Par Thomas Scripps

Dix ans après que l’éditeur de WikiLeaks, Julian Assange, fut contraint de se réfugier à l’ambassade d’Équateur à Londres et trois ans après son arrestation et sa mise au secret, les rédacteurs en chef et éditeurs du New York Times, du Guardian, du Monde, d’El País et du Spiegel ont publié une lettre ouverte demandant au président américain Joe Biden de mettre fin aux poursuites contre Assange.

Ces publications ont enfin reconnu que les documents publiés par Assange étaient d’une importance et d’un intérêt publics vitaux. Elles notent que ce qu’il a divulgué a «révélé la corruption, les scandales diplomatiques et les affaires d’espionnage à l’échelle internationale» ainsi que «des décisions qui ont coûté très cher au pays en vies et en argent».

Aujourd’hui encore, écrivent-ils, «des journalistes et des historiens continuent de publier de nouvelles révélations en utilisant ce trésor unique de documents».

La lettre précise: «Le 12  avril 2019, Assange fut arrêté à Londres sur la base d’un mandat d’arrêt américain ; il est maintenant détenu depuis trois ans et demi dans une prison britannique de haute sécurité, habituellement réservée aux terroristes et aux membres de groupes criminels organisés. Il risque l’extradition vers les États-Unis et une peine pouvant aller jusqu’à 175  ans dans une prison américaine de haute sécurité».

Les auteurs s’opposent à l’utilisation contre Assange «d’une vieille loi, l’Espionage Act de 1917 (conçue pour poursuivre des espions potentiels durant la Première Guerre mondiale), qui n’a jamais été utilisée pour poursuivre un éditeur ou un diffuseur».

La lettre conclut que cela «crée un dangereux précédent et menace de saper le Premier amendement américain et la liberté de la presse. Obtenir et divulguer des informations sensibles lorsque cela est nécessaire dans l’intérêt du public est une partie essentielle du travail quotidien des journalistes. Si ce travail est criminalisé, notre discours public et nos démocraties s’en trouvent considérablement affaiblis… Il est temps que le gouvernement américain mette fin aux poursuites engagées contre Julian Assange pour avoir publié des secrets».

La lettre ouverte indique clairement qu’Assange a été victime d’une monstrueuse campagne de persécution étatique, qui lui a coûté des années de vie et sa santé, pour avoir révélé la criminalité d’État, et destinée à statuer un exemple effrayant pour d’autres.

Mais cela soulève une question: qu’est-ce qui a pris si longtemps? Pourquoi a-t-il fallu attendre dix ans pour que le New York Times et le Guardian demandent l’arrêt des poursuites contre Assange?

La conduite de ces journaux durant la dernière décennie a été en tous points répréhensible. Leurs efforts pour empoisonner l’opinion publique contre Assange, pour donner du crédit aux fausses affirmations et aux accusations portées contre lui, ont facilité la persécution par l’État américain de ce journaliste courageux et ayant des principes.

Le quotidien britannique Guardian a été le premier à collaborer avec WikiLeaks pour la publication des câbles. Il a rompu ses relations avec la plate-forme dans le mois qui a suivi leur publication et s’est rapidement lancé dans une campagne de diffamation, reprise par les médias du monde entier, cherchant à faire d’Assange un paria international.

Pour expliquer sa collaboration antérieure avec WikiLeaks, le journal a écrit dans un éditorial de décembre 2010, intitulé «WikiLeaks: l’homme et l’idée», qu’il n’avait accepté de publier qu’«un petit nombre de câbles». Il a souligné son «processus minutieux d’édition, de contextualisation, d’explication et de rédaction». En d’autres termes, il a agi pour contrôler les retombées du détail des meurtres, de la torture, de l’espionnage et de la corruption, montré dans les documents.

Une fois cette tâche accomplie, le Guardian et d’autres journaux se sont violemment attaqués à Assange. Ils ont concentré leurs attaques sur une enquête pour agression sexuelle fabriquée et une demande d’extradition de la Suède – conçues pour noircir son nom, garantir sa capture et préparer son extradition ultérieure vers les États-Unis.

L’affaire a depuis été entièrement démasquée et abandonnée, mais elle a servi à assurer la détention arbitraire effective d’Assange pendant sept ans. Il a été contraint de demander l’asile à l’ambassade d’Équateur à Londres, une équipe d’intervention de la police l’attendant à l’extérieur. De cette période, où Assange fut espionné par le renseignement américain et visé par des complots d’enlèvement et d’assassinat, la lettre ouverte ne dit strictement rien.

Durant tout ce temps, les attaques contre la personnalité d’Assange ont continué. Le Guardian est allé jusqu’à inventer une rencontre – présentée comme une exclusivité – entre Assange et Paul Manafort, un allié de Donald Trump. Il menait alors une campagne visant à impliquer Assange dans un prétendu complot du gouvernement russe, censé vouloir interférer avec l’élection présidentielle de 2016.

Même lorsque toute l’étendue des poursuites américaines contre Assange fut révélée, en avril 2019, la première réaction du Guardian fut de proposer à nouveau l’extradition vers la Suède comme un moyen de le faire taire ne soulevant pas les difficultés liées à l’utilisation de la Loi sur l’espionage.

La lettre indique clairement que, dès le début, les rédacteurs et éditeurs de ces journaux avaient compris qu’Assange fonctionnait comme un journaliste, innocent de tout crime.

Si le Guardian, le New York Times et d’autres journaux s’opposent maintenant, dans un revirement majeur, explicitement à la persécution d’Assange, c’est parce qu’ils craignent que le procès pour l’exemple d’un journaliste ayant révélé des crimes de guerre américains ne déclenche une crise politique majeure pour le gouvernement Biden.

Tout procès d’Assange se heurterait à une opposition populaire massive et jetterait encore plus de lumière sur les crimes commis par l’impérialisme américain, y compris sous le gouvernement démocrate de Barack Obama, dont Biden était le vice-président.

Une telle révélation des crimes de guerre américains surviendrait à un moment où les États-Unis étendent leur guerre par procuration contre la Russie en Ukraine ; guerre vendue au public au motif que l’intervention américaine est nécessaire pour empêcher des atrocités russes.

De plus, tout procès mettrait en lumière le rôle répréhensible du New York Times et du Guardian, qui ont facilité la persécution d’Assange.

La classe ouvrière doit redoubler sa lutte pour imposer la libération d’Assange. Le World Socialist Web Site a averti que le gouvernement américain cherchait «à créer les conditions nécessaires à la poursuite de journalistes, d’éditeurs et d’activistes dans le monde entier», mais aussi qu’Assange était «la victime d’une monstrueuse conspiration criminelle où sont impliqués les gouvernements les plus puissants du monde, les agences de renseignement et leurs porte-parole dans les médias d’entreprise».

Le mouvement pour la défense d’Assange doit s’appuyer sur la classe ouvrière internationale, une force plus puissante que tous les gouvernements, agences de renseignement et entreprises réunis. Celle-ci doit faire de sa défense le point focal d’une contre-offensive contre le militarisme et toutes les attaques des droits démocratiques et sociaux. Alors que la guerre OTAN-Russie se poursuit – avec le soutien enthousiaste du New York Times, du Guardian et des autres – cette lutte est plus importante que jamais.

(Article paru d’abord en anglais le 29  novembre 2022)

Source : WSWS
https://www.wsws.org/fr/…

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