Joe Biden dans son interview à 60 Minutes (Source: CBS) [Photo]

Par Joseph Scalice

Dimanche soir, la chaîne CBS a diffusé un épisode de l’émission «60 Minutes» comprenant une longue interview du président américain Joe Biden par Scott Pelley.

En l’espace de 25 minutes, Biden a fait une série de déclarations extraordinaires. Il a déclaré que la pandémie de COVID-19 était «terminée»; il a annoncé son «engagement sans faille» à soutenir la guerre contre la Russie, tout en reconnaissant que cela contenait la possibilité d’une guerre nucléaire; et il a juré de déployer les forces américaines dans une éventuelle guerre avec la Chine.

Cela fait plus de 200 jours que Biden n’avait pas fait d’interview avec un journaliste de télévision. Beaucoup de choses ont changé. Les États-Unis et l’OTAN ont provoqué la guerre avec la Russie en Ukraine et ont intensifié le conflit en fournissant une aide militaire massive et en s’impliquant directement, en supervisant et en planifiant le mouvement des troupes et le ciblage des missiles. Les parties orientale et méridionale de l’Ukraine envahies par la Russie sont devenues le site concentré d’une troisième guerre mondiale en expansion.

Une inflation massive s’est emparée du monde. Les prix des produits de première nécessité ont grimpé en flèche et sont hors de portée de la classe ouvrière. En Europe, les travailleurs font face à la perspective d’un hiver glacial, incapables de se chauffer; aux États-Unis, les travailleurs ont du mal à payer leur loyer. Le marché boursier est turbulent, et son avenir semble sombre. Plus important encore, les luttes de la classe ouvrière contre le capitalisme apparaissent au grand jour, se développent rapidement et prennent une forme de plus en plus politique.

Le capitalisme américain est en guerre avec la réalité, et nulle part ailleurs cela ne s’exprime plus ouvertement que dans son président Joe Biden. Il a reconnu la gravité de la situation en déclarant: «C’est un moment vraiment difficile. Nous sommes à un tournant dans l’histoire de ce pays». En même temps, et sans aucune justification, Biden a annoncé: «Ça fait longtemps que je n’ai pas été aussi optimiste.»

Les illusions de la classe dirigeante américaine et son indifférence grotesque à l’égard de la vie des travailleurs étaient résumées dans la déclaration de Biden sur la pandémie. Un million d’Américains sont morts. Biden a fait la grimace mais a déclaré: «La pandémie est terminée… la pandémie est terminée. Si vous remarquez, personne ne porte de masque. Tout le monde semble être en assez bonne forme».

Le million de décès dus au COVID-19 aux États-Unis étaient, dans leur écrasante majorité, évitables. Biden, comme son prédécesseur Trump, n’a mis en oeuvre aucune des mesures de santé publique nécessaires pour isoler le virus et empêcher sa propagation. De telles mesures menaçaient les profits des entreprises américaines. Les États-Unis ont mené les classes dirigeantes du monde en adoptant la pandémie et en acceptant la mort de masse.

Maintenant, alors que 3.000 Américains meurent du COVID-19 chaque semaine, Biden déclare que la pandémie est terminée. Il se réjouit du fait, résultat direct de ses propres politiques criminelles, que les gens ne portent pas de masques. Les données sur les taux de mortalité et d’infection ne peuvent plus être considérées comme fiables. Les morts et les infectés, ceux qui souffrent des terribles conséquences de COVID longue durée, sont poussés dans les rangs des innombrables personnes non comptées, et la pandémie est déclarée terminée.

La déclaration de Biden, «tout le monde semble être en assez bonne forme», efface l’expérience de millions de personnes atteintes du COVID long. Selon un rapport récent de la Brookings Institution, environ 4 millions de personnes souffrant du COVID long ont quitté le marché du travail.

L’extraordinaire déclaration de Biden selon laquelle «la pandémie est terminée» – qui peut être comparée au tristement célèbre discours de George W. Bush «mission accomplie» lors des premières phases de la guerre en Irak – ignore également le danger permanent et persistant de l’évolution virale. Des études récentes indiquent que de nouveaux variants hautement mutés du COVID-19 apparaissent presque chaque semaine, avec un potentiel d’évasion immunitaire croissant.

La classe dirigeante américaine est habituée à la mort de masse. Elle a appris, à une vitesse alarmante, que la mort généralisée évitable est une chose avec laquelle elle est prête à vivre. Cela aiguise les dents de leurs menaces militaristes et de leur politique de la corde raide.

La principale préoccupation de Biden dans cette interview était de montrer clairement sa détermination inébranlable à faire la guerre. Il a annoncé «l’engagement inébranlable» de Washington à mener la guerre contre la Russie «aussi loin qu’il le faut». L’objectif, qu’il a qualifié de «victoire en Ukraine», est «de faire sortir complètement la Russie d’Ukraine.»

Cette formulation implique un engagement des États-Unis à armer les Ukrainiens et à orchestrer la conduite du conflit jusqu’à ce que les forces russes soient retirées non seulement de l’est et du sud de l’Ukraine, mais aussi de la Crimée. Kiev et Moscou revendiquent la péninsule de Crimée qui constitue une position militaire cruciale pour la Russie, puisqu’elle garantit l’accès à la mer Noire.

Pelley a fait remarquer que Poutine était «acculé» et a demandé à Biden ce que le président américain dirait si Poutine envisageait «d’utiliser des armes chimiques ou nucléaires tactiques». Biden a répondu: «Ne le faites pas. Ne le faites pas. Ne le faites pas. Vous allez changer le visage de la guerre comme jamais depuis la Seconde Guerre mondiale».

Toute la stratégie géopolitique de Washington est une stratégie d’insouciance implacable. Biden a dit à Poutine devant le monde entier qu’il engageait les États-Unis dans la défaite des forces russes en Ukraine, admettant que cela acculait Poutine dans un coin. L’utilisation d’armes nucléaires est ouvertement discutée comme une possibilité réelle, et pourtant Washington refuse de faire un seul pas en arrière.

Ne se contentant pas de mener la guerre mondiale sur un seul théâtre, Biden a porté son attention sur la Chine, et là aussi ses déclarations étaient d’une imprudence sans bornes. Taïwan, a-t-il déclaré, «fera son propre jugement sur son indépendance… c’est sa décision». Cette déclaration remet directement en cause ce qui a été un pilier de la stabilité mondiale pendant près d’un demi-siècle: la politique de la Chine unique.

En déclarant que l’indépendance souveraine de Taïwan relève de la décision de Taïwan elle-même, Biden a jeté aux orties le principe selon lequel Taïwan fait partie de la Chine. Cette déclaration constitue un encouragement ouvert et délibéré des forces indépendantistes à Taïwan. Pékin a clairement indiqué depuis des décennies que la politique d’une seule Chine, plus que toute autre chose, est une ligne rouge qui ne peut pas être franchie sans conséquences graves. Les tentatives d’obtenir l’indépendance de Taïwan seraient réprimées, a-t-il déclaré, par une réunification forcée.

La propagande de guerre continue. Dans ce qui est peut-être la déclaration la plus téméraire de toute l’interview, Biden a déclaré que les forces américaines défendraient Taïwan contre une attaque de la Chine. Pelley a poursuivi en posant la question suivante: «Les forces américaines, hommes et femmes, défendraient-elles Taïwan en cas d’invasion chinoise»? «Oui», a froidement répondu Biden.

Toute prétention à l’ambiguïté stratégique a disparu: l’idée qu’en ne déclarant pas si les forces américaines défendraient Taïwan, elles laissaient les éléments pro-indépendance à Taïwan et les forces pro-réunification à Pékin dans l’incertitude quant à ce que Washington ferait en cas de conflit. Maintenant, Biden s’est engagé à ce que les États-Unis entrent en guerre contre la Chine.

Par la suite, la Maison-Blanche a publié une déclaration qui indique que la politique américaine n’avait pas changé et que les États-Unis conservaient une position d’ambiguïté stratégique. Il s’agit d’une pratique du gouvernement Biden qui utilise la tendance du président à faire des «gaffes» comme excuse pour déclarer délibérément et ensuite prétendre rétracter les déclarations les plus provocatrices.

La seule chose que Biden a présentée comme une calamité inacceptable est lorsqu’il a parlé non pas d’une infection massive perpétuelle ou de la possibilité d’un anéantissement nucléaire, mais la possibilité d’une grève ferroviaire, qu’il a affirmé avoir évitée de justesse. «Si en fait ils s’étaient mis en grève, a-t-il déclaré, les chaînes d’approvisionnement de ce pays se seraient arrêtées net, et nous aurions assisté à une véritable crise économique».

Cette crise pour la classe dirigeante – la montée croissante du militantisme de la classe ouvrière – n’a pas été évitée. Malgré l’aide des syndicats, qui se sont empressés d’aider le président à mettre fin à la grève, participant à des négociations prolongées à la Maison-Blanche pour négocier un accord de capitulation, Biden n’est pas parvenu à un accord qui réponde en quoi que ce soit aux revendications des cheminots. Les travailleurs sont furieux et sont déterminés à se battre.

Devant la question de la flambée du coût des biens de consommation, un facteur déterminant dans la lutte des classes, Biden l’a balayée d’un revers de main. «Nous allons maîtriser l’inflation», a-t-il promis, sans expliquer que la principale façon dont la classe dirigeante cherche à «maîtriser» l’inflation est de provoquer une récession et d’augmenter le chômage afin de contrer les revendications salariales des travailleurs.

Biden exprime le désespoir de la classe dirigeante américaine devant la crise – en guerre contre la Russie, en guerre contre la Chine, en guerre contre la classe ouvrière, en guerre contre la réalité.

Il n’est pas bon pour le président ou le capitalisme américain que la question, posée dans l’interview, de son aptitude mentale soit devenue obligatoire.

Washington n’empêchera pas la mort de masse et ne reculera pas devant la guerre nucléaire; le capitalisme américain est poussé à ces fins par des crises auxquelles il ne peut échapper.

Les politiques et les stratégies de Washington sont folles, au sens le plus réel du terme, mais il s’agit d’une folie intelligible, d’une folie aux causes objectives. Le capitalisme n’a rien d’autre à offrir à l’humanité que la guerre, la pauvreté et la mort. Il n’a pas d’autre solution à la pandémie que de nier son existence, pas d’autre solution à la guerre que l’escalade.

(Article paru en anglais le 20 septembre2022)

Source : WSWS
https://www.wsws.org/fr/…

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