Un manifestant brandit un drapeau palestinien face à des forces armées israéliennes lors d’une manifestation contre le projet israélien d’annexion de parties de la Cisjordanie occupée, près de Tulkarem, 5 juin 2020. [Mohamad Torokman/Reuters]

Par Mark Muhannad Ayyash

Seule la formation d’un seul État décolonisé sur tout le territoire de la Palestine historique peut mettre fin aux ambitions coloniales d’Israël.

Le 26 janvier, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a posté sur son compte Twitter une vidéo électorale du Likoud dans laquelle une carte de l’ensemble du territoire de la Palestine historique apparaît sous les mots « un seul État ».

Ce n’était pas la première fois qu’un éminent homme politique israélien exprimait publiquement son attachement à la vision du Grand Israël – un État-nation juif souverain sur toutes les terres situées entre le Jourdain et la mer Méditerranée, y compris les territoires palestiniens. En fait, de telles déclarations sont si courantes dans les campagnes électorales israéliennes que le tweet de Netanyahou n’a guère suscité de discussion sérieuse sur la scène internationale.

Mais les observateurs internationaux n’ont pas gardé le silence sur la dernière ode de Netanyahou au « Grand Israël », simplement parce qu’ils l’ont considérée comme une fanfaronnade électorale destinée à pousser les votes vers le Likoud. Ils ont ignoré le tweet parce qu’ils savent depuis longtemps qu’Israël veut étendre sa souveraineté sur l’ensemble du territoire.

En effet, alors que nombreux sont ceux à utiliser encore occasionnellement la rhétorique vide de sens de « préserver la solution à deux États avant qu’il ne soit trop tard », aucun observateur sérieux ne croit que la création d’un État palestinien souverain est un objectif réel d’Israël, ou de l’une des puissances mondiales hégémoniques telles que les États-Unis ou le Royaume-Uni.

Aujourd’hui, la « solution à deux États » n’est rien d’autre qu’une diversion. C’est un mythe utilisé par Israël pour détourner l’attention de ses efforts visant à faire du rêve du Grand Israël une réalité. Les actions d’Israël, de l’expansion implacable des colonies à la déshumanisation systématique des Palestiniens, montrent clairement qu’il n’a pas l’intention de permettre un jour la formation d’un État palestinien souverain.

Sur la base de ce qu’Israël fait, et non de ce que dit sa Hasbara, il n’y a que deux voies possibles pour sortir du statu quo actuel : la formation d’un seul État d’apartheid sur toute la terre de la Palestine historique, dans lequel seule une poignée de Palestiniens vivent comme des citoyens de seconde zone, ou un État décolonisé, où tous les citoyens jouissent des mêmes droits et libertés, indépendamment de leurs origines ethniques et religieuses.

Il n’est pas difficile d’imaginer comment se déroulerait le premier scénario. Le régime d’apartheid a été une caractéristique déterminante des colonies de peuplement comme Israël tout au long de l’histoire.

En bref, le colonialisme de peuplement est un type de colonialisme qui fonctionne par le remplacement d’une population indigène par une société de colons qui, au fil du temps, développe une identité nationale et revendique la souveraineté sur la terre colonisée. Pour atteindre leur objectif de devenir pleinement souverains sur les terres qu’ils ont colonisées, les colons commencent par expulser ou éliminer la majorité de la population indigène. Ils établissent ensuite un système de ségrégation, ou d’apartheid, pour consolider leur suprématie sur les autochtones qui sont restés dans les territoires colonisés. Ces systèmes de ségrégation, non seulement garantissent l’existence d’une hiérarchie juridique et sociale entre les colons et les peuples indigènes du territoire, mais ils criminalisent également la pratique, voire la simple mention, de la souveraineté indigène.

Aujourd’hui, il est difficile de nier qu’Israël est un État d’apartheid. Les Palestiniens qui vivent sous la domination israélienne, y compris ceux qui détiennent un passeport israélien, ne jouissent pas des pleins droits de citoyenneté. Ils n’ont pas non plus de liberté de mouvement. Même la loi sur l’État-nation d’Israël établit clairement qu’il ne s’agit pas d’un État pour tous ses citoyens et résidents, mais de « l’État-nation du peuple juif ».

Cependant, le projet de colonisation de la Palestine historique ne semble pas encore achevé. Comme Netanyahu le souligne à plusieurs reprises dans son message politique, Israël veut régner sur toute la Palestine historique tout en maintenant une population majoritairement juive. Pour que cela se produise, il faudra expulser la plupart des Palestiniens des territoires où ils vivent actuellement, et seuls quelques-uns resteront. Ce n’est qu’alors qu’Israël pourra étendre pleinement sa souveraineté sur l’ensemble du territoire et continuer à s’appeler « État-nation juif ». Par conséquent, il est exact de dire que l’actuel apartheid israélien, aussi dévastateur soit-il, n’est qu’une partie d’un projet plus vaste.

Israël étend déjà ses colonies illégales dans les territoires palestiniens et en construit de nouvelles à un rythme sans précédent. Alors que les colons chassent régulièrement les Palestiniens de leurs maisons et leur interdisent même d’entrer dans les quartiers qu’ils appelaient autrefois les leurs, Israël se rapproche lentement de son rêve du « Grand Israël ».

Tout cela soulève une question très embarrassante : Y a-t-il une autre expulsion massive et violente de Palestiniens à l’horizon ? Ces colonies et autres efforts de déshumanisation des Palestiniens sont-ils le prélude à un événement encore plus terrifiant ?

Nombreux sont ceux, dans la communauté internationale, y compris parmi certains intellectuels palestiniens éminents, à penser qu’une expulsion massive violente, comme celle que les Palestiniens ont connue en 1948, n’est pas une possibilité réelle. Ils affirment qu’Israël n’oserait pas commettre ouvertement un tel crime contre l’humanité au XXIe siècle.

Mais tout au long de l’histoire, de nombreuses expulsions massives, génocides et autres actes de nettoyage ethnique de masse ont surpris la plupart des observateurs. Dans les années 1920 et 1930, par exemple, presque personne en dehors de la Palestine ne s’attendait à ce que les actions sionistes relativement peu importantes en Europe et au Moyen-Orient ouvrent la voie à l’expulsion massive et violente des Palestiniens de leur patrie quelques années plus tard.

Depuis des décennies, Israël défie le droit international et viole en toute impunité les droits humains les plus fondamentaux des Palestiniens. Depuis 1948, il n’a jamais montré aucun signe d’une volonté de changer ses habitudes. Au contraire, il est aujourd’hui plus agressif que jamais dans ses efforts pour déshumaniser les Palestiniens, voler les terres qui leur restent et réaliser le rêve du Grand Israël. De plus, des gens comme Netanyahou parlent ouvertement de leur désir de former un seul État à majorité juive sur l’ensemble du territoire.

Il est donc difficile de nier que, si les conditions appropriées se concrétisent et quand, l’État israélien n’hésitera pas à faire le nécessaire, y compris à se lancer dans une expulsion massive des Palestiniens, pour étendre sa souveraineté.

Cela nous amène au deuxième scénario possible pour l’avenir d’Israël-Palestine : un seul État décolonisé.

La désillusion croissante à l’égard de la solution à deux États, associée aux efforts apparents d’Israël pour étendre son régime d’apartheid à toutes les terres palestiniennes, a conduit de nombreux universitaires et militants palestiniens, ainsi que certaines organisations et groupes politiques, à plaider en faveur de la création d’un seul État décolonisé dans la Palestine historique.

Bien qu’il existe plusieurs modèles proposés, la plupart des suggestions comprennent trois principes fondamentaux :

1.    L’État décolonisé et déracialisé ne sera plus défini comme exclusivement israélo-juif et ne sera plus non plus défini comme exclusivement palestinien.

2.    Le nouvel État accordera une citoyenneté égale à tous les habitants du pays, sans distinction de race, d’ethnie, de sexe ou de religion.

3.    Tous les réfugiés palestiniens auront le droit de retourner dans leur patrie en tant que citoyens à part entière.

C’est le seul scénario qui puisse empêcher Israël de réaliser son rêve d’établir un État unique d’apartheid dans la Palestine historique et de permettre à tous les habitants de ces terres de vivre leur vie librement, pacifiquement et dans la dignité.

Bien que leur nombre reste faible, certains Israéliens – reconnaissant la voie destructrice sur laquelle leur État est actuellement engagé – appellent également à la création d’un État unique décolonisé englobant à la fois les territoires israéliens et palestiniens. Il est certain que pour que ce rêve devienne un jour réalité, il faut que davantage d’Israéliens soutiennent cette proposition.

Cependant, même avec le soutien de beaucoup plus d’Israéliens, transformer un État d’apartheid colonial en un État décolonisé et démocratique ne sera pas facile. Le chemin vers la décolonisation et un avenir commun israélo-palestinien est semé d’embûches. La construction commune d’un État décolonisé exigera des sacrifices de la part des Israéliens et des Palestiniens. Cela remettra en question leur sens de l’identité, de la nationalité, de la patrie et de l’histoire. Il y aura sans aucun doute des déceptions, des frustrations et des conflits. Certains rêves ne se réaliseront pas, certains objectifs ne seront pas atteints et les progrès seront probablement lents.

Mais tout cela reste préférable à l’autre solution. Si l’on permet à Israël de continuer sur la voie qu’il suit actuellement, et de prendre davantage de mesures pour effacer les Palestiniens de leur patrie, nous vivrons tout cela, et bien plus encore – nous serons tous coincés dans un tourbillon de haine, de violence et d’oppression pour les années à venir.

Aujourd’hui, Israël ne fait que répéter les cycles et les trajectoires historiques connus de la modernité coloniale. Nous savons donc comment l’histoire se terminera si nous n’agissons pas maintenant : dans plus de violence et de destruction.

La voie vers une sécurité et une prospérité durables, contrairement à ce que nombre de gens en Israël semblent croire, ne passe pas par davantage d’agression et de ségrégation mais par la décolonisation. Si suffisamment d’Israéliens en viennent à reconnaître ce fait, avec les Palestiniens, ils pourront marquer le début d’un nouveau chapitre de l’histoire mondiale, plus rempli d’espoir.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale d’Al Jazeera.

Mark Muhannad Ayyash est professeur associé de sociologie à l’Université Mount Royal de Calgary, Canada. Il est l’auteur de A Hermeneutics of Violence (UTP, 2019). Il est né et a grandi à Silwan, à Jérusalem, avant d’immigrer au Canada. Il écrit actuellement un livre sur la souveraineté du colonialisme de peuplement.

Source : Aljazeera

Traduction SF pour l’Agence média Palestine

Source : Agence Média Palestine
https://agencemediapalestine.fr/blog/…