Palestine Legal a recensé de nombreux rapports de censure qui, ensemble,
dressent le tableau d’une répression systématique
(Nick Lachance/NurPhoto via Getty Images)

Par Radhika Sainath

Une vague effrayante de licenciements, de menaces et de représailles contre des écrivains et des militants pro-palestiniens a glacé le climat politique. Aujourd’hui, plus que jamais, « l’exception palestinienne » remet en question les normes de la liberté d’expression.

Source : Jacobin Mag, Radhika Sainath
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

La semaine dernière, la nouvelle selon laquelle l’Associated Press avait licencié une jeune journaliste en raison de son soutien aux droits des Palestiniens alors qu’elle était encore étudiante à Stanford a fait exploser Twitter.

Les Stanford College Republicans (qui ont souvent dénoncé la culture de l’annulation) – [La cancel culture, ou call-out culture, est une pratique née aux États-Unis consistant à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, des individus, groupes ou institutions responsables d’actions, comportements ou propos perçus comme problématiques,NdT] se sont vantés d’avoir réussi à « annuler » Emily Wilder, ce qui a smblé d’autant plus choquant que cela s’est produit au moment même où Israël venait de bombarder le bureau de l’AP à Gaza.

On parle beaucoup ces jours-ci de l’hypocrisie des libéraux et de la droite concernant la culture de l’annulation et de la façon dont la Palestine en est un parfait exemple. En 2015, Palestine Legal (où je travaille) et le Center for Constitutional Rights ont publié un rapport appelant cela l’exception palestinienne à la liberté d’expression. Existe-t-il une « exception palestinienne » ? La Palestine est-elle la « réelle » culture de l’annulation ? Ou alors sommes-nous en face de quelque chose de pire ?

Alors que les Palestiniens se rassemblent dans des soulèvements sans précédent pour lutter contre le nettoyage ethnique et l’apartheid dont Israël se rend coupable, les étudiants, les professeurs, les militants de base et à peu près tous ceux qui ont une conscience lèvent la voix pour s’opposer au soutien américain des crimes de guerre israéliens.

Et ici, à Palestine Legal, nos téléphones ne cessent de sonner, saturés de rapports de censure et de tentatives de censure, chacun d’entre eux peut ressembler à un incident isolé de culture d’annulation, mais ensemble, ils peignent une image de répression systématique.

La semaine dernière, une personne nous a raconté comment Facebook l’avait bloquée pendant trente jours pour avoir publié une réponse affirmant « qu’Israël esta hacienda terrorism por racismo… matando ninos y mujeres y mintiendo q eran terrorists » (Israël pratiquait le terrorisme raciste… en tuant des enfants et des femmes et en mentant proclamant que c’était des terroristes) – alors que le message original qualifiant les Palestiniens tués à Gaza de « terroristas » a été conservé. Nous avons appris que les transactions Venmo [Venmo est un service de paiement mobile détenu par Paypal,NdT] sont bloqués si le mot « Palestine » y figure, mais que les propos indiquant que l’argent est destiné aux « bombes à fragmentation israéliennes » et aux « armes chimiques des Forces de Défense Israéliennes » transitent directement sans problème. Et c’est sans compter les centaines de rapports que des groupes comme Access Now et 7almeh ont reçu de sociétés de médias sociaux suspendant des comptes et bloquant des hashtags d’utilisateurs dénonçant la violence de l’armée israélienne.

Ce n’est pas seulement la Big Tech qui censure le soutien à la Palestine.

Des personnes ayant de la famille en Palestine ont déclaré avoir perdu leur emploi ou avoir été menacées pour avoir, sur les médias sociaux, publié leur opposition à l’expulsion, à la discrimination ou au meurtre de membres de leur famille par Israël.

Au Middlebury College, dans le Vermont, Kamli Faour, étudiante américaine de niveau supérieur, d’origine palestinienne et co-présidente de Students for Justice in Palestine (SJP), a reçu de multiples menaces après que son groupe a lancé un site Web didactique sur l’apartheid israélien. Craignant pour sa sécurité, Faour n’a pas quitté sa chambre pendant plusieurs jours et a envisagé de quitter le campus (Le coprésident juif de SJP, Matt Martignoni, n’a pas reçu de telles menaces, bien que Middlebury ait fait pression sur lui, il est petit-fils de survivants de l’Holocauste, afin qu’il supprime du site Web du groupe toute critique envers le sionisme). Des parents ont demandé que les SJP soient exclus des logements étudiants sur le campus, tandis que le groupe anti-palestinien StandWithUs a menacé Middlebury d’une plainte pour atteinte aux droits civils, affirmant que le fait d’autoriser SJP à faire la publicité du lien du du site web End Israeli Apartheid sans être puni créait un « double standard » antisémite.

Bien qu’en 2017, l’université ait publié une déclaration pour défendre le discours de Charles Murray, suprémaciste blanc décrié, elle a dit aux étudiants de SJP – qui ont demandé à plusieurs reprises une déclaration reconnaissant le droit du groupe à exister et à s’exprimer sur le campus – qu’elle n’était pas en mesure de le faire car « tout autre message de l’administration entraînera très probablement une escalade et non une diminution du préjudice ».

Dans le sud, à Tallahassee, en Floride, le jeune Palestinien Ahmad Daraldik vient de déposer une plainte pour atteinte aux droits civils auprès de l’Office for Civil Rights du ministère de l’Education, après que l’université d’État de Floride a non seulement toléré mais amplifié une discrimination anti-palestinienne rampante pendant près d’un an. En juin dernier, Ahmad est entré dans l’histoire en devenant le premier Palestinien à être élu président du Sénat des étudiants. Mais quelques jours plus tard, des étudiants anti-palestiniens ont déterré un post Instagram où Daraldik, qui a passé une partie de son enfance en Cisjordanie, maudissait l’occupation israélienne.

Daraldik a fait l’objet d’une violente campagne de dénigrement à laquelle ont participé des législateurs de l’État de Floride, y compris le directeur responsable de la réponse de l’État au Covid-19, des parents et des donateurs en colère, et même une application de cyber intimidation sponsorisée par le gouvernement israélien.

Au cours des deux dernières semaines, nous avons reçu un nombre record d’appels de personnes aux États-Unis qui sont censurées, menacées ou faussement accusées d’antisémitisme parce qu’elles soutiennent les droits des Palestiniens. La doyenne d’une université publique de la côte Est a interdit aux étudiants de publier sur les médias sociaux des messages qui seraient en faveur d’un « camp. » La doyenne s’est ensuite excusée, après que les étudiants ont invoqué le Premier amendement, en basant leur contestation sur une inquiétude pour leurs perspectives d’emploi.

Mais l’histoire de la façon dont les personnes qui ont osé critiquer Israël ont perdu leur emploi n’est pas nouvelle. Y a-t-il un professeur, où que ce soit dans ce pays, qui ne se souvient pas comment Steven Salaita a été licencié d’un poste de titulaire à l’Université de l’Illinois Urbana-Champagne pour avoir écrit des tweets critiquant le bombardement de Gaza par Israël en 2014 ? Salaita a intenté un procès et l’université a finalement transigé, mais le rêve de Salaita d’enseigner et de faire de la recherche n’est plus. Il conduit désormais un bus scolaire.

Et, bien sûr, on peut citer Marc Lamont Hill, qui lui a été licencié de CNN, mais aussi Angela Davis, qui elle s’est vue retirer un prix des droits humains (il a été réattribué), et des éducateurs partout dans le pays ont perdu leur emploi pour avoir soutenu la liberté des Palestiniens, s’être élevés contre l’idéologie politique du sionisme, ou avoir simplement partagé un article du New York Times dont le titre était « DES ISRAËLIENS TUENT PAR DIZAINES À GAZA. » (Cela arrive aussi au Canada.)

De 2014 à 2020, Palestine Legal a répondu à 1707 incidents de suppression. Ayant travaillé là-bas depuis le tout début, je peux vous dire que les histoires vont de l’absurde au surréaliste en passant par le déchirant. Mais je suis contrainte de garder la grande majorité de ces incidents confidentiels parce que la menace de préjudice est plus que réelle.

Un des incidents qui m’a marquée au fil des ans est la façon dont, en 2011, en raison de la pression exercée par des groupes anti-palestiniens, le Oakland Museum of Children’s Art (MOCHA) a annulé une exposition d’œuvres d’art d’enfants palestiniens représentant les bombardements israéliens de 2008-2009.

J’ai vécu au-dessus d’un orphelinat palestinien dans la ville de Tulkarem, en Cisjordanie, pendant environ un an au cours de la deuxième Intifada, et les œuvres des enfants, parmi lesquels des dessins au crayon représentant des soldats, des chars et des drapeaux israéliens, me rappelaient tellement les dessins des enfants palestiniens de Tulkarem. Le MOCHA a justifié l’annulation de l’exposition en affirmant que les œuvres des enfants présentaient un contenu inapproprié, alors même que le musée avait déjà exposé des œuvres d’enfants irakiens décrivant l’occupation américaine et d’enfants ayant vécu la Seconde Guerre mondiale.

En travaillant à Palestine Legal, je ne peux m’empêcher de penser à l’insistance de Joseph McCarthy pour éradiquer le communisme dans tous les domaines de la vie américaine. Les personnes travaillant dans les médias, les universités et l’industrie étaient convoquées par la Commission des activités anti-américaines de la Chambre des représentants et interrogées sur leur soutien au communisme.

Si chacun de ces incidents pris isolément peut ressembler aux actions de censure d’une institution particulière, lorsqu’on les met bout à bout, on ne peut s’empêcher de constater qu’il existe peu d’endroits où l’on peut s’exprimer en toute sécurité en faveur de la liberté palestinienne sans être menacé de répandre de fausses accusations ou de diffamations préjudiciables à sa carrière.

Mais le vent est en train de tourner. Contrairement aux hypothèses de l’ère McCarthy, qui a détruit une génération de gauchistes américains, la réponse pro-israélienne impulsive et incontestée ne peut plus être considérée comme allant de soi. Alors que les médias conservateurs et des législateurs comme le sénateur Tom Cotton ont demandé l’annulation du film de Wilder, celle-ci a bénéficié d’un soutien remarquable de la part de personnalités de premier plan.

Bien sûr, la censure n’est pas propre à la Palestine. Comme le montre le récent refus de l’Université de Caroline du Nord de titulariser Nikole Hannah-Jones pour son travail sur le Projet 1619 [The 1619 Project est un projet du New York Times Magazine en 2019 visant à réévaluer l’influence de l’esclavage aux États-Unis sur l’histoire du pays, fondé par Nikole Hannah-Jones, une de ses journalistes, et qui a été au coeur de controverses historiques,NdT], partout où les gens expriment leur exigence de justice raciale, il y a de la censure.

Radhika Sainath est avocate des droits civils à Palestine Legal et avocate associée au Center for Constitutional Rights. On a pu la voir sur MSNBC, Al Jazeera English, Democracy Now ! et dans le Wall Street Journal, le New York Times et le Los Angeles Times où elle a abordé les thèmes d’Israël/Palestine, des mouvements sociaux et de la répression des manifestants du printemps arabe.

Source : Jacobin Mag, Radhika Sainath, 23-05-2021

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Source : Les Crises
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