Juillet 2006, massacre de Cana – Les bombardements israéliens ont fait plusieurs
milliers de victimes civiles au Liban – Photo : archives

Par Jeremy Salt

Quelle chambre des horreurs le troisième millénaire a été jusqu’à présent au Moyen-Orient, sans même qu’un quart du premier siècle ne se soit écoulé ! Ce qui se passe en Irak, Syrie et Yémen était inimaginable même à l’apogée de l’impérialisme au XIXe siècle.

Environ 300 enfants de moins de cinq ans meurent chaque jour de malnutrition au Yémen, des Palestiniens sont abattus chaque jour dans leur pays occupé, le Liban et la Syrie sont lentement étranglés par les sanctions américaines, l’Iran est menacé de destruction militaire et un nouveau massacre commis en Syrie par les États-Unis vient d’être révélé, dans lequel “environ” 70 femmes et enfants ont été assassinés à Baghuz par des bombes larguées à la chaîne pour être sûr que personne n’en réchappe.

Il n’est évidemment pas question de punir qui que ce soit pour cette nouvelle “erreur”. Après des milliers d’années d’accords tous azimut pour rendre le monde plus sûr, nous sommes revenus à la situation des origines, à savoir la loi de la jungle.

Voilà que les gardiens de la “civilisation occidentale” ont offert au monde au cours des trois dernières décennies :

Deux guerres contre l’Irak, le “berceau de la civilisation” détruit par le berceau d’une culture violente à base de hamburgers et de gadgets malsains, des millions de personnes tuées ou déplacées.

La Libye, le pays le plus développé d’Afrique, détruit jusqu’à la racine, des milliers de personnes tuées, le leader de sa révolution de 1969 massacré pendant qu’Hillary Clinton gloussait de joie comme une des sorcières autour du chaudron dans “Macbeth” de Shakespeare.

La Syrie a été mise en pièces, des villes et des marchés anciens ont été détruits, et un demi-million de personnes ont été tuées. Au Yémen, plus de 230 000 morts, 43 % des bébés prématurés meurent à cause du manque d’équipement médical et d’une famine génocidaire et 75 % des enfants souffrent de malnutrition aiguë ; et tout cela se poursuit grâce aux expéditions régulières étasuniennes et britanniques de stocks d’armes vers le royaume saoudien.

L’Iran, la Syrie et le Liban ploient sous le joug des sanctions économiques ; en Palestine occupée, en Syrie et en Iran, l’État sioniste poursuit sa marche de mort.

Pas un seul des criminels mondiaux responsables de ces crimes massifs contre l’humanité n’a été le moins du monde inquiété. Ils jouent au golf ou parcourent le monde en récoltant des millions pour leurs conférences et leurs fondations “philanthropiques”. On n’a pas entendu un seul mot de contrition ou de remords sortir de la bouche d’aucun d’entre eux pour les vies qu’ils ont volées ou ruinées.

Pas même la mort d’enfants ne les a incités à reconnaître leur culpabilité.

D’autres ont été punis pour des crimes moins graves, mais pas ce gang. Ils n’ont absolument aucun remords.

Imaginez la réaction si ces crimes étaient commis en Europe et si des Blancs étaient massacrés ou chassés de leurs maisons, de leurs pays et se noyaient par milliers en tentant de fuir par-delà les mers !

Eh bien, entre 1939 et 1945, cela s’est produit et les responsables ont été pendus à Nuremberg. Nous n’avons pas de Nuremberg aujourd’hui, mais nous avons une Cour pénale internationale (CPI) qui punit les responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité – pour autant que leur peau soit de la bonne couleur.

À l’exception des Serbes des Balkans inculpés, malgré leur peau claire, après l’éclatement de la Yougoslavie, tous ceux qui ont été traduits devant la CPI étaient bruns ou noirs de peau.

Le tsunami de mort et de destruction qui a commencé à déferler sur la région lorsque Napoléon a débarqué en Égypte en 1798 ne montre aucun signe de faiblesse. Il n’y a presque aucun pays, de la côte atlantique de l’Afrique de l’Ouest jusqu’au Golfe arabe, qu’il n’ait pas submergé, souvent même plusieurs fois.

Le principal bénéficiaire de tout ce qui précède au cours du siècle dernier a été l’État colonisateur qui s’est implanté en Palestine à partir de 1918. Israël est le cœur et l’âme de la politique étrangère américaine. La politique étrangère américaine n’est rien de plus que la bannière étoilée drapée sur les intérêts de l’État sioniste.

Prenons l’exemple de l’Iran. Après la mort de l’Ayatullah Khomeiny, les présidents Rafsanjani et Khatami ont cherché à améliorer les relations avec les États-Unis. Ils étaient prêts à offrir des concessions en matière d’investissement, un rapprochement diplomatique et une voie politique vers une région d’intérêt crucial, l’Asie centrale.

La société iranienne est conservatrice et craint Dieu, un peu comme les États-Unis eux-mêmes, mais, étant donné que Rafsandjani et Khatami refusaient de laisser tomber la juste défense des Palestiniens par l’Iran, il n’y a rien eu à faire. Même à l’époque du “modéré” Khatami, les sanctions économiques ont été renforcées, ouvrant la voie à l’élection du “radical” Mahmoud Ahmadinejad.

La tentative d’étranglement de l’Iran et de la Syrie par la guerre, les assassinats et les sanctions passe nécessairement par le Liban, base arrière du Hezbollah. Depuis les années 1980, le Hezbollah réussit à résister à tous les efforts d’Israël, soutenu à bout de bras par les États-Unis bien sûr, pour l’anéantir.

Loin de l’affaiblir, ces attaques ont contribué à renforcer le Hezbollah, tant sur le plan militaire qu’en tant que parti politique libanais. L’enseignement qu’en tirent les États-Unis et Israël est qu’il leur faut redoubler d’efforts pour déchirer le Liban, si cela permet de détruire le Hezbollah.

La dernière provocation des agents d’Israël a eu lieu à Beyrouth le 14 octobre, dans le quartier majoritairement chiite de Chiyah, qui jouxte le quartier chrétien maronite d’Ain Rummaneh, où le massacre des 27 passagers palestiniens d’un bus, le 13 avril 1975, a déclenché la guerre civile.

Cette fois-ci, des tireurs d’élite postés sur les toits ont tiré sur les partisans d’Amal et du Hezbollah qui se rendaient au Palais de justice d’Al Tayouneh pour participer à une veillée appelant à la révocation de Tariq al Bitar, le juge, nommé pour enquêter sur l’explosion du port de Beyrouth du 5 août 2020, qui, au prétexte qu’il est à la tête d’une enquête fortement politisée, s’apprête à prononcer un verdict décidé à l’avance en désignant le Hezbollah comme coupable.

Ce n’est pas la première fois que le Hezbollah ou la Syrie sont accusés de crimes qu’ils n’ont pas commis. C’est déjà arrivé en 2005, après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafiq Hariri. Quatre généraux “pro-syriens” ont fait quatre ans de prison avant qu’un tribunal international ne les libère faute de preuves.

Le tribunal avait immédiatement pointé du doigt le Hezbollah, et fini par déclarer une personne, Salim Ayyash, coupable de “participation” sur la seule base d’écoutes téléphoniques effectuées par des réseaux de communication dont on sait qu’ils étaient entièrement infiltrés et manipulés par l’État sioniste.

Le tribunal a innocenté la direction du Hezbollah. Il est clair qu’aucune personnalité du mouvement n’aurait perpétré un tel assassinat sans un ordre express de la direction. Or, si Nasrallah et Hariri avaient des désaccords, ils avaient en fait une bonne relation de travail et il est pratiquement impensable que Nasrallah ait jamais donné son feu vert à un acte aussi odieux.

Les seuls bénéficiaires de cet acte monstrueux étaient les Etats-Unis, Israël et leurs agents au Liban. La Syrie s’est retrouvée en mauvaise posture au plan international et elle a dû retirer ses forces restantes de la vallée de la Bika’a. Le Liban a été plongé dans un chaos qui a donné naissance à l’alliance anti-syrienne/pro-saoudienne, américaine et israélienne du 14 mars.

Le Hezbollah a présenté au tribunal des images de reconnaissance interceptées prouvant qu’Israël surveillait Hariri partout où il allait avec des drones depuis des années, et qu’un avion AWACS et un autre avion de reconnaissance de l’Etat hébreu volaient au-dessus de Beyrouth au moment précis de l’assassinat. Un agent israélien a été localisé sur les lieux de l’assassinat la veille.

Aucune de ces preuves circonstancielles n’a été prise en compte par le tribunal. Israël et les États-Unis ont fait couler des torrents de sang au Liban pendant de nombreuses décennies et ont commis les crimes les plus atroces, mais le tribunal ne les a même jamais considérés comme suspects.

Les tireurs d’élite qui attendaient sur le toit des immeubles à Tayouneh le 14 octobre ont tué sept personnes, dont une femme dans sa propre maison. Il y avait aussi des miliciens au sol, armés d’armes à feu, de couteaux et même de pierres, qui encerclaient les manifestants et se préparaient à les attaquer.

Malgré les démentis de Samir Geagea (Ja’ja), le chef des fascistes/sectaires Forces libanaises chrétiennes maronites (FL), les hommes armés étaient clairement des FL et agissaient sur ses ordres. Parmi les 19 personnes arrêtées, plusieurs l’ont rapidement impliqué.

Geagea est l’un des individus les plus dangereux de l’histoire du Liban, ce qui n’est pas peu dire au vu du bilan sanglant de nombreux autres. Pendant la guerre civile (1976-1989), il a tué des rivaux dans ses propres rangs de chrétiens maronites ainsi que des Palestiniens et d’autres ennemis à l’extérieur.

En 1994, il a été condamné à quatre peines de prison à vie pour les assassinats de l’ancien Premier ministre Rashid Karameh (1987), du chef du Parti national libéral Dany Chamoun (1990), du chef des Falangistes (Kata’ib) Elias al Zayek (1990) et pour une tentative d’assassinat sur le ministre de la Défense Michel Murr (1991).

En 1978, Elie Hobeika et lui, sur ordre de Bashir Gemayel, alors chef des Falangistes, ont dirigé 1200 hommes dans une attaque contre la maison familiale de Tony Frangieh, chef de la faction maronite Marada (Géants), au nord du Liban. Geagea a été blessé et a été évacué avant que Frangieh, sa femme et sa fille de trois ans ne soient tués.

Lors de l’attaque de 1990, la femme de Dany Chamoun et deux de ses fils ont également été tués. S’il se trouve une sorte de justice immanente dans toute cette effusion de sang – y compris de sang totalement innocent – elle apparaît dans l’assassinat de Bachir Gemayel en 1982 et le meurtre par voiture piégée en 2002 d’Elie Hobeika, principal homme de main d’Israël dans les massacres de Sabra et Chatila en 1982.

Geagea a lui-même purgé onze ans de quatre condamnations à perpétuité avant d’être libéré en vertu d’une amnistie prononcée après l’assassinat de Hariri, et de prendre la tête des FL. Sa brutalité est une arme puissante entre les mains d’Israël et des États-Unis. D’ailleurs l’ambassadrice étasunienne, Dorothy Shea, reconnaît ouvertement s’immiscer dans la politique libanaise.

Les sanctions économiques américaines contre le Liban visent d’abord, le Hezbollah, ensuite, la Syrie, et enfin, l’Iran. Le nombre de chrétiens qui meurent en défendant le “Liban chrétien” n’est pas un problème pour les États-Unis et Israël, pas plus que le nombre de musulmans qui meurent en leur résistant.

Tout ce qu’ils veulent, c’est le chaos qui servira leurs ambitions.

Ils ont déjà déchiré le Liban et ils le feront à nouveau, brutalement, impitoyablement, cyniquement, sans se soucier de verser le sang de milliers d’innocents.

Quelle que soit la cause que Samir Geagea pense servir, c’est d’abord et avant tout pour protéger Israël que le Liban, et en fait l’ensemble du Moyen-Orient, doit être détruit. Cependant, la situation d’Israël n’est plus aussi bonne qu’elle l’était ou qu’il pourrait le croire. Les ennemis de l’État hébreu n’ont pas reculé d’un iota dans leur combat pour libérer la Palestine.

Malgré tous ses efforts pour les annihiler Israël a échoué jusqu’à présent, ce qui ne l’empêche pas de réessayer. En plus des habituels attaques et plans d’urgence, Israël semble désormais se préparer activement à une frappe militaire massive qui viserait les centrales nucléaires et la capacité de production de missiles de l’Iran.

En septembre, le chef d’état-major sioniste, Avi Kohavi, a déclaré que les plans pour une telle frappe avaient été “considérablement accélérés”. L’armée a reçu 1,5 milliard de dollars supplémentaires pour acheter des avions, des drones et des bombes “anti-bunker” qui incluraient probablement le nouveau GRU-72 Advanced 5k Penetrator de 2 267 kg de l’USAF, pour cibler les installations nucléaires souterraines de l’Iran.

Anticipant une guerre simultanée avec le Hezbollah, Israël a également effectué de vastes exercices militaires dans le nord de la Palestine occupée, en coordination avec tous les services civils d’urgence pour faire face à une crise sur le front intérieur lorsque les missiles commenceront à tomber.

Israël se prépare clairement à une grande guerre et on peut s’attendre à ce qu’il mette tout en œuvre pour tenter d’écraser ses principaux ennemis une fois pour toutes.

À la différence des colons blancs d’Afrique du Sud, les dirigeants sionistes sont incapables de déchiffrer les signes qui s’accumulent contre eux. Pas plus que Netanyahou, Naftali Bennett n’a l’intention de céder que ce soit aux Palestiniens, à part quelques miettes de pouvoir municipal.

Comme Netanyahou, il ne voit aucun besoin de négocier, aucun besoin de concéder quoi que ce soit. Pourquoi le ferait-il, alors qu’en dernier recours, Israël dispose d’armes nucléaires pour détruire ses ennemis ? L’incertitude sur l’emploi des armes nucléaires ne sera levée que le jour où Israël prendra conscience que ses armes conventionnelles ne suffisent pas à détruire ses ennemis.

Malgré toutes les apparences, le soutien économique et militaire illimité des États-Unis a été une malédiction pour Israël. Il a créé l’illusion du pouvoir absolu. Israël est comme une plante aux racines peu profondes. Ce n’est que tant que les États-Unis continuent à l’arroser que la plante peut prospérer.

Il n’existe pas de lien permanent et indéfectible entre États et, en dépit des apparences, il n’y en aura pas non plus entre Israël et les États-Unis. Lentement, les Américains se réveillent et sont de moins en moins sensibles aux jérémiades incessantes d’Israël à mesure qu’ils prennent conscience de sa criminalité, aidés en cela par les membres du Congrès (principalement des femmes) qui ont de moins en moins peurs de s’exprimer.

Le moment pourrait venir où les États-Unis ne pourront plus se permettre de financer Israël. Avec le temps, l’opinion publique pourrait changer, ce qui pour permettrait à un gouvernement américain de traiter Israël comme les autres États.

L’aide économique et militaire américaine a eu le même effet sur Israël que les stéroïdes sur un culturiste. Pour le moment, le poids léger de 44 kilos peut se permettre de jouer les gros bras dans le quartier et de se pavaner dans la rue en jouant des muscles.

Il brutalise et menace et les gens s’enfuient terrorisés, sauf le Hezbollah et l’Iran. Eux ne s’enfuient pas. Ils restent droits dans leurs bottes et se préparent à se défendre. Une chose est certaine, lors de la prochaine guerre, Israël subira des dommages bien plus importants que jamais auparavant, et, alors, quantités d’Israéliens juifs n’auront plus qu’un seul désir : quitter un État sioniste qui risque de s’effondrer de l’intérieur et de mourir de ses propres contradictions.

Est-ce qu’il faudra en arriver là pour que la paix devienne possible ?

Auteur : Jeremy Salt

Jeremy Salt

* Jeremy Salt a enseigné l’histoire moderne du Moyen-Orient à l’Université de Melbourne, à la Bosporus University à Istanbul et à la Bilkent University à Ankara pendant de nombreuses années.
Parmi ses publications récentes son livre paru en 2008 : The Unmaking of the Middle East. A History of Western Disorder in Arab Lands (University of California Press).

Source : Chronique de Palestine
https://www.chroniquepalestine.com/…