Le président Joe Biden salue alors qu’il monte à bord d’Air Force One à la Joint Base Andrews
dans le Maryland, le 26 mars 2021.
OLIVIER DOULIERY / AFP VIA GETTY IMAGES

Par Noam Chomsky

Les décisions politiques intérieures du président Joe Biden, en particulier sur le front économique, sont plutôt encourageantes, offrant beaucoup d’espoir pour un avenir meilleur. Cependant, on ne peut pas en dire autant du programme de politique étrangère de l’administration, comme le montrent les observations perspicaces et l’analyse judicieuse de Noam Chomsky dans cette interview exclusive pour Truthout. Chomsky est un intellectuel populaire de renommée mondiale, professeur émérite au MIT et professeur lauréat de linguistique à l’Université d’Arizona.

Source : Truthout, C.J. Polychroniou, Noam Chomsky
Traduit les lecteurs Les-Crises

C.J. Polychroniou : Noam, deux mois après l’arrivée de Biden à la Maison Blanche, son programme de politique étrangère commence à prendre forme. Jusqu’à présent, quels sont les signes qui indiquent la façon dont l’administration Biden a l’intention d’aborder les contestations à l’hégémonie américaine par ses principaux rivaux géopolitiques, à savoir la Russie et la Chine ?

Noam Chomsky : Le défi posé à l’hégémonie américaine par la Russie et surtout par la Chine est un thème majeur du discours de politique étrangère depuis un certain temps, avec un consensus persistant sur la gravité de la menace.

La question est manifestement complexe. C’est une bonne règle empirique que de faire preuve de scepticisme lorsque l’accord semble unanime concernant une question complexe. Ceci en est la preuve.

Ce que nous constatons généralement, je pense, c’est que la Russie et la Chine dissuadent parfois les États-Unis de renforcer leur hégémonie mondiale dans les régions de leur périphérie qui les préoccupent particulièrement. On peut se demander s’il est légitime de chercher ainsi à limiter la puissance écrasante des États-Unis, mais c’est très loin de la façon dont le défi est généralement compris : c’est à dire comme une tentative de remplacer le rôle mondial des États-Unis dans le maintien d’un ordre international basé sur des règles libérales par de nouveaux centres de pouvoir hégémonique.

La Russie et la Chine remettent-elles réellement en cause l’hégémonie américaine de la manière dont on l’entend généralement ?

La Russie n’est pas un acteur majeur sur la scène mondiale, hormis la force militaire qui est un vestige (très dangereux) de son ancien statut de deuxième superpuissance. Elle ne peut se comparer aux États-Unis en termes de rayonnement et d’influence.

La Chine a connu une croissance économique spectaculaire, mais elle est encore loin de rivaliser avec la puissance américaine dans à peu près tous les secteurs. Elle reste un pays relativement pauvre, classée au 85e rang de l’indice de développement humain des Nations unies, entre le Brésil et l’Équateur. Les États-Unis, même s’ils ne sont pas classés parmi les premiers en raison de leurs piètres résultats en matière de protection sociale, sont loin devant la Chine. En termes de puissance militaire et de rayonnement mondial (bases, forces en combat actif), il n’y a pas de comparaison possible. Les multinationales basées aux États-Unis possèdent environ la moitié de la richesse mondiale et sont à la première place (parfois la deuxième) dans presque toutes les sphères. La Chine est loin derrière. La Chine est également confrontée à de graves problèmes internes (écologiques, démographiques, politiques). Les États-Unis, en revanche, disposent d’avantages internes et sécuritaires inégalés dans le monde.

Prenons l’exemple des sanctions, un instrument majeur du pouvoir mondial pour un seul pays sur Terre : les États-Unis. Il s’agit en outre de sanctions à l’égard de tiers. Désobéissez-leur, et vous n’avez aucune chance. Vous pouvez être éjecté du système financier mondial, ou même pire. La situation est à peu près la même partout.

Si on se penche sur l’histoire, on trouve régulièrement des résonances du sénateur Arthur Vandenberg qui, en 1947, conseillait au président de « faire peur au peuple américain » s’il voulait le fouetter au point de l’effrayer face à la menace russe de s’emparer du monde. Il faudrait être « encore plus clair que la vérité », comme l’explique Dean Acheson, l’un des créateurs de l’ordre d’après-guerre. Il faisait référence au NSC-68 de 1950, un document fondateur de la guerre froide, déclassifié des décennies plus tard. Sa rhétorique continue de résonner sous une forme ou une autre, encore aujourd’hui à propos de la Chine.

La NSC-68 appelait à un immense renforcement militaire et à la mise en place d’une discipline dans notre société dangereusement libre afin que nous puissions nous défendre contre « l’État esclavagiste avec son but implacable… éliminer le défi de la liberté » partout, établissant « un pouvoir absolu sur tous les hommes [et] une autorité inconditionnelle sur le reste du monde. » Et cetera, dans un déferlement impressionnant.

La Chine affronte bel et bien la puissance américaine – dans la mer de Chine méridionale, et non dans l’Atlantique ou le Pacifique. Il existe également un défi économique. Dans certains domaines, la Chine est un leader mondial, notamment en matière d’énergies renouvelables, où elle est loin devant les autres pays, tant en termes d’échelle que de qualité. Elle est également l’usine manufacturière du monde, bien que les bénéfices aillent principalement ailleurs, dans des entreprises comme Foxconn de Taïwan ou chez les investisseurs d’Apple, qui sont de plus en plus dépendants des droits de propriété intellectuelle – les brevets exorbitants qui sont un élément central des accords de « libre-échange » fortement protectionnistes.

L’influence mondiale de la Chine ne cesse de croître en matière d’investissement, de commerce et de prise de contrôle d’installations (comme la gestion du principal port d’Israël). Cette influence est susceptible de s’étendre si elle va de l’avant avec la fourniture de vaccins pratiquement à prix coûtant par rapport à l’accumulation de vaccins par l’Occident et à l’entrave à la distribution d’un « vaccin du peuple » afin de protéger les brevets et les bénéfices des entreprises. La Chine progresse également de manière substantielle dans le domaine de la haute technologie, au désarroi des États-Unis, qui cherchent à entraver son développement.

Il est plutôt étrange de considérer tout cela comme un défi à l’hégémonie américaine.

La politique américaine pourrait contribuer à créer un défi plus sérieux par des actions conflictuelles et hostiles qui en réaction poussent la Russie et la Chine à un rapprochement. C’est en fait ce qui s’est passé, sous Trump et dans les premiers jours de Biden – bien que ce dernier ait, à la dernière minute, répondu à l’appel de la Russie en faveur du renouvellement du traité New START sur la limitation des armes nucléaires, sauvant ainsi le seul élément majeur du régime de contrôle des armements qui avait échappé au boulet de démolition de Trump.

La politique américaine pourrait contribuer à créer un défi plus sérieux par des actions conflictuelles et hostiles qui en réaction poussent la Russie et la Chine à un rapprochement.

Il est évident que ce qu’il faut, c’est de la diplomatie et des négociations sur les sujets litigieux, et une véritable coopération sur des questions aussi cruciales que le réchauffement climatique, le contrôle des armements, les futures pandémies – autant de crises gravissimes qui ne connaissent pas de frontières. La question de savoir si l’équipe belliciste de politique étrangère de Biden aura la sagesse d’aller dans cette direction est, pour l’instant, au mieux incertaine – au pire, effrayante. En l’absence de pressions populaires significatives, les perspectives ne sont pas bonnes.

Une autre question qui requiert l’attention et le militantisme populaires est la politique consistant à protéger l’hégémonie en cherchant à nuire aux rivaux potentiels, très ouvertement dans le cas de la Chine, mais ailleurs aussi parfois et de manière difficile à croire.

On en trouve un exemple frappant enfoui dans le rapport annuel pour 2020 du département de la santé et des services sociaux, que le secrétaire Alex Azar a été fier de présenter. Sous le sous-titre « Combattre les influences néfastes dans les Amériques », le rapport évoque les efforts déployés par l’Office of Global Affairs (OGA) du ministère.

Pour atténuer les efforts des États, dont Cuba, le Venezuela et la Russie, qui s’efforcent d’accroître leur influence dans la région au détriment de la sûreté et de la sécurité des États-Unis. L’OGA a collaboré avec d’autres agences du gouvernement américain pour renforcer les liens diplomatiques et offrir une assistance technique et humanitaire afin de dissuader les pays de la région d’accepter l’aide de ces États mal intentionnés. Parmi les exemples, citons les efforts du bureau de l’attaché sanitaire de l’OGA afin de persuader le Brésil de rejeter le vaccin russe COVID-19, et l’offre d’une assistance technique du CDC pour empêcher le Panama d’accepter une offre de médecins cubains. (C’est moi qui souligne).

Au milieu d’une pandémie qui fait rage, selon ce rapport, nous devons bloquer les initiatives néfastes visant à venir au secours de malheureuses victimes .

Sous l’égide de la mauvaise gestion grotesque du président Jair Bolsonaro, le Brésil est devenu le modèle mondial en matière d’incapacité à faire face à la pandémie, et ce, en dépit de ses remarquables établissements de santé et de ses excellents résultats en matière de vaccination et de traitement dans le passé. Il souffre d’une grave pénurie de vaccins, aussi les États-Unis sont-ils fiers des efforts qu’ils déploient pour l’empêcher d’utiliser le vaccin russe, alors que les autorités occidentales reconnaissent qu’il est comparable aux vaccins Moderna et Pfizer utilisés ici.

Plus étonnant encore, comme le commente l’auteur de cet article paru dans le Brasil Wire, un site dont le siège est situé en Union européenne, c’est que « que les États-Unis ont dissuadé le Panama d’accepter des médecins cubains, qui ont été sur la ligne de front mondiale contre la pandémie, travaillant dans plus de 40 pays. » Nous devons protéger le Panama de « l’influence néfaste » du seul pays au monde qui a démontré le type d’internationalisme nécessaire pour sauver le monde du désastre, ce qui constitue un crime que la puissance hégémonique mondiale doit faire cesser.

La volonté hystérique de Washington d’écraser Cuba dès les premiers jours de son indépendance en 1959 est l’un des phénomènes les plus extraordinaires de l’histoire moderne, mais le degré de sadisme mesquin atteint ne cesse de surprendre.

En ce qui concerne l’Iran, il ne semble pas non plus y avoir de signes d’espoir puisque l’administration Biden a nommé comme envoyé adjoint pour l’Iran Richard Nephew, un artisan des sanctions sadiques contre l’Iran sous Barack Obama. Vrai ou faux ?

Biden a endossé le programme iranien de Trump sans y apporter pratiquement un seul changement, même dans la rhétorique. Il est utile de rappeler les faits.

Trump a retiré la signature des États-Unis du PAGC (l’accord nucléaire), en violation de la résolution 2331 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui oblige tous les États à respecter le PAGC, et en violation également de la volonté de tous les autres signataires. Dans une démonstration impressionnante de pouvoir hégémonique, lorsque les membres du Conseil de sécurité des Nations unies ont insisté pour respecter la résolution 2331 et ne pas étendre les sanctions de l’ONU, le secrétaire d’État Mike Pompeo leur a dit d’aller se faire voir : vous allez renouveler les sanctions. Trump a imposé de nouvelles sanctions extrêmement sévères auxquelles les autres sont obligés de se conformer, dans le but de faire souffrir au maximum les Iraniens afin que le gouvernement puisse être amené à céder et accepter son exigence de remplacer le PAGC par un nouvel accord imposant des restrictions beaucoup plus strictes à l’Iran. La pandémie a offert de nouvelles occasions de torturer les Iraniens en les privant de l’aide dont ils ont désespérément besoin.

En outre, il incombe à l’Iran de faire les premiers pas vers des négociations pour capituler devant les exigences, en mettant fin aux actions qu’il a entreprises en réaction à la criminalité de Trump.

Biden a endossé le programme iranien de Trump sans y apporter pratiquement un seul changement, même dans la rhétorique..

Comme nous l’avons déjà évoqué auparavant, il existe des arguments valables en faveur des exigences formulées par Trump pour améliorer le PAGC. Une bien meilleure solution consisterait à créer une zone exempte d’armes nucléaires (ou ZEAN) au Moyen-Orient. Il n’y a qu’un seul obstacle : les États-Unis ne l’autoriseront jamais et opposent leur veto à cette proposition lorsqu’elle est présentée dans les forums internationaux, comme récemment par le président Obama. La raison en est bien compréhensible : il s’agit de protéger l’important arsenal nucléaire d’Israël contre toute inspection. Les États-Unis se refusent à même seulement reconnaître officiellement l’existence de ce dernier. Le faire serait compromettre le flux important d’aide américaine à Israël, qui se fait probablement au mépris de la loi américaine, une porte qu’aucun parti politique ne veut ouvrir. Voilà encore un sujet qui ne sera même pas débattu à moins que la pression populaire ne rende cette censure impossible.

Dans le discours américain, on critique Trump parce que sa politique de torture des Iraniens n’a pas réussi à amener le gouvernement à capituler. Cette position rappelle les mesures tant admirées d’Obama en faveur de relations limitées avec Cuba, parce que, comme il l’expliquait alors, nous avons besoin de nouvelles tactiques après l’échec de nos efforts pour apporter la démocratie à Cuba – à savoir, une guerre terroriste vicieuse qui a pratiquement conduit à sa perte lors de la crise des missiles de 1962 et des sanctions d’une cruauté inégalée qui ont été unanimement condamnées par l’Assemblée générale des Nations unies (mis à part Israël). De même, on critique nos guerres en Indochine, les pires crimes depuis la Seconde Guerre mondiale, les qualifiant d’ « échec », tout comme l’invasion de l’Irak, un exemple magistral du « crime international suprême » pour lequel les criminels de guerre nazis ont été pendus.

Ce sont là quelques-unes des prérogatives d’un véritable hégémon, insensible aux caquètements des étrangers et confiant dans le soutien de ceux qu’un critique acerbe appelait autrefois « le troupeau des esprits indépendants », c’est-à-dire la plus grande majorité des classes éduquées et la classe politique.

Biden a repris l’intégralité du programme de Trump, sans y apporter le moindre changement. Et pour retourner le couteau dans la plaie, il a nommé Richard Nephew comme envoyé adjoint pour l’Iran. Nephew a expliqué son point de vue dans son livre Art of Sanctions, il y expose la véritable « stratégie consistant à augmenter minutieusement, méthodiquement et efficacement la pression douloureuse sur les zones qui sont vulnérables tout en évitant celles qui ne le sont pas. » Précisément le bon choix pour la politique consistant à torturer les Iraniens parce que le gouvernement que la plupart d’entre eux abhorrent ne pliera pas face aux exigences de Washington.

La politique du gouvernement américain à l’égard de Cuba et de l’Iran nous donne un aperçu très intéressant de la manière dont le monde fonctionne sous la domination d’un pouvoir impérial.

Depuis son indépendance en 1959, Cuba est la cible de violence et de torture incessantes de la part des États-Unis, elles atteignent des niveaux véritablement sadiques – avec à peine un mot de protestation de la part des élites. Les États-Unis, heureusement, sont un pays exceptionnellement libre, ce qui nous permet d’avoir accès à des documents déclassifiés détaillant la férocité des efforts déployés pour punir les Cubains. Le crime de Fidel Castro, expliquait le Département d’État dans les premières années, est sa  » résistance réussie  » à la politique américaine depuis la Doctrine Monroe de 1823, qui proclamait le droit de Washington à contrôler l’hémisphère. Il est manifeste que des mesures draconiennes sont nécessaires pour étouffer de tels efforts, comme le comprendrait n’importe quel mafieux – et l’analogie de l’ordre mondial avec la mafia est tout à fait pertinent.

La politique du gouvernement américain à l’égard de Cuba et de l’Iran nous donne un aperçu très intéressant de la manière dont le monde fonctionne sous la domination du pouvoir impérial.

Il en va de même pour l’Iran depuis 1979, lorsqu’un soulèvement populaire a renversé le tyran installé par les États-Unis lors d’un coup d’État militaire débarrassant le pays de son régime parlementaire. Israël a, pendant les années de tyrannie du Shah et de violations extrêmes des droits humains, entretenu des relations très étroites avec l’Iran , et, tout comme les États-Unis, a été consterné par sa chute. L’ambassadeur de facto d’Israël en Iran, Uri Lubrani, s’est dit « fermement » convaincu que le soulèvement pourrait être réprimé et le Shah rétabli « par une force relativement réduite, déterminée, impitoyable et cruelle. Je veux dire que les hommes qui dirigeraient cette force devront être émotionnellement préparés à la possibilité de devoir tuer dix mille personnes. »

Les autorités américaines étaient plutôt d’accord. Le président Carter a envoyé le général Robert E. Huyser de l’OTAN en Iran pour tenter de convaincre les militaires iraniens d’entreprendre la tâche – une hypothèse confirmée par des documents internes récemment publiés. Ceux-ci refusé, considérant que la mission n’avait aucune chance de réussir. Peu après, Saddam Hussein a envahi l’Iran – une attaque qui a tué des centaines de milliers d’Iraniens, avec le soutien total de l’administration Reagan, même lorsque Saddam a eu recours aux armes chimiques, tout d’abord contre les Iraniens, puis contre les Kurdes irakiens lors des atrocités d’Halabja. Reagan a protégé son ami Hussein en rendant l’Iran responsable des crimes et en bloquant la censure du Congrès. Il s’est ensuite employé à offrir à Hussein un soutien militaire direct au moyen de forces navales dans le Golfe. Un navire, l’USS Vincennes, a abattu un avion de ligne civil iranien dans un espace aérien commercial clairement délimité, tuant 290 personnes, et a été accueilli avec tous les honneurs lors de son retour à sa base d’origine, le commandant et l’officier de vol ayant dirigé la destruction de l’avion de ligne étant récompensés par des Médailles d’Honneur [La Medal of Honor est la plus haute distinction militaire des États-Unis. Il en existe trois versions différentes : celle de l’US Army, celle de l’US Navy et celle de l’US Air Force. Le ruban de la médaille est identique dans les trois versions,Ndt].

Reconnaissant qu’il ne pouvait pas combattre les États-Unis, l’Iran a effectivement capitulé. Washington a alors imposé à l’Iran des sanctions drastiques, tout en récompensant Hussein d’une manière qui a fortement accru les menaces pesant sur l’Iran, qui sortait alors tout juste d’une guerre dévastatrice. Le président Bush père a invité des ingénieurs nucléaires irakiens aux États-Unis pour une formation avancée à la production d’armes nucléaires, ce qui n’est pas une mince affaire pour l’Iran. Il a fait voter une aide agricole dont Hussein avait cruellement besoin après qu’il ait détruit de riches zones agricoles par son attaque aux armes chimiques contre les Kurdes irakiens. Il a envoyé en Irak une mission de haut niveau dirigée par le leader républicain du Sénat Bob Dole, futur candidat à la présidence, pour présenter ses respects à Hussein, l’assurer que les commentaires critiques à son égard seraient bridés sur Voice of America, et lui conseiller d’être sourd aux commentaires critiques de la presse auxquels le gouvernement américain ne pouvait rien faire.

Nous sommes en avril 1990. Quelques mois plus tard, Hussein a désobéi aux ordres (ou les a mal compris) et a envahi le Koweït. C’est alors que tout a changé.

Presque tout. La punition de l’Iran pour sa « résistance réussie » a continué, par le biais de sanctions draconiennes et de nouvelles initiatives du président Bill Clinton, qui a pris des décrets et signé des lois du Congrès sanctionnant les investissements dans le secteur pétrolier iranien, qui est pourtant la base de son économie. L’Europe s’y est opposée, mais n’avait aucun moyen pour contrer les sanctions extraterritoriales des États-Unis.

Les entreprises américaines ont également souffert. Seyed Hossein Mousavian, spécialiste du Moyen-Orient à l’université de Princeton, ancien porte-parole des négociateurs du nucléaire iranien, rapporte que l’Iran avait proposé un contrat d’un milliard de dollars à la société énergétique américaine Conoco. L’intervention de Clinton, bloquant l’accord, a réduit à néant toute chance de réconciliation, ce n’est là qu’un des nombreux cas que Mousavian passe en revue.

L’action de Clinton s’inscrit dans un schéma général, quelque peu inhabituel. D’ordinaire, en particulier sur les questions liées à l’énergie, la politique suit une ligne conforme aux observations d’Adam Smith datant de l’Angleterre du XVIIIe siècle, par lesquelles les « maîtres de l’univers » qui sont propriétaires de l’économie privée sont aussi les « principaux artisans » de la politique gouvernementale, et agissent de sorte à assurer que leurs propres intérêts soient prioritaires, quel que « douloureuses » que puissent en être les conséquences pour les autres, y compris la population en Angleterre. Les exceptions sont rares, et instructives.

Cuba et l’Iran offrent deux exceptions saisissantes. De grands intérêts commerciaux (produits pharmaceutiques, énergie, agro-industrie, aviation, etc.) ont cherché à faire une percée sur les marchés cubain et iranien et à établir des relations avec les entreprises nationales. Le pouvoir de l’État s’oppose à de telles initiatives, faisant fi des intérêts individuels des « maîtres de l’univers » préférant œuvrer en faveur de l’objectif supérieur consistant à punir toute forme de résistance réussie.

Il y aurait beaucoup à dire sur ces deux exceptions à la règle, mais cela nous entraînerait trop loin.

La publication du rapport sur le meurtre de Jamal Khashoggi a déçu presque tout le monde, sauf l’Arabie saoudite. Pourquoi l’administration Biden adopte-t-elle une approche aussi clémente à l’égard de l’Arabie saoudite, et du prince héritier Mohammed ben Salman en particulier, incitant par là même le chroniqueur du New York Times Nicholas Kristof à écrire que « Biden […] a laissé le meurtrier s’en tirer » ?

Ce n’est pas difficile à deviner. Qui voudrait offenser le proche allié et la puissance régionale que le département d’État a décrit pendant la Seconde Guerre mondiale comme « une incroyable source de puissance stratégique, et un des plus grands trophée matériel dans l’histoire du monde […] probablement le premier prix au monde dans le domaine économique des investissements étrangers. » Le monde a changé à bien des égards depuis, mais le raisonnement initial demeure.

Biden a promis que, s’il était élu, il réduirait les dépenses de Trump en matière d’armes nucléaires et que les États-Unis ne fonderaient pas leur défense sur l’arsenal nucléaire. Sommes-nous susceptibles d’assister à un changement radical de la stratégie nucléaire américaine sous l’administration Biden, ce qui rendrait l’utilisation de ces armes beaucoup moins probable ?

Rien que pour des raisons de coût, c’est un objectif qui devrait figurer en bonne place dans l’agenda de quiconque souhaite voir se mettre en place le type de programmes nationaux dont le pays a cruellement besoin. Mais les raisons vont bien au-delà. La stratégie nucléaire actuelle exige la préparation de la guerre – c’est-à-dire une guerre nucléaire totale – avec la Chine et la Russie.

Nous devrions également nous souvenir d’ une observation de Daniel Ellsberg : Les armes nucléaires sont toujours utilisées, exactement de la même manière qu’une arme à feu est utilisée par un voleur quand il pointe son arme sur un commerçant et lui dit : « La bourse ou la vie ». Ce principe est en fait gravé dans le marbre de la politique, dans l’important document de 1995 Essentials of Post-Cold War Deterrence publié par le Strategic Command (STRATCOM) de Clinton. L’étude conclut que les armes nucléaires sont inévitables en raison de leur puissance destructrice incomparable, mais que, même si elles ne sont pas utilisées, « les armes nucléaires jettent toujours leur ombre sur toute crise ou tout conflit », nous permettant d’arriver à nos fins par la voie de l’intimidation ; c’est là le point de vue d’Ellsberg. L’étude se poursuit, en envisageant l’utilisation « préventive » des armes nucléaires et fournit des conseils aux planificateurs, qui ne doivent pas « donner une image de rationalité et de sang-froid ». Au contraire, « nous devons projeter une image nationale » selon laquelle « les États-Unis peuvent devenir irrationnels et hargneux si leurs intérêts vitaux sont attaqués, et que « certains éléments pourraient sembler potentiellement hors de contrôle ». »

La « théorie du forcené » de Richard Nixon, mais cette fois non pas à partir de rapports de collaborateurs, mais venant directement des concepteurs de la stratégie nucléaire.

Il y a deux mois, le traité des Nations unies sur l’interdiction des armes nucléaires est entré en vigueur. Les puissances nucléaires ont refusé de le signer, et continuent de violer, dans le cadre de la non-prolifération des armes nucléaires, leur responsabilité légale qui est de prendre des « mesures efficaces » pour éliminer les armes nucléaires. Leur position n’est pas gravée dans le marbre, et la mobilisation populaire pourrait entraîner des avancées significatives dans cette direction, ce qui est indispensable à la survie.

Malheureusement, ce niveau de civilisation semble être encore inaccessible pour les États les plus puissants, qui se précipitent dans la direction opposée, améliorant et renforçant les moyens de mettre fin à la vie humaine organisée sur Terre.

Même les partenaires de second plan se joignent à la course à la destruction. Il y a quelques jours seulement, le Premier ministre britannique Boris Johnson a annoncé « une augmentation de 40 % du stock d’ogives nucléaires du Royaume-Uni. Sa déclaration… a reconnu  » l’évolution dans l’environnement sécuritaire », identifiant la Russie comme étant  » la menace la plus grave » envers la Grande-Bretagne. »

Il y a (encore)beaucoup de pain sur la planche.

*

Cette interview a été légèrement modifiée pour des raisons de lisibilité et de longueur.

C.J. Polychroniou est économiste politique et scientifique, il a enseigné et travaillé dans de nombreuses universités et centres de recherche en Europe et aux États-Unis. Actuellement, ses principaux intérêts de recherche portent sur l’intégration économique européenne, la mondialisation, le changement climatique, l’économie politique des États-Unis et la déconstruction du projet politico-économique du néolibéralisme. Il contribue régulièrement à Truthout et est membre du Public Intellectual Project de Truthout. Il a publié de nombreux livres et ses articles sont parus dans une variété de revues, de magazines, de journaux et de sites d’information populaires. Nombre de ses publications ont été traduites en plusieurs langues étrangères, notamment en arabe, croate, espagnol, français, grec, italien, néerlandais, portugais, russe et turc. Ses derniers livres sont Optimism Over Despair : Noam Chomsky On Capitalism, Empire, and Social Change, une anthologie d’entretiens avec Chomsky publiés à l’origine sur Truthout et rassemblés par Haymarket Books ; Climate Crisis and the Global Green New Deal : The Political Economy of Saving the Planet (avec Noam Chomsky et Robert Pollin comme principaux auteurs) ; et The Precipice : Neoliberalism, the Pandemic, and the Urgent Need for Radical Change, une anthologie d’entretiens avec Chomsky publiés à l’origine sur Truthout et compilés par Haymarket Books (publication prévue en juin 2021).

Source : Truthout, C.J. Polychroniou, Noam Chomsky, 26-03-2021

Traduit les lecteurs Les-Crises

Source : Les Crises
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