Par Mohamed Lotfi

Tu raconteras un jour à des enfants de Gaza qu’en ce 2 avril 2026, dans un pays universellement reconnu pour être le champion des droits de l’homme et du citoyen, tu as été arrêtée. Pas pour un crime établi. Pas même pour une suspicion ordinaire. Non. Pour « incitation à la paix ».

Tu leur diras comment tout s’est déroulé avec le soin qu’on réserve aux grandes occasions. Une escorte officielle, des véhicules de police, des agents de sécurité attentifs. Direction le Palais de l’Élysée. Le Président de la République en personne tenait à te recevoir. On n’improvise pas avec les grandes âmes.

Là, devant un parterre de dignitaires, on t’a remis une distinction exceptionnelle. Une médaille conçue spécialement pour toi.

Grande Chevalière de l’Ordre Suprême, disons, de la parole tenace. Les majuscules sont de mise. Plus élevée encore que toutes celles qu’on distribue d’ordinaire pour service rendu à la Nation, à l’humanité.

Tu leur diras, aux enfants de Gaza, que ce jour-là, on n’a pas seulement honoré une personne. On a célébré une parole. À travers toi, toutes celles qui plaident pour la paix, toutes celles qui persistent à croire que les mots peuvent encore tenir tête au vacarme, toutes celles qui transforment, avec une obstination presque suspecte, les soldats en troubadours.

Tu leur expliqueras le contexte, car il faut toujours un contexte pour que l’ironie fonctionne. Une époque où certaines causes avaient cessé d’être des sujets pour devenir des évidences. Où la cause palestinienne, par exemple, ne faisait plus débat, tant sa légitimité allait de soi. Une époque apaisée, donc. Enfin, presque.

Tu leur parleras de toi. De tes origines palestiniennes. De ton enfance dans un camp de réfugiés en Syrie. D’un endroit où l’on apprend très tôt ce que signifient l’attente, le déplacement, et cette forme particulière de dignité qui ne fait pas de bruit. Tu leur diras que ces histoires-là ne s’effacent pas. Même dans les plus beaux discours. Elles s’invitent, elles insistent, elles donnent à la voix une texture que l’on ne fabrique pas dans les salons. Une forme de noblesse.

Tu leur raconteras aussi cet épisode étonnant. Cette fameuse « découverte » dans ton sac. Une potion magique. Un vestige gaulois. Un geste d’accueil pour faire de toi une Française à part entière. En France, on a le sens du symbole. On n’intègre pas à moitié. On ajoute, on complète, on enrichit. Quitte à surprendre.

Tu leur parleras ensuite du droit. Du leur, d’abord. Le droit de vivre, simplement. Le droit à la dignité, à la sécurité, à la justice. Tu leur diras que, dans cette époque lumineuse que tu décris, ces droits ont enfin cessé d’être théoriques. Que la France, et toutes les Frances, avaient fini par regarder les choses en face.

Reconnaître. Nommer. Réparer. Il aura fallu du temps. Il aura fallu ta voix, et bien d’autres. Tu leur expliqueras que c’est précisément pour cela que tu étais là, ce jour-là du 2 avril 2026. Invitée au Palais. Reconnue par le Président. Écoutée de tous avec attention.

Et dans ton discours, bien sûr, tu feras preuve d’élégance. Tu citeras Napoléon. Parce qu’il faut toujours une pointe d’esprit dans les grandes cérémonies. « Impossible n’est pas français », diras-tu. Et l’assistance applaudira. Non sans un léger sourire. Enfin, rendre possible ce qui ne l’était pas, reconnaître ce qui était nié, réparer ce qui était ignoré, il fallait bien que quelqu’un s’y mette.

Tu leur diras tout cela, avec ce mélange de sérieux et de malice qui permet de tenir debout.

Tu en auras beaucoup à dire à ces enfants de Gaza. Ils retiendront l’essentiel. Tu n’auras jamais baissé les bras. Parce que l’impossible n’est pas palestinien. Tu le diras haut et fort « Gaza outragé ! Gaza brisé ! Gaza martyrisé ! Mais Gaza libéré ! Palestine libérée ».

À très bientôt, j’espère, chère Rima, à Montréal où tu seras accueillie avec les honneurs dignes de toi.

Mohamed Lotfi

2 avril 2026

PS: Réponse au commentaire d’Éric Ouellet:

Vous êtes sans doute professeur de rhétorique. Vous savez donc qu’à un certain niveau d’ironie, il ne sert plus à grand-chose d’argumenter. Dans mes recherches, ce n’est pas les arguments juridiques qui manquent. Ils sont assez clairs.

L’immunité parlementaire, prévue par le Protocole n°7 de l’Union européenne, protège les élus contre toute poursuite pour des opinions exprimées dans l’exercice de leurs fonctions. Elle existe précisément pour garantir la liberté d’expression politique. Or, placer une élue en garde à vue pour des propos, même controversés, pose une question sérieuse quant au respect de ce principe.

De la même manière, le droit français distingue l’apologie du terrorisme d’une simple citation ou référence. La jurisprudence exige une intention claire de valorisation. Citer n’est pas adhérer. Sinon, il faudrait inquiéter quiconque cite des figures historiques sans en approuver les actes. Quant à la liberté d’expression, elle est protégée à la fois par la Déclaration des droits de l’homme et par la Convention européenne. La voir devenir conditionnelle, interprétable, devrait nous alerter.

Juridiquement, l’affaire est donc loin d’être solide. Politiquement, en revanche, elle dit autre chose. Créer un précédent. Installer une peur. Envoyer un signal.

Et le tout, au moment même où le projet de loi Yadan, sécuritaire vient élargir ce qui peut être considéré comme punissable. Une drôle de coïncidence?

Sans doute!

Source : la page FB de l’auteur
https://www.facebook.com/mohamed.lotfi.90410/…

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