Par Ramzy Baroud

Beaucoup de ceux qui se considèrent comme anti-guerre semblent incapables d’adopter une position morale claire sur les actions des États-Unis et d’Israël dans les pays du Sud sans y ajouter des nuances.

Même ceux qui s’opposent à la guerre le font souvent dans un cadre façonné par les systèmes de pouvoir mêmes qu’ils prétendent contester.

Une militante des droits humains respectée s’est exprimée à plusieurs reprises contre l’agression israélo-étatsunienne contre l’Iran. Elle reconnaît l’illégalité de la guerre et n’hésite pas à la condamner en termes clairs. Pourtant, presque invariablement, elle se sent obligée de nuancer sa position, en rappelant à son public que l’Iran a tué « des dizaines de milliers de manifestants » lors des récentes manifestations antigouvernementales.

Ce chiffre lui-même est hautement contestable. Même les chiffres largement cités issus de la presse internationale — tels que ceux rapportés par Reuters en janvier 2026 — estiment le nombre de morts lors des manifestations à quelques milliers, et non à des dizaines de milliers. Mais la question ici n’est pas le nombre exact, ni même le contexte complexe de ces manifestations, qui ont commencé comme de véritables expressions de mécontentement mais ont ensuite été exploitées par divers acteurs externes et internes cherchant à déstabiliser le pays.

Le problème est la nuance elle-même.

Beaucoup de ceux qui se considèrent comme progressistes, anti-guerre, libéraux, voire de gauche, semblent incapables de prendre une position morale claire sur les actions des États-Unis et d’Israël dans les pays du Sud sans ajouter ces nuances. Cette habitude peut sembler inoffensive, voire responsable, mais en réalité, elle est profondément néfaste. Ce n’est pas un signe de nuance — c’est le symptôme d’une hésitation morale plus profonde.

En nuançant leur condamnation, ces voix neutralisent leur propre position. Elles suggèrent, intentionnellement ou non, une forme d’équivalence morale : la guerre israélo-étatsunienne contre l’Iran est mauvaise, mais l’Iran est également coupable ; le génocide à Gaza est horrible, mais les Palestiniens sont aussi à blâmer. Le résultat n’est pas l’équilibre, c’est la paralysie.

Comparez cela à la clarté morale de ceux qui soutiennent la guerre. Leur position n’est jamais nuancée. Elle est affirmée, absolue, et souvent fondée sur des exagérations ou des mensonges purs et simples, mais elle est convaincante car elle ne se contredit pas.

Ce schéma n’est pas nouveau. Il est profondément ancré dans l’histoire du discours politique occidental. Du bombardement atomique d’Hiroshima, justifié comme un acte nécessaire pour sauver des vies, aux interventions militaires de la Guerre froide dans des pays comme le Guatemala en 1954, où le changement de régime était présenté comme une défense contre le communisme, le langage de la moralité a toujours été utilisé pour légitimer la violence.

L’invasion de l’Irak en 2003 en est l’un des exemples les plus frappants. Saddam Hussein a été présenté comme l’incarnation ultime du mal — le « nouvel Hitler » — tandis que les États-Unis et leurs alliés étaient présentés comme des libérateurs.

Les responsables US ont ouvertement déclaré avoir été « accueillis en libérateurs », alors même que le pays était plongé dans le chaos et une violence extrême. Quelques années plus tard, la secrétaire d’État US de l’époque, Condoleezza Rice, a qualifié les ravages causés par la guerre menée par Israël contre le Liban en 2006 de « douleurs de l’enfantement d’un nouveau Moyen-Orient », réduisant ainsi d’immenses souffrances humaines à une étape nécessaire d’une grande transformation géopolitique.

Cette tradition remonte encore plus loin, à l’époque du colonialisme, lorsque les puissances européennes justifiaient leurs conquêtes par des missions prétendument humanitaires. L’abolition de l’esclavage, par exemple, était fréquemment invoquée comme justification morale de l’expansion coloniale en Afrique, présentant la domination comme de la bienveillance et la violence comme un devoir de civilisation. Dans ce paradigme, tuer se fait au nom du salut ; la destruction est présentée comme un progrès.

Israël opère depuis longtemps dans ce même cadre. Ses guerres ont toujours été présentées comme existentielles et nécessaires à la survie de la démocratie et de la civilisation elle-même.

Bien avant l’émergence du Hamas, la résistance palestinienne était perçue à travers des étiquettes fluctuantes, mais servant toujours le même dessein. Pendant la révolte de 1936-1939, les combattants palestiniens étaient décrits dans le discours britannique et sioniste comme des « terroristes », des « brigands » et des « bandes ». Au cours des décennies suivantes, l’étiquette a changé – passant de combattants nationalistes à communistes puis à islamistes – mais la logique sous-jacente est restée inchangée : l’ennemi est toujours illégitime, et par conséquent toute violence à son encontre est justifiée.

Nous sommes nombreux à reconnaître ce schéma, mais au lieu d’en dénoncer les erreurs, certains continuent de s’y conformer, cherchant une position « équilibrée » tout en se présentant comme anti-guerre, voire pro-palestiniens. Ils reconnaissent les crimes israéliens mais se sentent obligés de condamner le « terrorisme » palestinien. Ils s’opposent aux politiques israéliennes mais insistent pour se distancier du Hamas et des autres, comme si la résistance palestinienne existait en dehors de la réalité historique et politique qui l’a produite. Ils parlent d’« extrémistes des deux côtés », comme si des figures telles qu’Itamar Ben-Gvir et un combattant palestinien à Gaza pouvaient être comparées de manière pertinente.

De telles positions peuvent sembler défendables prises isolément, mais elles deviennent bien moins convaincantes lorsqu’on les examine dans d’autres contextes. À la suite des attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis ont exigé – et obtenu – une solidarité inconditionnelle. Il en a été de même après les attentats à la bombe du 7 juillet 2005 à Londres et l’attaque du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo à Paris. À ces moments-là, personne ne s’attendait à ce que les victimes soient d’abord replacées dans leur contexte ni à ce que la solidarité soit nuancée. Des millions de personnes ont exprimé leur soutien sans hésitation, sans réserve, sans avoir besoin de prouver leur équilibre moral.

Cette norme ne s’applique pas aux autres. Elle ne s’applique pas à l’Iran, à l’Irak, à l’Afghanistan, au Venezuela, et certainement pas à Gaza.

Au cas où vous vous poseriez la question : les bombardements israélo-étatsuniens contre l’Iran a déjà fait 3 753 morts et environ 26 500 blessés depuis le 28 février 2026. Si les Américains devaient vivre cela à la même échelle, cela représenterait environ 12 000 morts et 85 000 blessés — l’équivalent de quatre 11 septembre en termes de morts seulement, et des blessés à une échelle dépassant de loin cette tragédie.

À Gaza, l’ampleur est encore plus stupéfiante. Plus de 72 000 Palestiniens ont été tués, plus de 172 000 blessés, et au moins 10 000 sont toujours portés disparus — dont beaucoup sont probablement ensevelis sous les décombres. On estime généralement que le nombre réel est nettement plus élevé. Si l’on transpose ces chiffres à la population des États-Unis, cela correspondrait à environ 10,2 millions de morts, plus de 24,4 millions de blessés et plus de 1,4 million de disparus — soit l’équivalent d’environ 3 400 attentats du 11 septembre.

Et pourtant, même face à des chiffres aussi accablants, l’envie de nuancer persiste.

Pour de nombreux militants occidentaux, cette nuance sert de protection. Elle leur permet de conserver un sentiment d’autorité morale au sein de leurs propres sociétés sans mettre en péril leur position professionnelle ou sociale. En condamnant la violence tout en prenant simultanément leurs distances par rapport aux victimes, ils occupent un terrain d’entente sûr — qui semble fondé sur des principes mais qui, en fin de compte, ne change rien.

Il ne s’agit pas simplement d’une question de rhétorique ; cela reflète un problème structurel plus profond. Même ceux qui s’opposent à la guerre le font souvent dans un cadre façonné par les systèmes de pouvoir mêmes qu’ils prétendent contester.

Leur langage, aussi critique soit-il, fait toujours écho à la grammaire morale de l’empire.

Comme l’écrivait le regretté intellectuel palestinien Edward Said dans son essai « The Essential Terrorist », le « terrorisme » a « acquis un statut extraordinaire dans le discours public étatsunien » et « a supplanté le communisme en tant qu’ennemi public numéro un », fournissant une étiquette flexible à travers laquelle les ennemis sont construits et la violence à leur encontre normalisée.

Dans le même ordre d’idées, les détracteurs de ce qu’on appelle « l’intervention humanitaire » soutiennent depuis longtemps que le langage des droits de l’homme lui-même a été mobilisé à maintes reprises pour justifier la guerre, transformant la préoccupation morale en un instrument de domination commode plutôt qu’en une véritable remise en cause de celle-ci.

Sans honnêteté, sans contexte et sans le courage de s’exprimer clairement, le débat ne peut avancer. Le besoin constant de nuancer – d’équilibrer, d’adoucir, de prendre ses distances – ne fait pas progresser la justice. Il l’occulte.

Ainsi, la prochaine fois que l’on se surprendra à condamner le génocide à Gaza ou l’agression israélo-étatsunienne contre l’Iran, il vaudra la peine de résister à cette impulsion. Il n’est pas nécessaire de diluer la vérité pour la rendre acceptable. Il n’est pas nécessaire de neutraliser sa propre position morale pour paraître raisonnable.

Et si cela s’avère impossible – si la condamnation doit toujours s’accompagner de conditions –, alors peut-être vaut-il mieux garder le silence.

Source : https://www.palestinechronicle.com/the-cowardice-of-qualification

Le Dr Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de The Palestine Chronicle. Il est l’auteur de huit ouvrages. Son dernier livre, «Before the Flood», a été publié par Seven Stories Press. Parmi ses autres ouvrages, on peut citer « Our Vision for Liberation », « My Father was a Freedom Fighter » et « The Last Earth ». Baroud est chercheur senior non résident au Center for Islam and Global Affairs (CIGA). Son site web est www.ramzybaroud.net

Source : Liste alerte-otan

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