Gabriel Boric est le nouveau président du Chili – Photo : Raul Zamora

Par Ramona Wadi

Le nouveau président du Chili, Gabriel Boric, soutient le mouvement BDS et a promis d’adopter une position offensive pour défendre les droits des Palestiniens. Mais sera-t-il capable de faire évoluer la politique étrangère chilienne ?

Lorsque le Chili a annoncé les résultats de ses élections présidentielles, Israël et ses partisans étaient très mécontents du résultat. Gabriel Boric, le candidat de gauche pro-palestinien à la présidence du Chili, est sorti victorieux face au candidat de droite pro-israélien Jose Antonio Kast.

Ancien dirigeant étudiant, Boric, âgé de 35 ans, s’est fait connaître lors des mobilisations de 2011 pour revendiquer une éducation gratuite et de qualité au Chili. En 2013, Boric a été élu au parlement en tant que candidat indépendant représentant la région de Magallanes. Se présentant contre Kast aux élections présidentielles de 2021, son cri de ralliement pour en finir avec le néolibéralisme reflète les soulèvements à l’échelle nationale contre le président sortant Sebastian Pinera.

Boric est également un critique virulent d’Israël et il soutient le mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS). En octobre 2021, après s’être engagé à soutenir un projet de loi visant à sanctionner les biens provenant des colonies israéliennes, Boric a promis d’adopter une position plus ferme pour défendre les droits des Palestiniens.

Boric a finalement battu Kast par un vote de 56 à 44 %, montrant ainsi que les électeurs chiliens sont prêts à rompre avec le passé.

Le Chili et la Palestine partagent des similitudes en termes de lutte contre la violence néolibérale. Les deux populations autochtones – les Mapuche du Chili et les Palestiniens – sont confrontées aux horreurs des armes et des technologies de surveillance d’Israël. Mais la question aujourd’hui est de savoir si Boric s’alignera sur le consensus international concernant le compromis des deux États ou s’il maintiendra son soutien à la libération du peuple de Palestine.

Israel destruye 12 edificios habitados por Palestinos, en territorio Palestino!!!! donde el ejército israelí tiene prohibida la entrada por tratados internacionales. ¿Hasta cuando el mundo permitirá que Israel humille y violente al pueblo palestino? https://t.co/NwgKlaDa0X

— Gabriel Boric Font (@gabrielboric) July 22, 2019

La réaction israélienne à l’élection de Boric

Dans la presse israélienne, Boric est décrit comme antisémite en raison de ses prises de position pro-palestiniennes, et il faut savoir que la communauté juive du Chili soutient largement les politiques coloniales sionistes.

Ses liens avec Daniel Jadue, un Palestinien chilien qui était également candidat aux élections présidentielles de 2021 et qui s’est exprimé très ouvertement contre le sionisme, ont également été qualifiés d’inacceptables par les médias israéliens.

Emilio Dabed, un avocat palestino-chilien également titulaire d’un doctorat en sciences politiques et spécialisé dans les questions constitutionnelles, le droit international et les droits de l’homme, a expliqué à Mondoweiss la façon dont la propagande d’Israël manipule la position de Boric, et a également fait la lumière sur les complexités de la politique étrangère chilienne envers Israël et la Palestine.

“Boric a été accusé d’antisémitisme parce qu’il a exprimé l’opinion qu’Israël devrait se retirer des territoires palestiniens occupés, ses détracteurs laissant entendre que demander l’application du droit international est injuste ou pourrait s’apparenter à de l’antisémitisme. De même, dans une lettre ouverte adressée à Boric par d’éminentes personnalités juives du Chili, le président élu a été critiqué pour avoir tenu ‘les Juifs responsables des politiques d’un gouvernement au pouvoir en Israël’. Mais la propagande israélienne et ses partisans insistent sur le fait qu’Israël représente tous les Juifs, et accusent tous les Palestiniens d’être antisémites pour avoir critiqué les politiques de l’État d’Israël”, a expliqué Dabed.

“De plus, le président de la communauté juive du Chili a également critiqué Boric pour son soutien à la campagne BDS, une initiative non violente, basée sur le droit international, visant à forcer Israël à respecter ses obligations juridiques internationales. Du point de vue d’Israël et de ses partisans, appeler au respect du droit international est presque un crime. Soutenir les droits des Palestiniens est considéré comme antisémite, et l’établissement d’une paix juste en Palestine est un danger qui les menace.”

Et pourtant, les titres apocalyptiques des médias israéliens sur l’élection d’un président pro-palestinien au Chili passent presque entièrement sous silence le fait qu’Israël aurait préféré que Kast remporte l’élection, malgré le fait que son père, Michael Kast, né en Allemagne, était membre du parti nazi et que sa famille était impliquée avec la dictature d’Augusto Pinochet.

L’auteur et journaliste d’investigation chilien Javier Rebolledo – dont les recherches sur la dictature de Pinochet ont révélé au public de nombreux secrets jusqu’alors tenus à l’écart du public – affirme dans son livre “A La Sombra de Los Cuervos” (Dans l’ombre des corbeaux) que le père de Kast, ainsi que l’un de ses frères, Cristian Kast, étaient impliqués dans la Direction nationale du renseignement (DINA).

Le frère de Kast, Miguel Kast, faisait partie des Chicago Boys – le groupe d’économistes formés par Milton Friedman qui ont été chargés de l’expérience néolibérale au Chili. Il a également été nommé par Pinochet au poste de ministre du Travail, puis de président de la Banque centrale du Chili.

Lors de la campagne présidentielle de 2017 au Chili, Kast a braqué les projecteurs sur lui avec son soutien indéfectible à Pinochet. “Si Pinochet était encore en vie, il voterait pour moi”, s’est-il vanté. Il s’est également proclamé contre la fermeture de la prison de luxe de Punta Peuco, où d’anciens agents de la DINA et des tortionnaires purgent leur peine.

La campagne de 2017 de Kast a été financée par des partisans de Pinochet, parmi lesquels la fille de l’ancien agent de la DINA Marcelo Castro Mendoza.

Les médias israéliens ont confirmé que sur 111 Chiliens résidant en Israël, 73 ont voté pour Kast. À propos du triomphe électoral de Boric, Gabriel Colodro, président de la communauté chilienne d’Israël, a déclaré : “Il y a une inquiétude pour la communauté juive [au Chili], mais nous lui souhaitons de réussir.”

Négationnisme historique

La réponse d’Israël aux élections chiliennes est le reflet de sa propre entreprise coloniale et du soutien diplomatique international qu’il est habitué à recevoir. Les liens d’Israël avec la dictature de Pinochet, à laquelle il a vendu des armes lorsque les États-Unis ont décidé qu’il était temps de se distancier des crimes contre l’humanité qu’ils avaient financés au Chili, font également partie de l’héritage entre les deux pays, lequel se poursuit aujourd’hui.

Les relations entre Israël que le Chili, à partir de la dictature et jusqu’à la présidence précédente, ont prospéré en ignorant le passé.

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M. Dabed décrit l’impact de cet effacement par Israël et la manière dont il s’est traduit par le choix de M. Kast par la communauté juive lors des élections présidentielles de 2021 au Chili.

“Ce que la réponse israélienne à l’élection de Boric révèle, une fois de plus, c’est la nature schizophrène de la politique israélienne et de ses partisans. Ils ont créé une réalité parallèle en prétendant vouloir la paix mais en poursuivant la colonisation de la Palestine, ainsi que l’exploitation et l’oppression des Palestiniens. D’autre part, leur politique est le reflet de l’éthique négative qu’ils ont adoptée. Une éthique et une politique négatives dans le sens où leur objectif est la négation de l’existence des Palestiniens, la négation de leurs droits, l’effacement et la négation de leur histoire, la négation de la nature humaine des Palestiniens.”

Cette négation a également été démontrée par la communauté chilienne en Israël dans sa préférence pour Kast. “La même politique négative opère au sein d’une partie de la communauté juive au Chili, comme le montre leur choix lors des élections chiliennes. Ils ont majoritairement voté pour Kast. La communauté chilienne en Israël, par exemple, a voté à près de 70 % pour Kast, niant les crimes de la dictature de Pinochet que Kast a soutenus et défend toujours, niant la torture, les assassinats, les disparitions de dissidents politiques pendant la dictature, qui ont tous été perpétrés avec l’aide et la formation de l’État israélien aux forces de sécurité de Pinochet”, a expliqué Dabed.

Ce que l’on peut attendre du gouvernement Boric

Bien qu’Israël tente de présenter la nouvelle présidence chilienne comme dangereuse sur le plan des relations diplomatiques, M. Boric devra naviguer sur des terrains politiques anciens et nouveaux à la fois, tant en ce qui concerne l’histoire mouvementée du Chili depuis la dictature et la transition vers la démocratie, que sa politique étrangère.

Le Chili abrite la communauté palestinienne la plus importante et la mieux organisée d’Amérique latine. Son militantisme en termes de BDS continue de croître et a influencé la politique chilienne.

Par exemple, en novembre 2018, le congrès chilien a adopté une résolution demandant au gouvernement de revoir ses accords avec Israël et de fournir aux Chiliens des informations sur l’expansion coloniale d’Israël afin qu’ils puissent décider en toute connaissance de cause de faire des affaires avec Israël ou de visiter l’État colonial.

Il serait toutefois simpliste de considérer le militantisme pro-palestinien antérieur comme imoposant un changement de cap dans la politique étrangère du Chili.

“Boric est un jeune politicien de gauche qui sera confronté, au cours de son gouvernement, à la droite chilienne antidémocratique, celle-là même qui a contribué à renverser le gouvernement socialiste de Salvador Allende il y a près de 50 ans et à instaurer la dictature de Pinochet qu’elle défend jusqu’à aujourd’hui. Dans ces circonstances, il serait très dangereux pour Boric de s’aliéner complètement la communauté juive du Chili qui, dans l’ensemble, est très influente, soutient la politique de droite et a voté pour Kast. Étant donné les changements radicaux que Boric a promis et le soutien dont il aurait besoin pour les mettre en avant, je ne pense pas qu’il prendrait le risque d’une plus grande confrontation”, a expliqué M. Dabed.

“Je ne pense pas qu’il y aura des changements importants dans la politique étrangère chilienne. Quelles que soient les tendances politiques, les gouvernements chiliens ont conservé la même politique étrangère concernant la Palestine/Israël. Il répète le mantra établi par la communauté internationale sur le fait qu’il soutient une solution à deux États pour le conflit. Il agit ainsi, même si nous savons tous que cette stratégie n’a mené les Palestiniens nulle part. Les négociations pour une solution à deux États sont devenues le nom du maintien du statu quo colonial auquel sont soumis les Palestiniens jusqu’à aujourd’hui. Ce discours a permis à Israël d’ignorer ses engagements durant les négociations d’Oslo dans le sens d’un échange de terres contre la paix, et d’atteindre son objectif de conquérir la terre et d’imposer des conditions de paix qui consolident son projet colonial.”

Cependant, l’impact de Boric en termes de militantisme et de politique ne doit pas être écarté. Alors que la diplomatie des deux États domine le discours politique, le Chili a maintenant un président qui est ouvertement aligné sur la cause palestinienne, et le Chili est bien placé pour influencer le débat politique régional sur la colonisation israélienne de la Palestine.

Dabed conclut : “Je pense également que l’arrivée au pouvoir de Boric représente un soutien énorme pour les Palestiniens et la communauté palestinienne au Chili. Même s’il ne changera peut-être pas la politique étrangère chilienne à cet égard, lui, son équipe et ses partisans sont conscients de la condition coloniale palestinienne. Ils s’y opposent, et ils n’hésitent pas à exprimer leurs opinions. Non seulement Boric, mais beaucoup d’autres personnes de son entourage connaissent les injustices et les crimes dont les Palestiniens sont victimes de la part de l’État israélien, et ils sont prêts, je l’espère, à apporter au moins des changements dans la façon dont la Palestine/Israël est perçue et dont on en parle, ce qui n’est pas sans importance. Cela pourrait conduire à la création d’initiatives au niveau international qui pourraient ramener les Palestiniens dans le débat public, après tant d’années de silence dans les grands médias et les forums internationaux.”

Auteur : Ramona Wadi

* Ramona Wadi est rédactrice au Middle East Monitor. Écrivain, chercheuse et journaliste indépendante, elle est également critique. Ses écrits couvrent une série de thèmes en relation avec la Palestine, le Chili et l’Amérique latine. Elle contribue régulièrement au PalestineChronicle.com. Consultez son site internet.

18 janvier 2022 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine

Source : Chronique de Palestine
https://www.chroniquepalestine.com/…