Par Leila Mazboudi

En voulant s’accaparer le paysage politique libanais, l’Arabie saoudite serait en train de le perdre.

Une tournée dans le nord du Liban et sa capitale Tripoli où la base populaire formée essentiellement de la communauté sunnite a longtemps été très fidèle au royaume wahhabite illustre cette perte de vitesse.

Selon le journaliste libanais Ghassan Saoud, on ne voit plus les banderoles de soutien à son roi et son prince héritier qui ornaient ses rues et ses magasins.
Les gens ne semblent pas concernés devant le débat houleux entre les politiciens depuis l’éclatement de l’affaire du ministre de l’Information George Kordahi, constate-t-il.

Elle est plutôt perçue comme étant un prétexte de plus affiché par Riyad pour châtier les Libanais, dont ses alliés depuis trois décennies  du courant du Futur, pour la simple raison qu’ils n’ont pu circonscrire le Hezbollah de la vie politique libanaise ni mettre un terme à ce qu’elle considère être l’influence iranienne dans ce pays.

Il n’échappe pas aux habitant du nord l’évènement de la séquestration de leur leader et Premier ministre Saad Hariri à Riyad, en 2017, pour l’obliger à démissionner devant les écrans, non sans humiliation. Un moment crucial qui incarne à leurs yeux le bouleversement de la politique saoudienne au pays du cèdre, et où ils en sont les premières victimes.

Les accointances entre l’ambassadeur saoudien au Liban et le chef du parti des Forces libanaises Samir Geagea et le parti pris en sa faveur ne sauraient laisser indifférents les habitants de cette région, alors que ce dernier est accusé d’avoir tué l’un de leurs grands leaders, le Premier ministre Rachid Karamé pendant la guerre civile.

Mêmes ceux qui misent sur des réalisations de la politique saoudienne ont dû se désillusionner lorsqu’elles ont eu des effets inverses, indique Saoud.
Son plus gros échec aura été sans doute le soutien à l’insurrection en Syrie, via les réseaux des takfiristes qui étaient passés par cette région du Liban, et la campagne d’incitation confessionnelle pendant une dizaine d’années qui l’a accompagné.

Et ceux qui s’obstinent à lui faire part de leur soutien indélébile, Riyad ne leur accorde plus aucun intérêt. « Elle se comporte avec toutes les manifestations de solidarité en deca de celles qui devraient être sanguinaires comme s’ils se moquaient d’elle car elles se sont avérées inutiles », en déduit Saoud. Selon certains observateurs, les dirigeants saoudiens poussent les évènements vers une guerre civile au Liban, conduite par les FL.

Selon lui, l’argent de l’Arabie a été absorbé dans sa majeur partie par une caste de politiciens corrompus, et aucun moment il n’a servi à financer un quelconque projet agricole, industriel, de production, éducatif, touristique ou autres… de Tripoli au Akkar, en passant par al-Miniyeh (un quartier défavorisé de Tripoli), qui puisse profiter au gens. À l’instar de ceux qui ont été financés par l’Iran ou les ambassades allemande, française ou américaine.
« On n’y trouve aucune une plaque qui puisse commémorer l’inauguration par l’Arabie saoudite d’un projet de production ou de développement, contrastant avec tous les sentiments de gratitude qui abondent sur les réseaux sociaux rendant hommage à la générosité du royaume envers les Libanais », fait-il remarquer.

Après la dernière mesure saoudienne à l’encontre du Liban en réduisant à minima les liens diplomatiques et en interdisant ses exportations, les Libanais appréhendent certes les deux dernières cartes auxquelles l’Arabie pourrait avoir recours dans sa vengeance aveugle contre le Liban : celle des Libanais qui travaillent sur son sol. Elle pourrait leur interdire de transférer de l’argent à leurs proches au Liban, ce qui ne manquera pas de leur nuire en cette période de crise aigüe. Des bruits courent aussi qu’ils pourraient être expulsés, et leurs biens pourraient être confisqués comme cela s’est passé avec ceux des Emirats arabes unis la première décennie de l’an 2000.
Dans ce cas, ils ne comptent pas rester pas les bras croisés :  un recours à la justice internationale pourrait très bien être entamé.

Et puis comme l’histoire n’aime pas le vide, l’Arabie pourrait très bien être substituée par la Turquie qui multiplie ses initiatives au pays du cèdre, surtout dans l’environnement de la communauté sunnite.

Récemment, en plein dans la crise entre Beyrouth et Riyad, après le départ de l’ambassadeur saoudien, le ministre turc des AE s’est pointé dans la capitale libanaise.

Ankara a inclus depuis 2015 le Liban dans son programme d’aide militaire extérieure , octroyant à son armée une aide diversifiée, dont des munitions, des pièces de rechange pour des chars et des véhicules de transport de soldats.

A partir de 2018, son assistance a élargi son champ d’action en direction des forces de sécurité libanaises. Une certaine coordination sécuritaire s’est établie entre le chef de son renseignement Haqane Fidane et le chef de la Sécurité général Abbas Ibrahim.

Après l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, elle a envoyé des équipes médicales du ministère de la Santé et du Croissant rouge et une aide importante aux victimes et rescapés.

Elle a ouvert plusieurs centres culturels pour l’enseignement de la langue turque et octroyé des bourses d’études dans ses universités. Elle a accueilli les investissements banquiers libanais sur son sol, et suspendu les visas entre les deux pays… Fait marquant, elle accordé la nationalité à plusieurs milliers de libanais d’origine turque.

Auprès de la communauté sunnite libanaise, l’image de marque de la république turque est certes plus resplendissante que celle du royaume wahhabite. Pour des raisons civilisationnelles, de régime politique plus moderne, qui adopte une politique plus indépendante de l’Occident, plus en phase avec la cause palestinienne pour laquelle elle a pris des positions tranchées, allant jusqu’à rompre ses liens avec ‘Israël’. Cet environnement semble bien vouloir remplacer les Saoudiens par les Turcs comme référence régionale.

Chez les autres communautés, les relations avec les Turcs se sont avérées plus fluides qu’avec les Saoudiens. A la différence de ces derniers, ils ne semblent pas aussi susceptibles à la relation avec le Hezbollah. Avec les autres protagonistes politiques, ils n’affichent aucune préférence et à aucun moment ils ne dépassent le chef de l’Etat Michel Aoun. Ils respectent la diversité des composantes libanaises et n’imposent pas de diktat.

Ils évitent pertinemment tout ce que les Saoudiens n’ont eu cesse de commettre durant ces années, récoltant les revers dont ils sont les seuls à blâmer.

Source : Al Manar
https://french.almanar.com.lb/…