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Par Francis Serra

Par Francis Serra, avec l’aimable autorisation de la revue Golias – https://www.golias-editions.fr/golias-magazine-2/

Retour sur cet événement par une lecture critique

Dans la nuit du 8 au 9 septembre 2023, un séisme de magnitude 7 survenait dans la province d’Al Haouz à 70 km au sud de Marrakech dans le Haut Atlas marocain. Au moment de la rédaction de cet article, on comptait 3000 morts et le double de blessés.

«Fawdaa», chaos en français, est le mot qui revient le plus souvent sur les réseaux sociaux marocains, dans la bouche de ceux qui ont vécu cette nuit de terreur et les jours suivants. Un mot pour décrire le surgissement de l’événement, les hurlements, puis la recherche de survivants dans les décombres, le déblaiement des gravats, la découverte des corps, les premiers soins, l’attente des secours, l’effroi et l’abattement.

Tadamoun, solidarité, est l’autre mot qui circule en boucle et que chaque habitant au Maroc a en tête en ce moment. La vague de solidarité qui a suivi la catastrophe est réelle, l’ampleur de l’événement a suscité un mouvement de compassion de la part des Marocains, particulièrement ceux qui vivent en milieu urbain et issus des douars touchés ou ceux vivant à l’étranger 1.

Les étrangers qui vivent au Maroc se sont mobilisés. Comme beaucoup d’autres associations ou de mairies en France, la section marocaine de la grande association d’utilité publique Français du Monde a collecté plusieurs milliers d’euros et beaucoup de produits de base, et très vite diffusé via ses réseaux sociaux internationaux des listes d’associations locales marocaines sérieuses pour recueillir les dons qui affluent. Le cardinal Cristobal Lopez Romero, archevêque de Rabat et président de Caritas Maroc, a mobilisé les aides de Caritas International qui se concentrent sur la zone d’Amizmiz, la plus touchée par le séisme. Cette solidarité populaire, marocaine et au-delà des frontières, force le respect et ne nécessite pas d’autres commentaires que le soulagement de regarder le devoir d’humanité envers les victimes des désordres du monde fonctionner encore.

«Solidarité royale» et fortune du roi

C’est quand la solidarité publique, officielle, prend le relai de cette solidarité citoyenne collective, que les problèmes commencent. La dynastie Alaouite règne au Maroc depuis le milieu du XVIIe siècle, c’est comme si nous vivions en France sous le même régime politique depuis Louis XIV.

Cette profondeur historique explique le poids de la royauté dans la vie quotidienne des Marocains.

L’actuel roi Mohamed VI, qui vient de fêter ses soixante ans, règne depuis 1999. Son grand-père Mohammed V (1909-1961) avait réussi en 1957 à imposer à la France la fin du Protectorat et l’indépendance du Maroc en soutenant le parti indépendantiste (Istiqlal), mais surtout en s’appuyant sur la ferveur populaire que suscitait sa personne. Il était surnommé le roi des pauvres. Depuis, la monarchie Alaouite cultive soigneusement cette image d’une proximité populaire en multipliant les structures caritatives de la famille royale.

L’Entraide Nationale, que l’on a vue en première ligne sur la réponse sociale au désastre, est un établissement public sous la tutelle du ministère de la Solidarité, créée par Mohammed V. La préoccupation du roi pour son peuple, les plus fragiles notamment, fait partie des éléments de langage fondamentaux de la communication royale initiée du Maghzen, c’est-à-dire l’administration royale, on dit aussi le Palais, qui détient la réalité du pouvoir. Au Maroc, le roi règne, mais le commandement est assuré par une petite équipe oligarchique opaque à géométrie variable qui fonctionne autour de questions de sécurité intérieure, de captage de la rente étatique, de politique étrangère et de gestion de l’image du roi. Elle contrôle et donne les directives politiques au gouvernement et au Premier ministre. La constitution de 2011, en réponse aux Printemps arabes qui ébranlèrent aussi le Maroc, ne mentionne jamais cette institution informelle, même dans son titre III : De la Royauté.

Charité bien ordonnée…

En fait de solidarité publique, il s’agit plutôt de charité bien ordonnée, et celle-ci commençant souvent par soi-même, le roi possède la première fortune du Maroc. Les revenus de ses investissements représentent 6 % du PIB du pays via des fonds d’investissement où il est majoritaire. Il est le premier opérateur économique privé du pays. L’indice de Gini, qui mesure le degré d’inégalité de richesse des habitants d’un pays, met le Maroc dans les pays très inégalitaires (50ème inégalitaire sur 160 pays). Voir le roi du Maroc annoncer ostensiblement un don personnel de 100 millions d’euros2 (1,75 % de sa fortune) en aide aux victimes, alors qu’elle est passée de 500 millions de dollars en 2000 à 5,7 milliards en 2020, et que 8,2 % des Marocains vivent sous le seuil de pauvreté avec moins de 120 euros par mois3, a quelque chose d’indécent.

Aujourd’hui, au Maroc, avancer ces arguments pour questionner l’image d’un roi sensible à la détresse de ses sujets peut envoyer en prison.

Une communication politique habile

On a vu des images fixes montrant le Roi présidant une réunion de crise le jour de son retour de France, le lendemain du séisme. Quatre jours plus tard, la photo de sa visite au CHU de Marrakech était dans toute la presse. Il n’y est resté que quarante minutes avant de revenir à l’aéroport sirènes hurlantes. Une communication minimale qui interroge, même si dans le pays la parole du roi est rare. Se justifiant par la coordination nécessaire de l’afflux de l’aide, les autorités marocaines ont limité l’accès à leur territoire en n’autorisant que quatre pays (Espagne, Angleterre, Qatar et Émirats arabes unis) à y faire atterrir leurs équipes de secours. En se privant d’autres groupes d’intervention professionnels, dont ceux de la France, alors que le roi s’y fait soigner. Des personnes qui auraient pu être secourues sont mortes à cause de ce choix cynique. Le roi refuse à ses sujets ce qu’il se permet de faire. L’argument de coordination de l’aide peut être entendu quand il s’agit de gérer les flux de dons en nature, les milliers de bénévoles et le travail des associations portées par l’émotion, mais il ne tient pas quand il s’agit d’éléments aguerris de sécurité civile qui savent gérer l’inter opérationnalité en situation urgente de catastrophe naturelle avec d’autres équipes et avec les forces armées du pays d’accueil.

Beaucoup ont dit que la polémique en France, autour du refus implicite marocain de l’aide française, était malvenue au moment où des victimes étaient encore ensevelies sous les décombres. C’est en partie vrai, sauf que c’est bien le Maghzen qui a pris cette décision à la fois dans un but de politique interne et externe. Vis-à-vis des Marocains, via cette communication du Maghzen, le roi montre que le Maroc est un Etat qui ne se laisse pas dicter sa conduite par des pays étrangers, qui a une autonomie stratégique et qui maîtrise la situation. Il flatte aussi un nationalisme marocain soft que les médias du pouvoir alimentent en permanence. Vis-à-vis de l’international, le roi avance subtilement ses pions sur des questions de politique étrangère, notamment la question de la marocanité du Sahara occidental. Une communication royale très habile, relayée en France par des humoristes proches du Palais comme Gad El Maleh ou Jamel Debbouze qui, probablement de bonne foi, sur jouent la solidarité en délégitimant tout débat politique au nom du respect des victimes. Classique. D’autres relais en France, plus politiques, profitent de leur visibilité sur le sujet pour jouer en sourdine la petite musique marocaine du Sahara occidental…

Comme l’a fait sans pudeur Dominique Strauss-Khan sur BFM TV depuis son ryad de Marrakech, filmé devant des vivres que son association s’apprête à livrer, comme le sénateur LR Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères du Sénat et président du groupe d’amitié parlementaire France Maroc, l’a fait sur Public Sénat ou l’incontournable écrivain Tahar Ben Jelloun, de notoriété publique agent d’influence du royaume marocain en France.

Toujours aussi inspiré en matière de communication diplomatique avec les ex-pays colonisés du continent africain, Emmanuel Macron a alimenté le nationalisme marocain contre la France en s’adressant , par vidéo , directement aux Marocains. Qui lui a conseillé cette ânerie ? Il se serait adressé à ses compatriotes binationaux ou aux Marocains vivant en France n’aurait posé aucun problème, au contraire.

Si le Maroc, en tant qu’État souverain et moderne, a une réelle expertise, c’est bien dans le domaine de la communication politique d’Etat sur le long terme avec toute la profondeur historique que cela demande. Nous sommes de mauvais apprentis à côté, et nos communicants à l’Elysée auraient bien besoin de l’assistance technique marocaine sur ce sujet.

Un schéma issu du Protectorat

Toute cette effervescence communicationnelle et politique post séisme sur la solidarité et la place du Maroc dans la communauté internationale a surtout pour effet d’éviter le débat sur les failles sociétales marocaines que le tremblement de terre a mis en lumière. Comme pour le séisme qui avait touché Al Hoceima sur la côte de la Méditerranée au pied de la chaîne du Rif, le 24 février 2004, et qui fit au moins 628 morts, celui d’Al Haouz aujourd’hui a eu lieu dans une zone montagneuse sensible aux tremblements de terre. La terre a tremblé en pleine nuit et la majorité des décès ont été dus à l’ensevelissement sous les décombres d’habitations mal construites, même pour les plus récentes. Avant même la colonisation, les sultans (issu du mot pouvoir en arabe, on dit roi aujourd’hui) de l’empire chérifien (le nom officiel du Maroc jusqu’en 1957) divisaient leur pays en deux zones, le bled el Maghzen et le bled el Siba. Le premier correspondait aux territoires que le Sultan contrôlait réellement, essentiellement les grandes plaines côtières jusqu’aux contreforts de Fès. Le bled el Siba désignait toutes les zones montagneuses de l’Atlas et du Rif où régnait l’anarchie (au sens arabe du mot siba) des tribus berbères, guerrières et centrifuges, régulièrement en rébellion contre le pouvoir central ou en guerre entre elles, au gré des alliances de circonstances ou sous l’influence des puissances européennes comme l’Espagne, la France (en Algérie depuis 1844) et le Portugal.

Ces territoires faisaient l’objet d’une surveillance étroite mais le sultan y exerçant une souveraineté de nom, y intervenait peu et n’y investissait pas de moyens réels. A partir de 1912, l’administration coloniale du Protectorat recyclera ses anciennes notions en parlant de « Maroc utile » qu’il fallait exploiter pour les intérêts économiques de la France, et de « Maroc inutile » qu’il fallait mater. Ce vieux schéma est encore valable aujourd’hui, mais d’une manière plus subtile. Le déficit d’infrastructures publiques, notamment les routes dans les régions de montagne, explique la lenteur de l’acheminement des secours. Dans ces zones, le taux de pauvreté en dessous de 120 euros mensuels est de 17,7 %, pendant que le taux d’analphabétisme y est de 47 % contre 22 % en milieu urbain. Ces inégalités territoriales sont connues et les différentes lois de décentralisation au Maroc ne donnent pas aux élus locaux les moyens politiques et financiers d’y remédier.

«Le proprio»

Des témoignages disent que dans de nombreuses situations, les morts n’ont pu être enterrés dans le délai de 24 heures prescrit par l’islam, faute de décisions du pouvoir central.

Au Maroc rien ne se décide tant que le Maghzen n’a pas donné des instructions jusqu’au niveau le plus éloigné de l’administration territoriale. Cette centralisation excessive explique aussi le retard des réponses publiques à la catastrophe que la solidarité informelle a pu compenser partiellement et que la communication officielle a caché. Comme à Al Hoceima en 2004, les habitants de ces zones ne se cachent pas pour se plaindre des carences de l’administration.

Cette fois les réseaux sociaux amplifient le phénomène où des jeunes femmes et des jeunes hommes n’hésitent pas à s’interroger sur le retard à l’allumage du roi, mais surtout affichent leur indignation face aux délais de l’arrivée de l’aide. Cette jeunesse sait que les promesses du roi après Al Hoceima n’ont pas toutes été tenues. Dans les grandes villes, les jeunes désœuvrés qui n’ont pas pu accéder à un enseignement privatisé de qualité, quand ils parlent du roi, disent « le proprio ». Ils ne se sentent pas citoyens de leur pays mais locataires. Ils doutent que « le proprio » respectera ses obligations de réparation. Au premier semestre 2023, le plus grand contingent de migrants arrêtés avant leur arrivée aux Canaries ou en Espagne était celui des Marocains, avant les Sénégalais4, mais cela ne se dit pas dans l’espace public marocain, cette vérité écorne le roman national. Un décrochage générationnel vis-à-vis de l’allégeance traditionnelle au roi, qui annonce des répliques sismiques politiques.

Solidarité méditerranéenne ?

Finalement, l’assemblée annuelle de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international aura bien lieu en octobre à Marrakech. Après une Fatiha (prière d’ouverture) compassionnelle et quelques discours de circonstance, le business reprendra, notamment sur les questions de reconstruction, celles du financement des investissements antisismiques à long terme et de la lutte contre la sécheresse. Les fonds d’investissement prendront leur part des bénéfices attendus. Le tourisme de masse et de luxe à Marrakech reprendra ses droits. Les relations diplomatiques très tendues entre la France et le Maroc reprendront leur cours aléatoire au gré des circonstances et du caractère ombrageux des deux souverains. Les investissements économiques français au Maroc, eux, se portent bien, et progressent.

Cette catastrophe aurait pu être l’occasion de réfléchir sur la nécessité de mécanismes de solidarité entre les Etats riverains du pourtour méditerranéen, alors que les catastrophes naturelles et humaines augmentent autour de la Mare Nostrum : séismes, incendies de forêts, sécheresses, naufrages des migrants. L’Algérie avait annoncé que des avions transportant des équipes de secours étaient prêts à décoller le lendemain du séisme. Le Maroc n’a pas donné suite. On ne se fait pas d’illusion sur le calcul politique derrière cette main tendue algérienne qui répondait au propos d’ouverture du roi lors du discours du trône du 29 juillet: «Cher peuple (…) nous rassurons nos frères en Algérie, leur direction et leur peuple, qu’ils n’auront jamais à craindre de la malveillance de la part du Maroc», mais une occasion a été ratée.

Quelques jours après le séisme marocain, une tempête due au réchauffement climatique provoquait des inondations faisant 10 000 morts en Libye. Chacun sait que ces catastrophes iront en s’amplifiant des deux côtés de la Méditerranée et que les réponses devront être collectives et organisées. Pour l’instant, contentons-nous d’une candidature commune du Maroc, du Portugal et le l’Espagne pour l’organisation de la Coupe du monde 2030.

  1. L’Observatoire des migrations et de la démographie 2023 estime entre 1,5 million et 2 millions le nombre de Marocains vivant en France, dont 670 000 binationaux.
  2. C’est généreux si on le compare à Bernard Arnault, première fortune mondiale (220 milliards), quarante fois plus riche que le roi du Maroc, qui a donné 10 millions aux restos du cœur, dix fois moins que le roi.
  3. Chiffres Banque mondiale 2022.
  4. Chiffres Frontex.

Source : Madaniya
https://www.madaniya.info/…

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