Par Faouzia Zebdi Ghorab

Votons pour une société plus juste ?

Pourquoi pas.

Mais à condition de commencer par s’entendre sur ce que signifie « juste ». Et c’est là que le bât blesse. Parce qu’à force de répéter ce mot comme une incantation, on a fini par le totemiser.

C’est désormais l’homme, avec ses vices, ses peurs, ses intérêts, et ses caprices, qui fixe les règles du juste et de l’injuste, du bien et du mal, du laid et du beau. On a décapité toute transcendance, et on s’étonne que la morale titube.

Mettre d’accord sept milliards d’individus sur ce qu’est la justice ? Autant tenter de fixer l’horizon avec une ficelle. Cela fait des millénaires que les civilisations essaient d’en poser les fondements, et que l’humanité s’y casse les dents.

Justice ou justice sociale ? Chacun sa version

Les riches bardés de privilèges, préféreraient que la justice consiste à protéger la propriété comme un droit divin. Les pauvres, privés de tout, imaginent que la justice commence là où commence la redistribution.

D’autres estiment que certains humains sont « moins égaux » que d’autres,  et réclament donc une justice asymétrique : indulgence bienveillante pour les uns, répression sevère pour les autres.

Il y a aussi ceux qui veulent « renverser la table » pensant  que la justice jaillira d’un grand coup de pied dans la fourmilière.

Et il y a les éternels prudents, les centristes de confort, à droite molle ou à gauche tiède, qui attendent de savoir de quel côté va souffler le vent pour hisser la voile au bon moment et du bon côté. Ils n’ont pas de boussole, seulement des girouettes. Leur histoire ne suit pas celle de l’Histoire avec un grand H, mais plutôt  leur histoire avec un petit « h ». Celle de leur petite ascension personnelle, bien au chaud sous le vent dominant.

Et puis, il y a les silencieux

Et puis il y a tous ceux bien plus nombreux, qui n’ont pas de grandes théories sur la justice. Mais quelque chose de bien plus fort : une intuition. Une boussole intérieure. Une sensibilité viscérale à l’injustice, qui n’a pas besoin d’avoir lu Platon ou Rawls pour savoir que quelque chose cloche.

Donnez une gifle gratuite à un enfant qui ne sait pas parler, et il saura sans dictionnaire, et sans code pénal que vous avez commis une injustice.
Cette intuition-là précède le droit. Elle échappe aux écoles de pensée. Rousseau l’avait pressenti : la conscience morale précède l’instruction. Quant à Soljenitsyne il parle de  « ligne de partage entre le bien et le mal » qui traverse chaque cœur humain.

La propagande de la justice : douce tyrannie, violence habillée

Alors tous ces débats, ces discours, ces promesses lustrées pour nous expliquer que tout va bien, que tout ça c’est pour notre bien, que les choses avancent dans le bon sens… deviennent, disons-le franchement, indécemment vomitifs. Quand on vous tape dessus en vous expliquant que c’est pour votre sécurité, c’est que le pouvoir a muté en escroquerie morale. Il faut oser le dire, la propagande bienveillante a le goût du fiel.

C’est précisément parce que la justice n’existe plus qu’elle est partout brandie. Parce que l’ordre est une fiction, il faut mobiliser des armées d’experts, de lois, de discours et de promesses pour faire croire qu’il tient encore debout.. Et ceux qui orchestrent cette mascarade le savent très bien.

Visages avenants, sourires de rigueur, poignées de main surjouées dans les quartiers voire même dans les sous sols de la société, qu’on évite le reste du temps. Quand l’agenda électoral l’exige, tout le monde devient fréquentable, même les infréquentables et autres marginaux.

Votons pour une société plus juste. Vraiment 2

Ni bons, ni méchants : la grande illusion électorale

Je ne tomberai pas dans la fable inverse que je dénonce : ceux qui ont l’argent seraient les méchants, et les pauvres forcément les bons. Ce manichéisme paresseux est l’autre face du mensonge politique. Voter pour un camp contre un autre n’a jamais suffi à faire advenir la justice.

Et la valse des partis, cette alternance sans fin entre les clones du même système, n’a jamais enrayé la mécanique. Au contraire, elle l’entretient. Elle lui donne l’apparence du choix, et donc de la légitimité. « Les partis politiques sont des machines à fabriquer de la passion collective et à empêcher de penser, » écrivait Simone Weil.

La fausse dissymétrie gauche-droite

Non, voter pour la gauche n’equivaut pas à voter pour la droite. Mais il faut malgré tout avoir de la mémoire. Les années Mitterrand ont montré jusqu’où peut glisser une parole trahie. Une trahison plus profonde encore que les navigations prudentes de Giscard ou les acrobaties de Chirac.

Alors oui, la question revient. Encore. Toujours. Celle de la justice. Celle du vote. Et surtout, celle du pouvoir. Et la question fondamentale encore plus fondamentale de  : qui mérite le pouvoir ?

Le pouvoir, cette chose qu’on ne doit pas désirer

J’aimerais ici citer une tradition prophétique que je n’ai pas oubliée. Elle m’avait juste intrigué à l’époque où je l’avais lue, mais aujourd’hui, elle résonne avec une évidence foudroyante : « Par Dieu, nous ne confions pas l’autorité à celui qui la demande, ni à celui qui en est avide. » C’est limpide. C’est implacable. Et d’une clarté brutale. Le pouvoir ne doit pas être pris, il doit être confié.

Et pourtant, aujourd’hui, nous organisons des concours d’avidité. Nous donnons le sceptre à ceux qui le réclament le plus fort, ceux qui savent mentir avec aisance, séduire avec aplomb, promettre sans trembler. Nous organisons des concours d’ambition. Et nous nous étonnons que les pires l’emportent.

Et même dans cette mascarade, tous n’ont pas accès à la scène. Certains candidats sont filtrés, écartés, désignés comme indésirables par les prêtres de la morale officielle. On parle de démocratie, mais on distribue les micros selon les accréditations.

Parce que le pouvoir réel ne supporte pas le débat réel.
Parce que ce qu’on appelle justice est souvent l’autre nom de la stabilité du désordre normé.

La réponse est trop simple pour être dite sans trembler : parce que tout simplement la justice n’est pas le but.

Et maintenant, que reste-t-il à faire ?

Commençons d’abord par cesser de confondre justice et égalité débridée ;  cette utopie molle qui rêve d’effacer toutes les différences sauf celle du pouvoir. Cessons de croire que la vérité sortira de l’urne, ou que le bien commun émergera d’une joute entre communicants.

Tant que nous donnerons le pouvoir à ceux qui le désirent, nous aurons l’injustice servie sur un plateau, parfumée de démocratie, saupoudrée de slogans.

La justice ne naîtra ni d’un parti, ni d’un programme. Ce monde n’est pas faussé parce qu’il est imparfait. Il l’est parce que nous avons renoncé à le contester. Voilà me semble t-il le vrai scandale.

Source : auteur
https://www.faouzia-zebdi-ghorab.com/…

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