Le président Joe Biden rencontre des chefs militaires, dont le secrétaire à la Défense Lloyd Austin (à gauche) et le général Mark Milley, chef d’état-major interarmées (à droite), dans la salle à manger d’État de la Maison-Blanche, à Washington, mercredi 26 octobre 2022. (AP Photo/Susan Walsh)

Par Andre Damon

Jeudi, l’armée américaine a publié trois documents stratégiques qui dévoilent des plans de conflit avec la Chine et la Russie et déclarent que les armes nucléaires constituent le «socle» de la stratégie militaire américaine.

La publication de la Stratégie de défense nationale, de l’Examen de la posture nucléaire et de l’Examen de la défense antimissile intervient moins de deux semaines après que le gouvernement Biden a publié sa Stratégie de sécurité nationale. Il y promettait que les États-Unis «gagneraient» le conflit avec la Russie et la Chine durant ce qu’il appelait une «décennie décisive».

Ces documents insistent à nouveau sur les affirmations fondamentales faites en 2018 par la Stratégie de défense nationale du gouvernement Trump. Celle-ci déclarait : «la concurrence stratégique interétatique, et non le terrorisme, est désormais la principale préoccupation de la sécurité nationale des États-Unis».

En présentant la Stratégie de défense nationale, le secrétaire à la Défense Lloyd Austin a qualifié la Chine de «défi du rythme» pour l’Amérique, tandis que la Russie constituait une «menace immédiate et aiguë.»

Austin a déclaré que la Chine restait le seul adversaire «ayant à la fois l’intention de remodeler l’ordre international et, de plus en plus, le pouvoir de le faire».

La Stratégie de défense nationale qualifie la Chine de «défi le plus complet et le plus sérieux pour la sécurité nationale des États-Unis», et l’Examen de la posture nucléaire affirme que «d’ici les années  2030, les États-Unis seront, pour la première fois de leur histoire, confrontés à deux grandes puissances nucléaires en tant que concurrents stratégiques et adversaires potentiels».

Commentant la signification de ces documents, l’Atlantic Council a précisé que les références au «conflit» dans les documents devaient être comprises comme des références au «conflit cinétique», c’est-à-dire à la guerre armée.

Si l’on ajoute l’accent mis sur «faire campagne», cela dit haut et clair que le monde est aujourd’hui activement contesté et que le Département de la Défense (DOD) et l’ensemble du gouvernement américain ne préparent pas juste un conflit cinétique potentiel, mais qu’ils sont déjà engagés dans une contestation active centrée sur la Chine et accessoirement sur la Russie.

L’accent mis par la Stratégie de défense nationale sur le «faire campagne» signalera que le DOD et d’autres ministères américains mènent déjà des opérations pour désavantager la Chine, ce qui équivaut à une nouvelle guerre froide. L’époque où le DOD prétendait que ses activités – opérations de liberté de navigation, vols de reconnaissance, exercices multilatéraux – n’étaient que des «choses que nous avons toujours faites» est révolue.

En mars 2020, alors qu’il faisait campagne pour la présidence, Biden avait promis de répudier la «première utilisation» des armes nucléaires. Il écrivait: «Je crois que le seul objectif de l’arsenal nucléaire américain devrait être de dissuader et, si nécessaire, de riposter à une attaque nucléaire. En tant que président, je m’efforcerai de mettre cette conviction en pratique, en consultation avec l’armée américaine et les alliés des États-Unis».

Le document de stratégie nucléaire de Biden ne se contente pas de rejeter ce point de vue, il dévoile de manière positive une vision globale des armes nucléaires comme constituant le «socle» de la stratégie militaire américaine.

Le document, selon la fiche d’information du ministère de la défense américain:

reconnaît que les armes nucléaires sous-tendent toutes nos priorités de défense nationale et qu’aucun élément de la puissance militaire américaine ne peut remplacer les effets dissuasifs uniques que procurent les armes nucléaires. Bien que le rôle fondamental des armes nucléaires américaines soit de dissuader une attaque nucléaire, plus largement elles dissuadent toute forme d’attaque stratégique, rassurent alliés et partenaires, et nous permettent d’atteindre les objectifs présidentiels si la dissuasion échoue.

En d’autres termes, les États-Unis se réservent le droit d’utiliser des armes nucléaires pour répondre à une attaque non nucléaire, ce qui brouille la distinction entre conflit «conventionnel» et guerre nucléaire.

Ce point est développé dans le briefing du ministère de la Défense. Selon un responsable du ministère, l’Examen de la posture nucléaire «établit une stratégie qui repose sur les armes nucléaires pour dissuader toute forme d’attaque stratégique. Cela inclut l’emploi de l’arme nucléaire à n’importe quelle échelle, et cela inclut les attaques de nature stratégique à forte conséquence qui utilisent des moyens non nucléaires».

La publication du document a été rapidement condamnée par les experts en contrôle des armements. «L’Examen de la posture nucléaire (NPR) non classifié du gouvernement Biden est, au fond, un document terrifiant», a écrit l’Union of Concerned Scientists (UCS).

«Non seulement il maintient le monde sur la voie d’un risque nucléaire grandissant, mais à bien des égards, il augmente ce risque», a fait valoir l’UCS, affirmant que «la seule réponse américaine viable consiste à reconstruire l’ensemble de l’arsenal nucléaire américain, à maintenir un ensemble de politiques nucléaires dangereuses datant de la guerre froide et à menacer d’utiliser en premier les armes nucléaires dans divers scénarios».

Cette organisation poursuit ainsi:

La réalité est qu’un simple appel téléphonique du président et l’émission d’un code plus court qu’un tweet pourraient conduire au lancement de centaines de missiles à armement nucléaire en moins de cinq minutes. Ceux-ci atteindraient leurs cibles en moins d’une demi-heure avec des ogives vingt fois plus destructrices que la bombe qui a détruit Hiroshima.

Tout en s’inscrivant dans la continuité fondamentale de la stratégie de sécurité nationale de Trump, le document répudie la rhétorique utilisée par la stratégie de défense nationale de 2010 du gouvernement Obama. Comme l’écrit le New York Times à propos de la stratégie nucléaire du Pentagone,

Mais son contraste avec le dernier document publié par un président démocrate, Barack Obama, est frappant. La stratégie de M.  Obama – publiée pour la première fois en 2010 avec à l’époque M.  Biden comme vice-président – visait à réduire considérablement le rôle des armes nucléaires dans la défense des États-Unis. Il s’attachait principalement à empêcher les groupes terroristes d’avoir accès aux matières nucléaires. À l’époque, la Chine et la Russie étaient considérées comme des partenaires à part entière dans l’effort visant à contenir l’arsenal nucléaire de la Corée du Nord et à dissuader l’Iran de fabriquer des armes nucléaires.

Dans son introduction, la Stratégie de défense nationale affirme que l’armée américaine «se concentrera sur la sauvegarde et l’avancement des intérêts nationaux vitaux des États-Unis», qui incluent la «prospérité économique» de l’Amérique.

Cela marque une évolution importante par rapport à la Stratégie de défense nationale de Trump en 2018, qui faisait largement référence à l’utilisation de la force militaire pour garantir les intérêts économiques de manière négative – affirmant que c’était la Chine qui le faisait. Alors que c’était là l’implication claire du document de 2018, la définition des «intérêts nationaux» avancée par le document  2022 du Pentagone, qui inclut la «prospérité économique», est un pas plus ouvert encore vers l’approbation d’une doctrine disant que la guerre est un moyen acceptable pour garantir des objectifs économiques.

Ces documents, restés sans discussion sérieuse dans les médias américains, montrent clairement la fausseté fondamentale de l’affirmation que le renforcement massif de l’armée américaine cette année est une réponse à «l’agression russe». En réalité, dans la pensée des planificateurs de guerre de la Maison-Blanche et du Pentagone, la hausse massive des dépenses militaires et les plans de guerre avec la Chine sont causés par «des changements dramatiques dans la géopolitique, la technologie, l’économie et notre environnement».

Ces documents disent clairement que les États-Unis considèrent la montée économique de la Chine comme une menace existentielle, à laquelle il faut répondre en menaçant d’utiliser la force militaire. Les États-Unis considèrent la subjugation de la Russie comme un tremplin essentiel pour le conflit avec la Chine.

Les travailleurs du monde entier doivent considérer ces documents comme un avertissement. Le capitalisme américain est prêt à tout afin d’affirmer son hégémonie mondiale. Comme le montre l’épouvantable legs des invasions américaines de l’Irak et de l’Afghanistan, l’impérialisme américain est prêt à tuer des millions de personnes au nom de sa campagne pour dominer le monde.

L’explosion de l’impérialisme américain qui a commencé avec la guerre du Golfe, l’année même de la dissolution de l’URSS, vise de plus en plus directement la Russie et la Chine, que les États-Unis considèrent comme les principaux obstacles à une domination sans entrave du monde. Les stratèges américains ont longtemps considéré la domination de la masse continentale eurasienne et de ses vastes ressources naturelles comme la clé permettant de dominer le monde.

Mais la campagne d’hégémonie mondiale des États-Unis ne fait qu’intensifier la crise du capitalisme, déclenchant une crise inflationniste dans laquelle des millions de gens sont de plus en plus incapables de se procurer nourriture et carburant. Cela a provoqué une recrudescence de la lutte des classes dans le monde, qui s’entrecroise de plus en plus avec la perspective du socialisme.

Face au plan du Pentagone pour une «décennie décisive» de guerre, la classe ouvrière doit lutter pour ce que le Comité international de la Quatrième Internationale a appelé la «décennie de la révolution socialiste», en construisant un mouvement mondial contre la guerre.

(Article paru d’abord en anglais le 29  octobre 2022)

Source : WSWS
https://www.wsws.org/fr/…

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