Par Chems Eddine Chitour

«Celui qui m’a changé en exilé m’a changé en bombe. Palestine est devenue mille corps mouvants sillonnant les rues du monde…»
(Mahmoud Darwich)

«Notre armée est pure (…), elle ne tue pas d’enfants. Nous avons une conscience et des valeurs et, à cause de notre morale, il y a peu de victimes [palestiniennes].»
(Les généraux israéliens dans Tsahal, le film réalisé par Claude Lanzmann)

Résumé

Le poème de Mahmoud Darwich est là pour nous convaincre que la plaie palestinienne est toujours sanguinolente et ceci, depuis le 2 novembre 1917. Ce jour-là, lord Balfour promet un home aux Juifs. Pour illustrer la «pureté» de l’armée israélienne, nous allons rapporter, en honnête courtier, trois drames. Le premier, le plus récent, qui date de quelques jours, est celui de la journaliste Shireen Abu Akleh. Plus avant, nous traiterons de l’affaire de Rachel Corrie, écrasée par un bulldozer, et enfin nous terminerons par l’affaire Mohamed Ad Dura, cet enfant de douze ans assassiné par un tir de sniper. Nous rapporterons brièvement le déni de l’armée israélienne renforcé par des sionistes et des organisations juives dont le Crif. Pendant ce temps, la colonisation continue et les pays occidentaux, du bout des lèvres, protestent, sachant bien que leurs appels n’ont aucune chance d’être pris au sérieux

L’assassinat de Shireen Abu Akleh

Une terrible nouvelle que la mort de la journaliste palestino-américaine d’Al-Jazeera, Shireen Abu Akleh, abattue par un sniper. Cette information a été relayée ad nauseam par les médias arabes et fut un fait divers dans les médias occidentaux où un minimum syndical d’information a été octroyé. La journaliste Shireen Abu Akleh, une des plus connues de la chaîne de télévision panarabe Al-Jazeera, a été tuée mercredi matin par un tir de l’armée israélienne alors qu’elle couvrait des affrontements armés en Cisjordanie occupée, selon des témoins, des responsables palestiniens et son employeur.
Le ministère palestinien de la Santé et la chaîne Al-Jazeera ont annoncé le décès de la journaliste par un tir de l’armée israélienne lors de ces affrontements à Jénine, un photographe de l’AFP sur place a aussi fait état des tirs de l’armée israélienne et vu le corps de la reporter qui portait un gilet pare-balles sur lequel est inscrit le mot «presse». Palestinienne, chrétienne et âgée d’une cinquantaine d’années, Shireen Abu Akleh avait travaillé à «La Voix de la Palestine», Radio Monte-Carlo, avant de rejoindre la chaîne Al-Jazeera, où elle s’est fait connaître à travers le Moyen-Orient pour ses reportages sur le conflit israélo-palestinien.
Un autre journaliste, Ali al-Samoudi, blessé lors de ces affrontements, a accusé l’armée israélienne d’avoir ouvert le feu sur les journalistes. «Nous étions en chemin pour couvrir l’opération de l’armée lorsqu’ils ont ouvert le feu sur nous (…) Une balle m’a atteint. La seconde balle a touché Shireen», a-t-il déclaré à sa sortie de l’hôpital. Al-Jazeera affirme que Shireen Abu Akleh a été tuée de «sang-froid» par les forces israéliennes. Elle condamne ce crime odieux, qui a pour objectif d’empêcher les médias de faire leur travail appelant la communauté internationale à «tenir pour responsables les forces d’occupation israéliennes pour avoir ciblé et tué Shireen », qui a reçu une balle «au visage».(1)

Les autorités palestiniennes refusent de donner deux balles à l’occupation

Les autorités palestiniennes ont affiché leur refus ferme de restituer la balle qui a assassiné la Palestinienne Shireen Abu Akleh. Dans un tweet officiel, Hussein al-Sheikh, le membre permanent du Comité exécutif de l’OLP, a déclaré : «L’occupation sioniste a exigé l’entame d’une enquête parallèle conjointe avec les forces palestiniennes et la restitution de la balle qui a causé la mort de la journaliste Shireen et nous avons évidemment refusé de la leur rendre.» «L’enquête indépendante est désormais close, et nous en ferons un rapport complet à sa famille, ainsi qu’aux enquêteurs américains et qataris auprès de l’ONU.»(2)

Le tollé international sans lendemain

L’assassinat de Shireen Abu Akleh a déclenché une véritable guerre d’images dans laquelle Israël n’a pas réussi à prendre le dessus. Tsahal s’est particulièrement chargée de tenter d’inverser la situation en ayant recours à des procédés qui n’ont convaincu personne. Pas même les services de sécurité israéliens. Les témoignages très émouvants des collègues de Shireen Abu Akleh ont aussi définitivement enterré toute chance de laisser les contre-vérités israéliennes progresser. «Nous étions très visibles et portions des gilets où le mot ‘’Presse’’ était écrit en gros. Nous portions des casques, mais elle a été atteinte à la partie qui n’était pas couverte, les soldats israéliens savaient ce qu’ils faisaient (…) J’ai pris Shireen dans mes bras, elle n’avait plus de boîte crânienne, une partie de sa mâchoire a été défoncée, elle a été assassinée par une balle explosive, l’œuvre d’un professionnel.»(3)
Chabane Bensaci de l’Expression écrit : «L’État hébreu se moque des condamnations : ‘’Le décès de la journaliste victime des tirs meurtriers de l’armée sioniste dans les territoires palestiniens illégalement occupés depuis 1967 a bouleversé l’opinion arabe mais aussi internationale’’, d’autant qu’un autre journaliste a lui aussi été blessé lors des ‘’affrontements’’ dont parlent systématiquement les médias occidentaux. Ce crime s’ajoute à celui dont a été, également, victime hier un jeune Palestinien, tué par ‘‘des tirs’’ de l’armée israélienne, selon le ministère palestinien de la Santé. Thaer Khalil al-Yazouri, 18 ans, est mort, blessé par balle en plein cœur, dans la ville d’Al-Bireh, non loin de Ramallah. L’armée sioniste a prétendu, comme à son habitude, que ses soldats ont ‘‘tiré des balles en caoutchouc’’. La présidence palestinienne a réagi aussitôt à ces agressions caractérisées, condamnant vivement les ‘’assassinats’’ par les forces d’occupation sionistes (…) Des organisations internationales et régionales ont appelé, dans la même journée, à une enquête ‘’immédiate’’ sur l’assassinat de Shireen Abu Akleh, qui couvrait les incursions sionistes dans le secteur de Jénine. C’est ainsi que le porte-parole de l’Union européenne pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Luis Miguel Bueno, ‘’choqué’’ par le meurtre, a appelé à une enquête ‘’indépendante et immédiate’’.» Quant à l’envoyé des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, Tor Wencesland, il a également réclamé une enquête «immédiate et approfondie» pour déterminer les vrais responsables de l’assassinat. Les condamnations de l’arrogance criminelle de l’État hébreu n’ont nullement empêché celui-ci de chercher à se dédouaner en affirmant, avec cynisme, que la journaliste a été victime de «tirs des Palestiniens».(4)
Lors de son enterrement, empêché violemment par l’armée israélienne, toutes les cloches des églises de Jérusalem occupée ont retenti en l’honneur de la journaliste assassinée Shireen Abu Akleh.

Qui était Rachel Corrie, morte sous les chenilles d’un bulldozer israélien ?

Une autre victime de «l’armée la plus morale» nous est donnée par le meurtre de Rachel Corrie, tuée en 2003 alors qu’elle tentait d’empêcher la destruction de maisons dans la bande de Ghaza. Cette pacifiste américaine est devenue un emblème du soutien aux Palestiniens dans le monde. «Je suis en Palestine depuis deux semaines et une heure, et les mots me manquent encore pour décrire ce que je vois», raconte Rachel Corrie dans un courriel envoyé le 7 février 2003 à sa famille, qui vit à Olympia, dans l’État de Washington, aux États-Unis. «Je ne sais pas si beaucoup d’enfants ici ont jamais vécu sans voir des trous d’obus dans leurs murs et les miradors d’une armée d’occupation les surveillant constamment depuis les proches alentours», déplore-t-elle, prenant pour la première fois conscience de l’enfance privilégiée qu’a été la sienne.(5)
Alors âgée de 23 ans, Rachel Corrie est partie fin janvier 2003 s’installer à Rafah, une ville de 140 000 habitants dans la bande de Ghaza, avec sept autres volontaires américains et britanniques du Mouvement de solidarité internationale (ISM), pour jouer les boucliers humains entre la population palestinienne et l’armée israélienne. (…) «Personne ne peut imaginer ce qu’il se passe avant de l’avoir vu – et même alors, on a toujours conscience que notre expérience ne reflète pas la réalité : du fait des difficultés auxquelles l’armée israélienne serait confrontée si elle tuait un citoyen américain non-armé ; du fait que j’ai, moi, les moyens d’acheter de l’eau quand l’armée détruit des puits et surtout parce que j’ai la possibilité de partir», raconte ainsi Rachel Corrie dans le courriel envoyé le 7 février. Pourtant, le 16 mars 2003, Rachel Corrie va mourir sous les chenilles d’un bulldozer de l’armée israélienne alors qu’elle tentait d’empêcher la destruction de maisons. Première volontaire étrangère tuée par l’armée israélienne dans la bande de Ghaza, Rachel Corrie est devenue un symbole de la mobilisation internationale en faveur des Palestiniens. Une pièce de théâtre basée sur ses écrits personnels a été jouée dans plus de dix pays ; l’un des bateaux engagés dans la flottille Free Gaza, le MV Rachel Corrie, porte son nom.(5)
«Rien ne prédestinait Rachel Corrie à devenir un symbole. Née le 10 avril 1979 à Olympia, dans ses écrits personnels, que Katharine Viner a utilisés pour la pièce de théâtre Mon nom est Rachel Corrie, l’Américaine raconte avoir commencé à militer pour la paix après le 11 septembre, avec, peu à peu, l’envie d’aller voir sur le terrain à quoi ses impôts servaient. Après un stage avec l’ISM, elle part fin janvier 2003 dans la bande de Ghaza. Cachant la blondeur de ses cheveux sous un foulard, Rachel Corrie va vivre pendant plusieurs semaines le quotidien des habitants de Rafah, qui l’hébergent et la choient en signe de gratitude. «J’ai très peur pour les gens ici. Hier, j’ai vu un père emmener ses deux petits enfants, qui lui tenaient la main, hors de portée des tanks, des snipers, des bulldozers et des Jeep parce qu’il pensait que sa maison allait exploser. Jenny et moi sommes restées dans la maison avec plusieurs autres femmes et deux petits bébés. (…) J’ai vraiment eu peur qu’ils soient tous abattus et j’ai essayé de rester postée entre eux et le tank», écrit-elle dans un courriel à sa mère, le 27 février.(5)
When killing is easy : dans ce documentaire sur Rachel Corrie, la BBC soutient la version selon laquelle le conducteur a délibérément tué la militante américaine. Le 16 mars 2003, Rachel Corrie essaie avec les autres membres de son organisation d’arrêter pacifiquement la démolition de la maison d’un médecin palestinien par deux bulldozers D9 dans le quartier de Hi Es Salam, à Rafah. «Depuis trois mois, un Européen ou un Américain y dormait chaque nuit, et Rachel y avait elle-même passé plusieurs nuits», raconte Dreg Sha, un autre volontaire présent sur les lieux. Habillée d’un gilet orange fluo et armée d’un haut-parleur, Rachel Corrie bataille pendant deux heures avec les autres volontaires pour tenter d’empêcher l’avancée d’un bulldozer. «Rachel a tenu tête au bulldozer seule parce qu’elle connaissait cette famille et parce qu’elle pensait que son action était juste. S’approchant de plus en plus de Rachel, le bulldozer a commencé à pousser la terre sous ses pieds. À quatre pattes, elle essayait de rester au sommet de la pile qui ne cessait de monter. À un moment, elle s’est retrouvée assez haut, presque sur la pelle. Suffisamment près pour que le conducteur puisse la regarder dans les yeux. Puis elle a commencé à s’enfoncer, avalée dans la terre sous la pelle du bulldozer. Le bulldozer n’a pas ralenti, ne s’est pas arrêté. Il a continué à avancer, pelle au niveau du sol, jusqu’à lui passer sur tout le corps. Alors il s’est mis en marche arrière, la pelle toujours au sol, et lui est repassé dessus», poursuit Dreg Sha. «Rachel gisait sur le sol, tordue de douleur et à moitié enterrée. Sa lèvre supérieure déchirée saignait abondamment. Elle ne put que dire : ‘’Je me suis cassé le dos’’. Après ça, elle n’arriva plus à dire son nom ni même à parler. (…) Mais on pouvait voir son état se détériorer rapidement. Des signes indiquant une hémorragie interne à la tête apparurent bientôt. Après environ un quart d’heure, des brancardiers sont arrivés et l’ont emmenée à l’hôpital.» Rachel Corrie est morte des suites de ses blessures à l’hôpital.

Une version contestée par l’armée israélienne

Aux termes de son enquête, l’armée a conclu que Rachel Corrie a été tuée «alors qu’elle perturbait les opérations menées sur le terrain par des bulldozers» militaires. «Corrie n’a pas été tuée parce que le bulldozer l’a écrasée ou du fait de l’action de cet engin, mais parce que des amas de terre et des matériaux de construction poussés par le bulldozer l’ont ensevelie», avait affirmé le rapport d’enquête de l’armée, dont le Guardian avait obtenu copie. L’armée a aussi accusé Rachel Corrie et les autres militants d’ISM d’avoir contribué à cette mort «par leur comportement illégal et irresponsable». Le procureur général militaire a fermé le dossier dès 2003 et aucune mesure disciplinaire n’a été prise.(5)
Bien plus tard, en 2012, le juge Oded Gershon, du tribunal du district de Haïfa, a donné raison à l’armée, en rejetant, le 28 août 2012, la plainte de Craig et Cindy Corrie. Ces derniers ont décidé de faire appel. Cindy Corrie, mère de la pacifiste américaine Rachel Corrie, s’est déclarée «profondément troublée» après la décision d’un tribunal israélien de rejeter une plainte présentée par la famille. «Nous croyons que la mort de Rachel aurait pu être évitée», a affirmé Cindy Corrie, la voix brisée par l’émotion. «Tout cela est mauvais pas seulement pour notre famille, mais c’est aussi un mauvais jour pour les droits de l’Homme, pour l’humanité, pour la loi et pour un pays comme Israël.»
Le père de Rachel, Graig, a également dénoncé le jugement. «Je suis un vétéran de l’armée (américaine), en onze mois au Vietnam, j’ai reçu neuf médailles. Je pense que le contrôle des militaires doit avoir lieu avant que ce genre d’incident se produise, nous avons vu que cela n’a pas été le cas pour Rachel Corrie», a-t-il déclaré. «Nous avons vu qu’au plus haut niveau militaire (israélien), on pense que l’on peut tuer impunément des gens à la frontière», a-t-il ajouté en faisant allusion à la ligne frontière entre la bande de Ghaza et l’Égypte où sa fille a été tuée.(6)

La mort en direct d’un jeune Palestinien de 12 ans à Ghaza

La dernière pièce du puzzle visant à montrer que depuis toujours «l’armée la plus morale» du monde fait ce qu’elle veut. Ni morale ni éthique, encore moins d’humanité : «Le 30 septembre 2000 mourait le jeune Mohamed Ed Doura dans des conditions atroces, victime de tirs croisés entre ‘’l’armée la plus pure du monde’’ et des Palestiniens suite à la provocation, deux jours plus tôt, de Ariel Sharon qui est venu plastronner sur l’esplanade des Mosquées. Ce sera le début de l’Intifada. Charles Enderlin, journaliste de renom, qui se trouvait au carrefour de Netzarim, colonie sauvage israélienne à Ghaza, avec son caméraman Talal Abou Rame, rapporte par l’image le calvaire de l’enfant qui tentait de se protéger avec son père derrière un petit muret. Le film brutal montre comment le père lève désespérément les mains, on voit nettement l’effroi de l’enfant puis plus rien, l’enfant soubresaute puis ne bouge plus fauché par une rafale, le père sera grièvement blessé.» Ces images, produites par France 2, feront le tour du monde. Dans le camp de réfugiés de Boureij, Jean-Paul Mari a retrouvé la famille de Mohamed Ed Doura, l’enfant de 12 ans tué par les soldats israéliens dans les bras de son père. Jamal, le père, et le fils Mohamed reviennent, nous dit Jean-Paul Mari, du marché, ils sont obligés de traverser un carrefour. «À l’approche du carrefour de Netzarim, le taxi collectif refuse d’aller plus loin. Jamal et son fils Mohamed, accroupis derrière un fût en ciment dur, «Le gosse a pris une balle dans la jambe. Le père le tirait vers lui, le serrait contre son dos pour essayer de le protéger de son corps», se rappelle Talal. Mohamed, terrifié, supplie son père : «Pour l’amour de Dieu, protège-moi, papa !» (…) Pour Mohamed, le chirurgien n’a pu que constater sa blessure à la jambe droite et sa mort causée par la balle qui lui a ouvert le ventre. Jamal, le père, avait le bras droit fracturé, la jambe droite broyée et l’os du bassin emporté sur 10 centimètres de large : «Trois impacts de balles de M16 à haute vélocité.»(7)
Dans le monde arabe, la nouvelle de la mort de Mohamed Ed Doura suscite une émotion considérable… Si Mohamed est mort, les images tournées par France 2 sont plus vivantes que jamais ! Les images, tournées par un caméraman de France 2 et commentées par le journaliste de la chaîne, Charles Enderlin, vont se trouver au centre de plusieurs polémiques ! Pendant 13 ans, d’obscurs personnages en Israël mais aussi en France vont tenter de nier ce qui s’est passé sur le carrefour Netzarim à Ghaza le 30 septembre 2000. Pendant 13 ans, ils vont tenter de faire proliférer des théories les plus folles sur l’affaire. Allant même jusqu’à dire qu’en réalité, Mohamed Ed Doura ne serait pas mort. Charles Enderlin, ancien chef du bureau de France Télévisions à Jérusalem pendant 34 ans, fut malgré lui au cœur de toute cette affaire, juste pour avoir fait son devoir de journaliste, transmettre la vérité !(8)

Le mépris habituel des autorités d’occupation

Le gouvernement israélien a affirmé dans un rapport qu’un reportage de France 2 sur la mort d’un enfant palestinien dans les bras de son père en 2000 était «infondé», affirmant s’appuyer sur des images non montées du reportage (…) «Nous avons toujours dit, y compris à la Cour suprême israélienne, que nous étions prêts à une enquête publique indépendante selon les standards internationaux», a répondu Charles Enderlin. «Nous n’avons jamais été contactés pour une enquête israélienne quelconque.» Kuperwasser n’a jamais contacté France 2. Dans les dernières années, l’affaire s’est polarisée autour du procès en diffamation intenté par France 2 et Charles Enderlin à Philippe Karsenty, qui, en 2004, avait dénoncé une «imposture médiatique». Le 16 janvier 2013, la cour d’appel a entendu de nouveau les parties et son arrêt, rendu le 26 juin 2013, condamne cette fois Philippe Karsenty. En octobre 2010, un livre de Charles Enderlin sur toute l’affaire est publié, Un enfant est mort, dans lequel il répond point par point à l’ensemble de l’argumentaire élaboré par Philippe Karsenty. Le journaliste François Bonnet juge que l’un des mérites du livre d’Enderlin est de « réfuter un par un les éléments avancés par les tenants de la manipulation».(9)
«Le jour de la mort de Mohamed Ed Doura, l’ONG israélienne B’Tselem nota que 15 autres civils palestiniens furent tués, dont un garçon de 12 ans, Samir Sudki Tabanjeh, et trois mineurs. Aucune de ces morts ne suscita de controverse.»(10)

L’honnêteté de Théo Klein, l’ancien président du CRIF

Théo Klein, ancien président du CRIF, qui s’était investi pour la paix, a adressé une lettre à son successeur, Richard Prasquier, pour son parti-pris : «Je suis plus qu’étonné, plus qu’effaré, véritablement indigné de l’utilisation que vous faites de la newsletter du CRIF pour y poursuivre de votre vindicte Charles Enderlin. (…) De surcroît, permettez-moi de vous dire que vous n’étiez pas, à cette époque-là, suffisamment proche ou suffisamment au fait peut-être de la situation en Israël pour n’avoir pas compris le caractère soudain et imprévisible de l’éclatement de cette seconde Intifada. Vous cherchez à changer la face des choses, la vérité d’un événement totalement regrettable mais dont il est impossible de nier qu’il a eu lieu. (…) Cet événement en question marque le début de la deuxième Intifada. (…) Le fait que la propagande arabe ait utilisé la mort de l’enfant n’en efface pas l’existence. (…) Les faits sont les faits. L’armée israélienne, sur ce point, n’a jamais cherché à apporter de preuve contraire aux propos que vous condamnez.(..) Le CRIF n’est pas votre tribune personnelle (…)»(11)

Qu’en est-il en définitive alors de la cause palestinienne ?

Le grand écrivain Edward analyse les origines du sionisme, et interroge la légitimité, unanime en Occident, d’une idéologie coloniale ayant causé tant de ravages. il écrit : «Nous étions sur le territoire appelé Palestine ; la spoliation et l’effacement dont nous avons été victimes et d’où ont résulté que presque un million des nôtres ont dû quitter la Palestine et que notre société est devenue non existante étaient-ils justifiés? Quelle est la règle morale ou politique qui exige que nous abandonnions nos revendications pour notre existence nationale, notre terre, nos droits humains ?»(12)
Pendant ce temps, la colonisation, faisant fi de la communauté internationale, continue : quinze pays européens, dont la France, l’Allemagne et l’Italie, demandent vendredi à Israël de revenir sur un projet de construction de plus de 4 000 logements en Cisjordanie.
«Nous sommes profondément préoccupés par la décision du Conseil israélien de planification d’avancer des plans pour la construction de plus de 4 000 unités de logements en Cisjordanie. Nous demandons aux autorités israéliennes de revenir sur cette décision.»
Ils demandent aux Israéliens de «ne pas procéder aux démolitions ou aux expulsions prévues, notamment à Masafer Yatta». Selon eux, «les colonies israéliennes constituent clairement une violation du droit international et empêchent une paix juste, durable et globale entre Israéliens et Palestiniens».
Cette prise de position européenne est intervenue pendant les obsèques de la journaliste Shireen Abu Akleh, tuée d’une balle dans la tête en Cisjordanie occupée où elle couvrait un raid militaire israélien, sur fond de violences persistantes.(13)

En quoi l’armée israélienne est-elle «morale» ?

Sait-on que les balles en caoutchouc utilisées sont en fait des balles métalliques avec une mince couche de plastique qui atténue la douleur mais qui fait aussi des dégâts ? (14)
Amnon Kapeliouk rapporte dans son article le parti-pris de Claude Lanzmann dans son film fleuve de 5 heures : Tsahal. A propos des snipers, il écrit : «Le film conte les dangers de l’Intifada, car un jet de pierre est susceptible de tuer. Mais une pierre lancée par l’homme ne peut franchir plus de 60 mètres. Or les francs-tireurs israéliens spécialisés visent, avec leurs lunettes, des manifestants qui jettent des pierres à une distance plus éloignée, ils en touchent un ou deux et dispersent ainsi la manifestation. «Les soldats tirent uniquement lorsqu’ils sont en danger», dit l’un des généraux dans le film. Mais combien, parmi les mille cinq cents tués et trente mille blessés de la première Intifada ont réellement mis en danger la vie des soldats ? Leur nombre est infime.(15)
Pascal Boniface, directeur de l’Institut français des relations internationales, sans doute excédé par l’outrecuidance, une de plus, répond au communautariste Bernard-Henri Lévy qui qualifiait l’armée israélienne d’«armée la plus morale du monde». Il écrit : «Peut-on dire d’une armée de n’importe quelle nation qu’elle est la plus morale du monde, dépassant celle des 191 autres pays ? (…) Cette affirmation sur l’armée la plus morale du monde serait d’ailleurs démentie par de nombreuses ONG israéliennes. Est-ce que ce concept d’armée ‘’la plus morale du monde’’, accolé régulièrement à Tsahal, n’est pas justement le fruit d’une campagne de désinformation ? Faut-il rappeler à Bernard-Henri Lévy que, à plusieurs reprises, des militaires israéliens ont volontairement tiré sur des civils, sans avoir été mis en danger et la plupart du temps sans qu’aucune enquête sérieuse soit menée ? Il y a des militaires israéliens qui se conduisent très bien, notamment les pilotes, qui ont refusé d’aller bombarder les populations civiles, mais auxquels Bernard-Henri Lévy ne doit certainement pas se référer. Par contre, le comportement de certains soldats aux check points, humiliant volontairement des civils palestiniens, ne permet pas d’abonder dans son sens. Par définition, une armée d’occupation, israélienne ou autre, ne peut être ‘’morale’’. (…) Lorsqu’il dit que ‘’les enfants de Ghaza sont de la chair à canon pour le gang d’islamistes qui dirige le territoire’’, n’est-ce pas aussi de la désinformation ? Qui a tué plusieurs centaines d’enfants pendant l’opération ‘’Plomb durci’’ ? (…)»(16)
Aux dernières nouvelles, la direction de l’École supérieure du journalisme de Paris a décidé, le vendredi 14 mai, de donner le nom de la journaliste Shireen Abu Akleh à la première promotion des diplômés du pôle arabophone (année universitaire 2022-2023).
La démarche est motivée par une volonté de rendre justice à la reporter sacrifiée sur l’autel d’une colonisation encouragée tacitement par le silence complice de la communauté internationale. Il est précisé que Shireen Abu Akleh devait rejoindre le corps enseignant de l’école.

Conclusion

Trois victimes qui appartiennent aux trois religions montrent s’il en est que «l’armée la plus pure» ne s’embarrasse pas de préférence. Même pas de la nationalité. Rachel Corrie était anglaise ; Shireen était américano-palestinienne. Aucun de ces pays n’est intervenu énergiquement pour défendre la mémoire des victimes. Reste la conscience internationale. Réagissant au meurtre de la journaliste palestinienne, les mêmes vœux pieux : la Ligue des États arabes appelle à «une responsabilité internationale et la poursuite de ses auteurs devant les instances judiciaires internationales compétentes pour crime de guerre et violation grave des règles du droit international».
Quant à l’Organisation de la coopération islamique (OCI), comme le Conseil de sécurité, ils dénoncent «une violation manifeste des lois et normes internationales, nécessitant une enquête immédiate». Peut-on moraliser les guerres ? Peut-on rappeler à l’ordre Israël ? Les deux premières affaires sont passées à la trappe et le temps a fait son œuvre. Pourquoi alors cette obstination à nier cette mort-là ? Parce que ces images, qui montrent en direct la mort d’un innocent, désarmé, sont insupportables. Et parce que l’armée israélienne — comme d’autres — mène désormais une guerre totale aux images qui peuvent lui aliéner l’opinion. «L’armée la plus pure du monde» que Claude Lanzmann a tenté de vendre démontre, de jour en jour, que c’est une armée non seulement cruelle qui ne respecte pas les droits de la guerre, mais que, forte et sûre d’elle-même, elle puise dans son délire messianique la conviction qu’elle appartient à la race des seigneurs.»(17) C’est dire qu’il n’y a aucune chance que l’enquête aille jusqu’au bout. Ainsi va le monde.

C. E. C.

1. https: //www. 20minutes. fr/monde /3287731-20220511-journaliste-al-jazeera-tuee-sang-froid-forces-israeliennes
2. https://www.elkhabar.com/press/article/208835/les-autorit%C3%A9s-refuse-de-donner-deux-balles-%C3%A0-loccupation/
3. https://lapatrienews.dz/assassinat-de-shireen-abou-akleh-larmee-de-loccupation-sioniste-perd-ses-moyens-de-propagande/
4. Chabane Bensaci https://www.lexpression.dz/internationale/l-etat-hebreu-se-moque-des-condamnations-35636213 mai
5. Hélène Sallon 28 août 2012 https:// www.lemonde. fr/proche-orient/article/2012/08/28/qui-etait-rachel-corrie-morte-sous-les-chenilles-d-un-bulldozer-israelien_1752278_3218.html
6. https://www.lepoint.fr/monde/la-mere-de-rachel-corrie-profondement-troublee-28-08-2012-1499957_24.php
7. Jean-Paul Mari http://hebdo.nouvelobs. com/sommaire/monde/037320/c-est-ici-qu-on -meurt.html
8. https://www.franceinter.fr/emissions/affaires-sensibles/affaires-sensibles-23-mars-2017
9. https://www.lepoint.fr/medias/affaire-al-doura-israel-conteste-la-version-de-france-2-20-05-2013-1669903_260.php AFP 20/05/2013
10. https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Mohammed_al-Durah.
11. http://www.crif.org/actualites/commentaires-de-richard-prasquier-sur-la-lettre-de-theo-klein-%C3%A0-haim-musicant/30267
12. Edward W. Saïd, La Question de Palestine (The Question of Palestine, 1979 Vintage Books éditions, New York). Réédité en 2010 chez Actes Sud
13. https: //www. lorientlejour .com/article/ amp/1299380/ cisjordanie-15-pays-europeens-demandent-a-israel-de-renoncer-a-un-projet-de-colonies 13 mai 2022
14. https://www.monde-diplomatique .fr/mav/88/KAPELIOUK/13690
15. https://www.lemonde.fr/blog/ filiu/2021/05/16/le-mythe-des-balles-en-caoutchouc-israeliennes/
16. Pascal Boniface, directeur de l’IRIS.
17.https://www.lexpressiondz.com/index.php/chroniques/l-analyse-du-professeur-chitour/le-courage-de-charles-enderlin-83148

Par le professeur émérite
Chems Eddine Chitour
École polytechnique, Alger

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur

Source : Le Soir d’Algérie
https://www.lesoirdalgerie.com/…