Architecture de nécessité… et universités qui ne plient pas…

Par Rami Abou Reida

𝑮𝒂𝒛𝒂… 𝑲𝒉𝒂𝒏 𝒀𝒐𝒖𝒏𝒊𝒔…

Sur la plage de Khan Younis, où la vie semble s’obstiner à pousser au milieu des ruines, de petits cafés se sont installés, construits avec tout ce qui était disponible : des restes de serres agricoles, le bois des palettes de marchandises, les bâches des tentes et des morceaux de fer. Leurs sols sont en sable, recouverts de tapis d’herbe artificielle, et leurs façades donnant sur la rue ressemblent à des masques ; elles ne reflètent pas vraiment ce qui se trouve derrière elles et ne révèlent pas complètement ce qu’elles cachent à l’intérieur.

C’est une architecture de nécessité et de besoin ; une architecture qui ne dispose ni du luxe des matériaux ni de ressources abondantes, mais qui possède autre chose : le défi face aux circonstances et la volonté de continuer.

Depuis l’un de ces espaces, sur une petite extension en bois et en fer donnant sur la mer, nous nous sommes installés autour d’une table modeste. J’ai posé mon ordinateur devant moi et, avec mes collègues, j’ai commencé à discuter des projets des étudiants de cinquième année du département d’architecture de l’Université de Palestine.

La scène était étrange et douloureuse à la fois.

L’université s’était réduite à une session Zoom, le mur d’exposition et le studio d’architecture à un écran d’ordinateur, et la salle de discussion à un coin dans un café au bord de la mer. Le bruit du lieu, les travaux d’entretien, les voix des clients du café et le bruit des vagues se mêlaient tous aux voix des étudiants qui se connectaient depuis différents endroits du centre de la bande de Gaza.

Nous essayions de voir leurs projets sur l’écran de l’ordinateur et d’entendre ce qu’ils disaient, puis je discutais avec eux, je critiquais, je les orientais et leur donnais mes remarques.

Nous nous entendions à peine.

Mais nous étions là.

Et cela, à lui seul, était une réussite qui méritait qu’on s’y arrête.

Ces projets ne sont pas de simples exercices académiques réalisés par des étudiants en dernière année. Ce sont des propositions pour reconstruire une ville résidentielle dans la bande de Gaza ; une ville dont les quartiers ont été détruits, dont le rapport au lieu a été bouleversé, dont de nombreux habitants ont perdu leurs maisons, et où la vie est devenue une question ouverte sur le retour et la reconstruction.

Ces étudiants, en réalité, ne se comportent pas comme des étudiants qui attendent leur diplôme pour commencer leur vie professionnelle. Ce sont des architectes qui ont décidé dès maintenant de commencer à travailler, avec leurs idées et leurs aspirations, et de contribuer à la reconstruction de leur ville.

J’étais ici comme membre du jury.

Mais je ne discutais pas avec des étudiants vivant dans des conditions normales. Je discutais avec des étudiants qui défient les circonstances et défient même la nature. Des étudiants qui n’ont plus d’université au sens où nous la connaissons, pas d’électricité stable, pas de maisons stables et pas de ressources suffisantes. Beaucoup d’entre eux vivent, comme nous, dans des camps de déplacement, alors que rien ne nous réunit avec eux, si ce n’est un petit écran, une connexion Internet et des séances Zoom.

Et pourtant… ils étudient l’architecture.

Ils dessinent.

Ils pensent aux villes.

Et ils rêvent de les reconstruire.

Dans de telles conditions, l’évaluation d’un étudiant devient une question académique, mais elle devient aussi une question éthique et humaine.

On ne peut pas regarder son projet uniquement avec les critères d’un studio d’architecture dans des conditions normales et oublier le chemin difficile qu’il a parcouru pour arriver jusqu’à cet écran. On ne peut pas ignorer les coupures d’électricité, le déplacement, la peur, la perte de la maison, l’absence d’université, l’absence de matériel et tout ce qui transforme la réalisation de la moindre tâche académique en un combat quotidien.

C’est pourquoi je me suis retrouvé incapable d’être aussi dur avec eux que je pourrais l’être dans des conditions normales, ou d’être injuste dans leur évaluation comme si rien ne s’était passé.

Leurs conditions difficiles ne sont pas une excuse, mais pour moi, elles représentent un point supplémentaire dans l’échelle d’évaluation.

Car parvenir à cette séance, en soi, faisait déjà partie de la réussite.

Ouvrir son ordinateur alors que l’on vit sous une tente, chercher une idée pour une nouvelle ville alors que sa propre ville est détruite, dessiner une maison pour une famille alors que sa propre maison n’existe plus, et réfléchir à la reconstruction d’une société alors que l’on vit soi-même dans le déplacement… ce n’est pas un simple paradoxe.

C’est l’une des expressions les plus évidentes de la volonté de vivre.

Dans ce petit coin au bord de la mer, j’ai compris que l’université n’avait pas complètement disparu, même si son bâtiment avait disparu.

Car l’université n’est pas seulement faite de murs et de salles.

L’université, c’est un professeur et des étudiants qui se réunissent autour d’une idée, c’est la question qui continue, c’est l’esprit qui reste occupé par ce que pourrait être l’avenir, même lorsque le présent est aussi difficile.

Et peut-être que la mer devant nous était plus qu’un simple beau paysage. Elle nous rappelait que le lieu, مهما تغيّر, continue à offrir à l’être humain une occasion de réfléchir, et que la vie, même dans ses moments les plus difficiles, cherche toujours une petite fenêtre par laquelle regarder au-dehors.

Ici, entre le bois, le fer et le sable, entre le bruit du café et les coupures d’Internet, il y avait une université.

Et ici, au milieu des ruines, il y avait des étudiants qui, à distance, apprenaient comment reconstruire une ville.

Nous n’avions peut-être pas de salle de cours, pas d’électricité, pas d’équipements, ni même les conditions qui nous permettent de pratiquer l’enseignement comme il se doit.

Mais nous avions quelque chose que nous ne devons pas perdre, quoi qu’il arrive : la volonté d’apprendre, d’enseigner et d’imaginer l’avenir.

Car l’éducation est la seule arme palestinienne à laquelle nous ne devons jamais renoncer, même lorsque la guerre s’intensifie, même lorsque la vie devient plus difficile, et même lorsque les ruines essaient de nous convaincre que l’avenir est terminé.

C’est par le savoir que les nations se construisent.

C’est par la persévérance que les peuples restent debout.

Et c’est par la capacité de rêver, même dans les conditions les plus difficiles, que commence la reconstruction.

C’est peut-être pour cette raison que cette séance de discussion n’était pas seulement une discussion autour de projets de fin d’études.

Elle était, quelque part, une discussion autour de l’idée même de survivre.

Et les projets de ces étudiants disaient, en silence, quelque chose de plus grand que tous les mots :

Nous sommes ici…

Et nous rêvons toujours de construire.

Depuis ma tente… Al-Mawasi, Khan Younis – Gaza

Source : la page FB de l’auteur
https://www.facebook.com/RamiAbouReida

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