝙀 𝙇𝘼 𝙈𝙐𝙉𝙄𝘾𝙄𝙋𝘼𝙇𝙄𝙏É… 𝙅’𝘼𝙄 𝙎𝙀𝙉𝙏𝙄 𝙌𝙐𝙀 𝙂𝘼𝙕𝘼 É𝙏𝘼𝙄𝙏 𝙏𝙊𝙐𝙅𝙊𝙐𝙍𝙎 𝙇À…

C’était la première image que mes yeux ont vue, au moment où mes pas ont franchi pour la première fois le portail de l’enceinte de la municipalité de Gaza.

C’était en 1997.

J’étais alors étudiant, sur le point d’entrer en cinquième et dernière année d’architecture en Algérie, et je préparais mon projet de fin d’études.

Parmi tous les sujets que j’aurais pu choisir, j’ai décidé que mon projet de fin d’études aurait pour thème Gaza… et serait consacré à Gaza.

Ce n’était pas un choix anodin, ni un simple sujet académique.

Je voulais revenir dans ma ville, la lire avec le regard d’un architecte ; rechercher sa mémoire urbaine et historique, ses bâtiments anciens et modernes, ses rues, ses quartiers, ses marchés, et comprendre la manière dont la ville s’était construite et transformée au fil du temps.

Je suis venu à Gaza depuis l’Algérie et, au lieu que mon retour soit simplement des vacances et une visite au pays et à la famille, il s’est transformé en un voyage d’exploration.

Je l’ai commencé par la collecte de documents et d’informations techniques, architecturales, urbaines, historiques et patrimoniales dont j’avais besoin pour réaliser mon étude. Celle-ci ne se limitait pas à la conception d’un bâtiment ; elle comprenait également des propositions visant à construire une image architecturale de la ville, permettant à Gaza de passer de son héritage ancien à son présent et à son avenir, sans perdre sa mémoire ni son identité.

Cette démarche s’est finalement concrétisée par la conception du bâtiment de l’Association de prévention et de sécurité dans la bande de Gaza, qui fut mon projet de fin d’études.

Mais, alors que je recherchais des documents et que je parcourais les quartiers et les bâtiments de la ville, je ne savais pas encore que je commençais une relation particulière qui allait m’accompagner toute ma vie.

Cette scène fut précisément la première image d’un bâtiment historique de Gaza que mes yeux découvrirent.

À partir de cet instant, j’ai commencé à voir Gaza autrement.

Elle n’était plus seulement une ville que je connaissais et à laquelle j’appartenais. Elle est devenue une ville que j’étudiais et que j’aimais, dont je lisais l’histoire à travers son architecture et dans laquelle j’entrais pour découvrir ce que sa mémoire cachait.

Je découvrais que la pierre pouvait être un document, que la rue pouvait être une archive, et que la vieille maison pouvait conserver dans ses murs la mémoire de générations entières.

C’est ainsi qu’est né mon attachement affectif, architectural et historique à la ville ; à son image architecturale, à ses anciennes rues et à ses vieux quartiers, à ses marchés populaires historiques que j’ai tant aimés et auxquels je me suis profondément attaché.

Au fil des années, la vieille ville de Gaza est restée ma destination préférée.

J’y emmenais mes enfants de temps en temps, ou j’y accompagnais un ami ou un proche revenant de l’étranger, surtout lorsqu’il était accompagné de ses enfants.

Je les y emmenais pour relier leurs esprits à l’histoire et à l’ancienneté de Gaza, pour leur montrer que leur ville n’était pas seulement ce qu’ils voyaient dans les informations : siège, guerres et destruction.

Je voulais qu’ils connaissent :

Gaza, la ville.

Gaza, l’histoire.

Gaza, la civilisation.

Gaza, avec sa mémoire, son identité, son architecture et son âme.

Je les y emmenais pour leur dire, d’une manière qui ne nécessitait pas beaucoup de mots :

Voilà la Gaza que vous devez connaître.

J’aimais laisser dans leur esprit une autre image de leur ville ; celle des ruelles et des marchés, des vieilles pierres, des arcs, des portes et des maisons qui avaient vu se succéder des générations, avant que la ville ne soit réduite aux images de la destruction.

Car la ville, à mes yeux d’architecte, n’est pas un ensemble de bâtiments séparés.

La ville est une mémoire continue.

Et lorsqu’un bâtiment ancien est détruit, ce ne sont pas seulement les pierres qui tombent ; c’est une partie de l’histoire qui disparaît avec elles.

C’est pourquoi le bombardement de la mosquée Al-Omari pendant cette guerre m’a profondément bouleversé, d’une manière qu’il est difficile de décrire avec des mots.

Cette mosquée, l’un des plus anciens et des plus importants monuments historiques de Gaza, n’était pas seulement un lieu de culte ; elle était le témoin de longs siècles de l’histoire et des transformations de la ville, du passage des civilisations et des époques.

Lorsque j’ai vu les images des destructions qu’elle avait subies, j’ai eu le sentiment qu’une partie de la mémoire de Gaza avait été arrachée sous mes yeux.

Mais aujourd’hui…

Je suis entré sur la place de la municipalité de Gaza pour régler une affaire, sans imaginer que la ville allait m’offrir, au milieu de toutes ces destructions, un moment de joie.

Soudain, mes yeux se sont posés sur l’ancien bâtiment historique de la municipalité de Gaza.

Je me suis arrêté.

Je l’ai regardé longuement.

Et j’ai été heureux.

Vraiment heureux, peut-être d’une manière qui peut sembler étrange à ceux qui ne savent pas ce que représentent pour nous les bâtiments anciens.

Le bâtiment était toujours debout.

Avec sa façade en pierre, ses arcs, ses fenêtres en bois et ses détails simples qui portent l’esprit de l’architecture gazaouie ; comme s’il me disait :

Je suis toujours là.

Sur la photographie, la scène paraît calme, presque au point de tromper le regard.

Un ciel bleu et limpide.

Des arbres soigneusement taillés.

Une vaste place.

Et de vieilles pierres qui résistent au temps.

Mais derrière ce calme se trouve une ville qui a subi suffisamment de violence pour que de grandes parties de sa mémoire soient effacées.

Et pourtant, ce bâtiment est resté debout.

D’après ce que j’ai pu constater sur place, les bombardements ont touché les bâtiments plus récents qui l’entouraient, tandis que cet édifice ancien est resté debout, portant encore quelque chose des traits de la ville que je connaissais depuis que j’étais jeune et que je cherchais ses documents, ses bâtiments et ses plans.

Le bâtiment de la municipalité n’est pas seulement un bâtiment administratif.

Il est l’une des signatures de la ville.

La municipalité, dans la conscience urbaine, est bien plus qu’une institution.

Elle fait partie de la mémoire civique de la ville ; un lieu où la vie des habitants rencontre la chose publique, où l’architecture rencontre la ville, où la fonction rencontre l’identité.

C’est pourquoi la survie d’un bâtiment historique comme celui-ci n’est pas seulement celle d’un mur qui a échappé aux bombardements.

C’est la survie d’un témoin.

Témoin de la Gaza d’autrefois.

Témoin de la Gaza qui existe encore.

Témoin de la Gaza que nous voulons voir rester.

Je me tiens aujourd’hui devant cette façade en pierre, moi, l’homme qui était venu à Gaza en 1997, alors étudiant en cinquième année d’architecture, pour recueillir des informations sur son histoire et son urbanisme dans le cadre de son projet de fin d’études.

Et je me demande :

Combien la ville a-t-elle changé depuis cette époque ?

Et combien ai-je changé avec elle ?

À l’époque, j’étudiais la ville pour la comprendre.

Aujourd’hui, après tout ce qui s’est passé, j’ai le sentiment d’écrire sur elle pour qu’elle ne soit pas oubliée.

J’écris sur ses bâtiments parce qu’un bâtiment peut être détruit, mais sa mémoire ne doit pas l’être avec lui.

J’écris sur ses rues parce qu’une rue n’est pas seulement de l’asphalte et des pierres, mais le chemin emprunté par des personnes qui ont vécu, marché, attendu, aimé, ri et pleuré.

J’écris sur ses quartiers parce qu’un quartier n’est pas un simple espace entre des maisons, mais un réseau de relations, d’odeurs, de voix, de visages et de souvenirs.

Et j’écris sur son architecture parce que l’architecture, au fond, n’est pas seulement faite de murs.

L’architecture est la manière dont une ville conserve sa mémoire.

C’est peut-être pour cela que j’ai ressenti tant de joie en voyant le bâtiment de la municipalité encore debout.

Je ne me suis pas réjoui simplement parce qu’un bâtiment avait survécu aux bombardements.

Je me suis réjoui parce qu’une partie de la Gaza que j’aime depuis 1997 était encore debout devant moi.

Comme si la ville, au milieu de toutes ces destructions, m’adressait un petit signe et me disait :

Nous ne sommes pas encore finis.

Gaza n’est pas seulement ce qui a été détruit.

Gaza, c’est aussi ce qui reste.

Et ce qui reste, aussi peu soit-il, porte la responsabilité de raconter ce qui a été et de nous aider, un jour, à reconstruire ce qui a été détruit ; non seulement avec des pierres, mais avec la mémoire, l’identité et le sens.

La reconstruction de Gaza, lorsqu’elle viendra, ne devra donc pas seulement signifier reconstruire des murs, des toits et des routes.

Elle devra aussi signifier reconstruire notre relation avec la ville, protéger ce qui reste de sa mémoire, retrouver son identité urbaine et donner à son patrimoine la place qu’il mérite dans son avenir.

Car les villes qui perdent leur mémoire peuvent être reconstruites, mais elles risquent de ne plus être les mêmes.

Quant à Gaza, je veux qu’elle soit reconstruite sans perdre son âme.

C’est pourquoi je continuerai à écrire.

Sur la pierre.

Sur la rue.

Sur la maison.

Sur le marché.

Sur la mosquée.

Sur la municipalité.

Sur cette ville que j’ai aimée lorsque j’étais étudiant en Algérie et que j’ai portée avec moi depuis ce jour jusqu’à aujourd’hui.

Je n’ai peut-être plus aujourd’hui de bureau d’architecture, ni de table à dessin, ni les archives que j’avais accumulées au fil des années.

J’ai peut-être perdu ma maison, mon bureau et tant de choses que je croyais immuables dans ma vie.

Mais j’ai encore la mémoire.

Et j’ai encore la capacité d’écrire.

Et tant que la mémoire est vivante, une partie de la ville est encore vivante.

Gaza, histoire et civilisation.

Et ce que la guerre n’a pas réussi à effacer des pierres, nous ne devons pas lui permettre de l’effacer de notre mémoire.

Photo prise le 10 août 2025.

Texte écrit le 11 août 2025.

Mes écrits… depuis ma tente

Al-Mawasi – Khan Younis

Source : la page FB de l’auteur
https://www.facebook.com/RamiAbouReida

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