Par Ziad Medoukh

Nous sommes fin août 2025. Bientôt deux ans de souffrance, d’agressions horribles. J’ai bientôt 60 ans et j’ai toujours vécu à Gaza. J’ai vécu toutes les offensives, les agressions, mais je n’ai jamais vu une situation pareille où se côtoient insécurité, bombardements intensifs, peur et, surtout, la famine.

J’ai l’habitude des bombes, j’ai vu des gens mourir, j’ai vu l’horreur des déplacements, j’ai vécu la peur, la disparition de la famille, des amis, des proches.

La famine donne un sentiment d’impuissance, tu ne peux rien faire. Avec les bombardements, tu peux te déplacer, s’il y a des blessés, essayer de leur trouver des soins, mais avec la famine, tu es là, tu ne peux rien faire, tu vois la tristesse dans les yeux de tes enfants, dans les yeux de tes voisins, tu es impuissant.

Entre 2009 et 2021, lors de différentes agressions terribles contre la bande de Gaza, nous avons connu la pénurie, le manque de stock et la fermeture des passages, mais cela n’a rien à voir avec la famine dramatique que l’on vit aujourd’hui à Gaza.

Nous avons traversé deux périodes de famine critiques pendant cette longue offensive horrible : en février 2024, où ma famille et moi avons mangé de l’herbe, je n’ai pas honte de le dire et les trois dernières semaines de juillet 2025, semaines de pénurie totale pendant lesquelles on ne trouvait absolument rien, c’était terrible.

En juillet et août, au moins 332 Palestiniens de Gaza sont morts de faim et de la malnutrition, dont 125 enfants de moins de 14 ans.

Les largages aériens d’aide humanitaire mis en place par plusieurs pays fin juillet dernier sont insuffisants, car chaque avion ne largue que cinquante colis au maximum. Ils sont inefficaces. Soit ils tombent dans la mer et les cargaisons sont abîmées, soit ils tombent sur les toits ou bien sur des personnes. Depuis le début des parachutages, il y a eu quatre morts et 37 blessés. La seule solution est d’ouvrir les passages terrestres.

Les autorités d’occupation ont permis à quelques commerçants de Gaza mi-août d’importer certains aliments. Il y a une amélioration et la présence de nouveaux produits malgré le fait que les prix restent élevés.

Gaza craint le pire

Nous ne sommes pas indifférents à la décision du cabinet d’occuper entièrement toute la bande de Gaza, mais nous avons une priorité : simplement survivre. Qu’est-ce que cette armée va faire de plus ? Elle occupe déjà 75 % du territoire, mène des incursions militaires, bombarde, tue, détruit. Il ne reste plus rien. Alors, cette décision ne brisera pas la résilience de notre peuple, toujours présent, en attente d’une solution politique. 

Même si Gaza craint le pire avec ces menaces.

Parler de moi, de mon vécu, c’est difficile

Il est difficile pour moi de raconter, de décrire mon vécu. Souvent, je n’ai pas le moral, je suis dégouté, épuisé, quelque fois un peu découragé parce que ça dure depuis 23 mois et que les choses n’avancent pas, mais heureusement je ne suis jamais désespéré.

Malgré notre patience, notre résilience, notre volonté, malgré l’ampleur de la solidarité internationale, ça n’avance pas. Je pourrais écrire des pages et des pages, des livres entiers, il me serait impossible de décrire la réalité sur place, elle est indicible. On supporte l’insupportable.

Je vais tout de même essayer de parler de mon vécu.

Comme tous les Palestiniens de Gaza, on a une nouvelle vision de vie maintenant, entre nostalgie et rêve.

Nostalgie, c’est avant le 7 octobre 2023. A cette époque, malgré les conséquences économiques, sociales et psychologiques dues au blocus et à la fermeture des passages, au moins, il y avait une vie. On se réunissait pour faire la fête, pour célébrer des mariages, on trouvait des cafés, des restaurants et des magasins ouverts même si l’approvisionnement était difficile ; on pouvait aller se baigner à la mer, rendre visite à sa famille, se promener, les universités étaient ouvertes, les enfants allaient à l’école.

Souvent ces derniers temps, avec mes enfants et les amis, on regarde des photos et des vidéos de cette période de nostalgie, les fêtes, les étals des marché, l’animation de la ville.

Après la nostalgie, il y a le rêve. Le rêve, c’est l’avenir, le changement politique, la reconstruction, c’est trouver un travail pour nos enfants.

Et, entre nostalgie et rêve, c’est le cauchemar.

C’est ce que nous sommes en train de vivre depuis 23 mois, une période dont on ne parle pas entre nous, qu’on veut oublier, effacer de notre vie et de nos mémoires.

Ma vie quotidienne

Ma vie a été complètement bouleversée, passant d’une mission scientifique, éducative, et associative, à une mission de survie au quotidien.

Comme pour tous les Palestiniens le quotidien est devenu très difficile. Il consiste à chercher à manger, de l’eau potable, du bois pour le feu, un endroit pour recharger les portables et les lampes. C’est compliqué, il n’y a pas de visite familiale, pas vraiment de solidarité familiale et sociale. On est de plus en plus enfermés et je me sens inutile.

Bien qu’épuisé et dégouté, je continue d’essayer d’aider les jeunes. Je ressens un sentiment d’inutilité, de perte de temps. Je continue mon travail d’écriture, je témoigne, je fais des poèmes et même si je pleure parfois, seul, le soir, je garde espoir, c’est le seul point positif.

J’essaie de remonter le moral à mon entourage, je suis un exemple pour les jeunes et je dois être fort.

Je tente d’être toujours actif dans la société mais ça n’est pas toujours évident, notamment avec la famine qui s’est installée dans la ville de Gaza. J’ai un sentiment d’impuissance horrible par rapport à ma famille. Tout est introuvable, tout est hors de prix.

Le soir, je dors quelques heures entre 22 et 01h. du matin.

Ensuite, je me relève et reste debout trois ou quatre heures pour écrire, composer des poèmes, répondre au courrier. Tout le monde dort.

Est-ce je choisis ces heures-là pour être tranquille (bien que les bombardements et le passage des drones continuent nuit et jour), ou psychologiquement pour éviter d’avoir des contacts avec les autres et de me sentir impuissant parce que je n’ai pas de réponses à donner à leurs demandes

Que répondre à un de mes enfants quand il me dit que la batterie de son portable ne fonctionne plus, je ne peux rien y faire… comment l’aider s’il m’explique qu’il a besoin de nouvelles chaussures alors qu’on ne trouve absolument rien à Gaza ?

J’essaie de m’adapter à un contexte très difficile auquel s’ajoutent les bombes, l’insécurité, la peur et l’absence de perspective.

Rester à Gaza ou partir ?

Suite à ma lettre du 24 juillet 2024 dans laquelle j’ai laissé paraître une profonde détresse, j’ai reçu énormément de réactions d’amis et de solidaires qui me suivent sur les réseaux. Tout le monde voulait m’aider et me demandait comment m’envoyer de l’argent. J’ai aussi reçu des propositions d’hébergement en France, en Suisse, en Belgique et dans d’autres pays pour le cas où j’aurais la possibilité de quitter Gaza.

J’ai beaucoup d’amis et de solidaires qui me suivent sur les réseaux. Ils sont inquiets de voir que j’ai maigri et que je suis affaibli

Depuis le début de l’offensive, je n’ai jamais accepté de quitter Gaza, même pour aller dans le sud de la bande où on nous disait en sécurité.

Je ne veux pas abandonner Gaza. Je ne peux pas laisser derrière moi des familles, des jeunes, des enfants qui comptent sur moi. J’ai une responsabilité morale.

C’est dans ces moments-là que tu dois appliquer tes principes et tes convictions. C’est en tous cas ma vision des choses. Même si beaucoup de mes amis m’accusent d’être très têtu, quand ils savent que je suis le dernier à quitter l’immeuble ou le quartier quand les chars arrivent.

En dehors de tout cela, je ne veux pas participer à une nouvelle Nakba. Je ne suis pas le seul, des centaines de milliers de personnes ont fait le même choix.

Peut-être que si on me donnait l’opportunité d’aller temporairement en France, par exemple, pour donner des cours et effectuer des recherches dans des universités dans le cadre d’un programme d’échange scientifique et universitaire comme le Programme Pause, animer des conférences ou pour des soins, je réfléchirais à cette possibilité, tout en continuant d’affirmer que je ne demanderai jamais l’asile politique même si on m’en fait la proposition.

Je sais qu’ici à Gaza on risque notre vie et on survit dans des conditions inhumaines, mais j’ai des principes.

J’ai un pays qui s’appelle la Palestine et j’ai ma ville natale qui s’appelle Gaza.

Je ne quitterai jamais définitivement Gaza même si cette décision me fait de la peine par rapport à mes enfants et ma famille. Je pense notamment à ma femme Ghada qui fait un travail remarquable dans l’immeuble où nous sommes réfugiés avec une quarantaine d’autres personnes, non seulement par rapport aux tâches quotidiennes imposées par la situation actuelle (bombardements incessants, famine) mais également par l’éducation des enfants, l’entraide, la patience, l’adaptation, J’apprécie son courage et sa détermination.

Ma vie a été bouleversée pendant cette agression horrible notre maison a été détruite totalement et j’ai tout perdu.

J’ai aussi de la peine pour mes enfants. Mes deux fils aînés : Mohamed et Hassan, âgés de 27 et 25 ans sont diplômés depuis 2023 mais n’ont toujours pas trouvé de travail. Quelque fois, ils n’ont même pas 10 centimes en poche ; auparavant, ils pouvaient faire des petits boulots et gagner un peu d’argent, aujourd’hui, ils n’ont pas d’activités, ils sont tout le temps à la maison ; ils ne peuvent plus faire de sport, sortir avec des amis, aller à la plage ou dans un café, plus rien du tout.

C’est le cas aussi pour mes trois autres garçons, Ahmed, Abdallah et Tarek, âgés de 20, 16 et 14 ans, bien qu’ils suivent des cours virtuellement et fréquentent les centres éducatifs, mais pour eux comme pour tous les enfants à Gaza, vivre ici, c’est la souffrance au quotidien.

Si je réfléchis à quitter Gaza pour une courte période, ce n’est que pour ma famille afin de souffler un peu après ces deux ans de souffrance et de malheur.

Des amis français et suisses me proposent de m’héberger, ma famille et moi, et je les remercie de leur proposition, de leur accueil et de leur soutien.

Ce qui calme ma colère

Les deux choses qui me soulagent et calment ma colère dans cet enfer, dans cette horreur absolue, ce sont les sourires des enfants et la solidarité internationale.

Je rencontre beaucoup d’enfants dans les centres éducatifs. Quand je leur distribue des petits cadeaux, leur amène des contes, quand j’organise avec des jeunes des activités d’animation pédagogiques pour eux, leurs sourires m’impressionnent et me rendent optimiste. Malgré la vie très difficile et leurs nouvelles tâches, ces enfants très courageux continuent de sourire et de fréquenter des centres éducatifs. Ils continuent de vivre et de croire en la vie. Ils dessinent, ils étudient, ils gardent espoir.

Mon optimisme s’inspire d’eux.

La deuxième chose qui m’aide c’est la magnifique solidarité internationale, francophone notamment.

Je suis fier de ce réseau d’amis qui m’envoient chaque jour des dizaines de messages et calment ma colère lors des échanges que j’ai avec eux. Je les en remercie.

Suite à ma lettre du 24 juillet, j’ai eu une quantité de propositions d’aides financières venant de beaucoup de pays. Je n’oublie pas ces personnes magnifiques qui avaient cherché des associations et des activistes susceptibles de me venir en aide à Gaza.et ça m’a dépanné pendant quelques jours. Et des autres qui ont cherché des associations pour verser des dons pour les familles démunies de Gaza

Je ne peux pas nommer toutes les personnes et les associations que mon message à fait réagir. Je leur en suis infiniment reconnaissant.

Suite à cette lettre, j’ai passé une semaine à répondre aux personnes qui voulaient m’aider. J’étais épuisé d’essayer de leur expliquer la situation à Gaza en ce qui concerne l’envoi d’argent !

Si on m’envoie la somme de 100 Euros, 50% sont prélevés par les agences financières pour leurs frais. Ensuite, des marchands malhonnêtes et profiteurs en prélèvent une autre part et, d’intermédiaire en intermédiaire, je recevrai, si tout va bien, 10 Euros.

Beaucoup d’amis et de solidaires ont essayé, malgré tout, de. Même si cela n’a pas souvent abouti, leur générosité m’a touché et je les remercie du fond du cœur.

Je me sens très privilégié par rapport aux autres Palestiniens de Gaza.

J’ai un grand réseau de solidaires partout dans le monde. C’est un grand soutien psychologique pour moi. Mes amis m’écrivent, me téléphonent, me soulagent.

Ce réseau est un trésor pour moi.

Non-violent et pacifiste.

Mon rapport avec la politique

Des amis me demandent si je suis toujours non-violent. Oui, je suis un simple citoyen palestinien, pacifiste et non-violent et je le resterai.

Je veux préciser que je n’aime pas les partis politiques. Depuis longtemps, c’est ma nature. Je ne les aime pas, pas seulement en Palestine, je ne les aime pas partout.

En Palestine je pense que les partis n’étaient pas à la hauteur. Malgré leur mobilisation, ils n’ont pas réalisé les espérances du peuple palestinien.

La preuve c’est que depuis presque deux ans, depuis le 7 octobre 2023, on est abandonnés. Ce sont les commerçants profiteurs, qui gèrent la vie à Gaza. Il n’y a pas ni gouvernement, ni autorité, ni partis politiques.

Je fais partie de la société civile. Je suis un simple citoyen palestinien, professeur à l’université. J’ai opté depuis longtemps pour la lutte non-violente par l’éducation, par l’attachement à la terre, par la résilience, et je serai toujours pacifique. C’est mon choix, ce sont mes principes, mes convictions, malgré l’horreur absolue, malgré la perte de beaucoup de membres de ma famille, malgré la destruction complète de ma maison. Des gens me disent : « Ziad, tu as tout perdu, viens en France ! »

Je suis pour la paix dans la justice, pour la lutte non-violente contre l’apartheid et la colonisation, contre l’occupation et l’agression. Contre la violence.

Mais je suis très attaché à Gaza, et très attaché à mes principes.

J’apprécie la mobilisation des pacifistes israéliens qui, malgré le danger, continent de soutenir la population de Gaza. Et continuent leur engagement pour la paix.

Je n’ai pas de haine.

Les trois éléments qui m’éloignent de la haine, qui me et m’aident à garder mon sang-froid et ma patience : premièrement, mes principes humains et humanistes qui m’aident à garder la haine loin de moi (je suis très fier d’être non violent malgré la violence autour de moi) ; deuxièmement, la solidarité internationale ; enfin, c’est la langue française. Oui, la langue française. La langue française n’est pas seulement, comme je l’ai écrit dans un de mes poèmes, une langue de paix et d’espoir, elle est devenue aujourd’hui une langue de protection.

La langue française, langue de protection pour moi

J’écris en français, je réfléchis en français, je témoigne en français, j’échange en français, je partage sur les réseaux en français, je donne des entretiens et des interviews en français – 98 % des temps d’échange que j’ai sont en français, c’est rare que je donne des entretiens en arabe. La langue française est une langue magnifique, très jolie, vivante, passionnante, une langue d’espoir, de culture, d’amour, une langue universelle, mais surtout, elle m’éloigne de la haine. C’est une source de protection, d’espoir, et moi, sans espoir, je ne peux pas vivre.

Voilà une idée de ma vie personnelle, la détresse, la souffrance et la famine, il y a la douleur, il y a le malheur mais également la vie et la survie au quotidien. Je continue de vivre et je garde espoir.

J’adore la vie, et en même temps, je n’ai pas peur de la mort, à Gaza tu peux mourir à n’importe quel moment, tu peux mourir d’une bombe, d’un missile, de la faim, de la peur ou de l’oppression.

A l’intérieur je souffre, mais je suis très fier d’être Ziad, d’être Palestinien de Gaza (je n’aime pas le mot Gazaoui, je préfère Palestinien de Gaza parce que Gaza fait partie de la Palestine), je suis très fier d’être pacifiste, non-violent, francophone et écrivain d’expression française.

Je vis un quotidien infernal mais la beauté de mon âme m’éloigne de la haine et m’aide à tenir bon et, surtout, à garder espoir.

Vive l’espoir même à Gaza la dévastée !

Vive la solidarité !

Source : auteur

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