Par Karine Bechet-Golovko

Comment la Russie et les pays européens en sont-ils arrivés à parler à ce point une langue différente ? Sans en être particulièrement surpris, nous ne pouvons que le déplorer, car la langue décrit le monde et les pays européens semblent s’enfoncer dans le monde global atlantiste, corps et âmes, y perdant leur âme, y sacrifiant leur corps.

Quand la Russie parle de libération, on lui répond invasion.

Quand la Russie parle du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, certains se souviennent soudainement de l’intégrité territoriale.

Quand la Russie parle de dénazification, on cherche à lui opposer une étrange conception de la « démocratie européenne ».

Deux langues pour dire le monde, deux regards qui le construisent différemment. Mais dans quel monde voulons-nous vivre ?

Rappelons-nous tout d’abord de 2004 et de l’incroyable troisième tour des élections présidentielles en Ukraine, cette première révolution, alors dite « orange ». Le monde occidental n’était pas satisfait du vainqueur, Viktor Yanukovitch, alors Premier ministre et considéré pro-russe, car soutenu par les territoires de l’Est. Qu’à cela ne tienne, l’OSCE organise un nouveau tour électoral sous haute « surveillance » et sous pression, permettant de faire passer de justesse leur candidat d’opposition, Viktor Iouchtchenko, qui perdra sans surprise les élections suivantes – encore une fois devant Yanukovitch – l’épuisement de l’état de choc provoqué par un troisième tour surprise, l’effet passé de cet empoisonnement aussi visuel qu’inoffensif, le tout accompagné d’un bilan discutable le conduisant à la perte.

La Révolution orange est la première invasion atlantiste de l’Ukraine. Si elle a permis de briser la mécanique étatique, la rue pouvant s’opposer au politique et « corriger » les résultats électoraux quand nécessaire, elle n’a pas permis de faire basculer la société ukrainienne. Le recours à la violence peut provoquer ce basculement.

En 2014, alors que les élections présidentielles doivent avoir lieu, le Maïdan est lancé. Surprenant – justement avant les élections, à moins de savoir que l’opposition, trop faible politiquement, ne peut pas gagner par les urnes. La rue contre la démocratie instituée, les cocktails molotov contre les bulletins de vote. Cette fois-ci, nous avons assisté à un déferlement de violence, de cendres, de cris et de sang pour briser la société ukrainienne. Les figures politiques de la « démocratie atlantiste » ont défilé à Kiev soutenir leur « démocratie » What else ? et au passage, comme l’a si délicatement déclaré Victoria Nulland, à l’époque en charge pour le Département d’État de l’Ukraine, fuck the Europe (sic !). Les intérêts américains dominent, les pays européens n’ont pas mot à dire. Mais ils peuvent servir et ont servi dans la dernière phase décisive de ce conflit pour faire accepter à Yanoukovitch un suicide politique : les ministres français et allemand des Affaires étrangères ont été instrumentalisés par ces forces atlantistes pour faire signer un accord entre Yanoukovitch et l’opposition dite « pro-démocratie ». Dans la nuit, les ministres sont partis et la chasse au Président ukrainien a été ouverte, le Maïdan a accouché d’un monstre politique, les « commandants » du Maïdan, en treillis et en armes, entrent en vainqueur dans le Parlement, y chassent les élus, un Président par interim, Tourtchinov, s’auto-proclamme, le Gouvernement dit national est truffé d’étrangers, la Cour constitutionnelle est suspendue, l’opposition politique est physiquement poursuivie, les médias non-alignés fermés et menacés, les tribunaux fonctionnent au rythme de l’entrée et de la sortie des « combattants démocratiques ». La Crimée se quitte ce capharnaüm, le Donbass s’enflamme.

Dans ce contexte, la législation nationale n’est pas appliquée sur tout le territoire et se pose la question de la validité des normes adoptées par ces institutions révolutionnaires, puisque le Maïdan étant bien appelé « Révolution de la dignité ». En 2009, la CEDH dans son arrêt pilote Ivanov, condamnait déjà l’Ukraine pour le dysfonctionnement systématique de la justice – la Révolution orange n’a donc pas porté l’état de droit. Ensuite, dans son arrêt de Grande Chambre du 12 octobre 2017, donc après le Maïdan, qui devait apporter par les armes la « démocratie » dont l’Ukraine était censée être privée par les urnes, la CEDH dénonce le renforcement du dysfonctionnement systématique de la justice, tant au regard du droit à un procès équitable que de l’exécution des décisions de justice. Dans la conception européenne, depuis Kelsen, il y a État quand il y a un système juridique, globalement efficace. Ce n’est manifestement pas le cas en Ukraine, au moins depuis 2014.

D’une manière générale, toute révolution entraîne une rupture de l’étaticité et les organes de facto gouvernant le territoire ne peuvent en appeler à l’intégrité territoriale, celle-ci étant liée justement à l’État – qui fait alors défaut. Dans cette configuration, lorsqu’il n’y a plus d’État dans le sens juridique du terme, les territoires et les peuples sont légitimes à décider de leur sort, c’est ce que l’on appelle le droit des peuples à décider d’eux-mêmes. C’est ce dont la Crimée s’est prévalu, c’est ce qu’a exigé le Donbass. La Russie veut que les Ukrainiens fassent eux-mêmes leur choix, librement, démocratiquement, sans contrainte extérieure.

Puisque juridiquement la situation est tellement évidente, alors pourquoi l’Occident continue à affirmer non seulement l’existence de l’État en Ukraine, mais sa continuité ? La raison est simple : parce que cette parodie étatique est sa créature. La raison est politique, elle n’est pas juridique. Pourtant, même les institutions européennes reconnaissent l’échec du Maïdan à créer en Ukraine un état de droit démocratique, comme le rappelle ce rapport du 23 septembre 2021, cité dans un article de Forbes[2] du 14 octobre 2021, très critique contre le miracle ukrainien : « Un récent rapport publié le 23 septembre par la Cour des comptes européenne sur la corruption en Ukraine a déclaré qu’entre 2016 et 2020, les trois principaux obstacles à la croissance économique étaient les mêmes qu’avant le mouvement Maidan, lorsque les gens protestaient en faveur d’une poussée vers l’intégration européenne. La perception était que la corruption, le manque de confiance dans les tribunaux et les monopoles de marché (capture de l’État par quelques propriétaires d’entreprises privées) étaient des obstacles majeurs à la modernisation de l’Ukraine. ».

S’il n’y a pas d’État, dans le sens institutionnel du terme, la prise en main de la société par des forces locales néo-nazies est encore un facteur de déstabilisation, non seulement de l’Ukraine elle-même, mais aussi de l’Europe. Au-delà même des bataillons punitifs Aïdar ou Azov, de Secteur Droit, dont l’idéologie néonazie n’est pas cachée, l’on note une glorification dans la législation ukrainienne des collaborateurs nazis, assimilés au régime juridique des anciens combattants. Les Marches aux flambeaux ne se cachent pas, les insignes nazis ne sont pas flous, l’Occident est parfaitement au courant. Les dirigeants actuels des pays européens, qui célèbrent l’européanisation de l’Ukraine post-maïdan, en appellent-ils à l’Europe des années 30 ? Pourquoi penser qu’un tel territoire aux portes de l’Europe est une démocratie ?

            Si nos dirigeants ne sont pas aveugles, c’est qu’ils sont soumis. La Russie ne fait pas la guerre à l’Ukraine, elle libère le territoire et le peuple ukrainien d’une domination et d’une occupation atlantiste. L’on ne compte plus les programmes de l’OTAN et des pays de l’OTAN « formant » l’armée ukrainienne, l’on ne compte plus les livraisons d’armes (qui ont commencé bien avant l’intervention militaire de la Russie), l’on ne peut oublier les déclarations américaines soutenant l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. Toutes ces démarches déstabilisent objectivement la sécurité sur le Continent européen.

Mais il est vrai qu’officiellement, l’armée américaine compte près de 75 000 soldats et civils, toujours présents sur le Continent européen. Alors pourquoi les dirigeants européens, tellement habitués à cette présence politique et militaire, devraient-ils s’insurger contre l’occupation atlantiste de l’Ukraine ?

Cette réaction hystérique occidentale est avant tout une réaction de survie du monde globaliste atlantiste. En acceptant d’être mise au ban de la « bonne société » globaliste, la Russie refuse de vendre une tranquillité à court terme, afin de restaurer son espace vital historique et de garantir une stabilité sur le Continent européen à long terme. Plusieurs fois la question de l’après s’est posé – ce sera alors aux Ukrainiens de choisir. Mais cette fois-ci, eux-mêmes. En attendant, les Américains débarquent des hommes en Europe, non pas en Ukraine, mais en Europe, car c’est bien la question de la protection de leur zone de gouvernance qui se pose. L’OTAN est une structure de guerre, non pas de dissuasion comme elle voulait se présenter – et manifestement, elle ne dissuade pas. C’est donc un échec patenté de la politique atlantiste. Qui se double de la tombée d’un masque – le monde atlantiste entre en combat, uniquement quand il peut gagner sans avoir à se battre contre une véritable armée. D’autant plus que les pays de l’OTAN, principalement les pays européens, ne sont manifestement pas prêts à envoyer leurs hommes contre la Russie se battre, non pas pour « la démocratie », mais pour les intérêts américains dans la région. Et pour sauver la face d’un système inique.

            C’est aux pays européens, c’est aux peuples européens, désormais, de se poser la question de savoir dans quel monde ils veulent vivre. Pourquoi une occupation atlantiste est-elle « normale » et une volonté de se libérer une « agression » ? Le visage de ce monde atlantiste, révélé dans sa plus pure nudité, me fait penser à cette formule de Malraux dans La condition humaine : «  Son visage exprimait la plus abjecte colère, celle de l’imbécile qui croit son pouvoir contesté. ».

            Nous méritons autre chose, nous méritons mieux, cela va dépendre de nous. La Russie est en train de rebattre les cartes géopolitiques, une autre voie s’ouvre en Europe, la voie européenne.


[1] https://www.eca.europa.eu/en/Pages/DocItem.aspx?did=59383

[2] https://www.forbes.com/sites/kenrapoza/2021/10/14/ukraine-2021-the-crisis-continues/?sh=382985714a8a

Source : Russie politics
http://russiepolitics.blogspot.com/…

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