Par Contre Attaque

«Faites en sorte, madame la Première Ministre, que celles et ceux qui trahissent les valeurs de la Nation en ne soutenant pas l’État d’Israël […] soient sévèrement punis». Cette phrase dystopique a réellement été prononcée par le sénateur Roger Karoutchi, le 11 octobre 2023, sous un tonnerre d’applaudissements.

Ce message n’est malheureusement pas plus délirant que le climat qui s’installe ces derniers jours en France, au nom du soutien «inconditionnel» à l’État d’Israël. Après la répression du mouvement sur les retraites, de Sainte-Soline et de la révolte des banlieues, les événements au Proche-Orient semblent être une autre occasion, pour les autorités françaises, de franchir des paliers supplémentaires vers la dictature. Toutes les digues ont explosé, tout semble permis pour les autocrates.

Dissolutions et terrorisme

Le 9 octobre, Gérald Darmanin annonce que des «procédures de dissolution» sont étudiées à l’encontre des collectifs qui soutiennent la Palestine. Il évoque aussi une «résurgence d’actes» qu’il qualifie «d’antisémites» dans toute la France. Dans la liste de ces actes qu’il compte poursuivre, il évoque le «déploiement de banderoles de soutien aux palestiniens», des «propos appelant à l’intifada» et des «affichettes en soutien aux palestiniens»… une criminalisation inédite de la cause palestinienne. Le même ministre annonce que le porte-parole du NPA, Philippe Poutou, est visé par une enquête pour «apologie du terrorisme» après avoir dénoncé les bombardements sur Gaza.

Dans cette surenchère, tout le monde tente de battre de nouveaux records. Le sénateur Les Républicain Stéphane Le Rudulier réclame à Élisabeth Borne la dissolution du NPA mais aussi de La France Insoumise, premier parti de gauche en France, du groupe antifasciste la Jeune Garde et du collectif des Indigènes de la République, eux aussi pour «apologie du terrorisme et antisémitisme». Il demande également la levée de l’immunité parlementaire de Mathilde Panot. Elle doit être poursuivie pour «apologie du terrorisme». Son collègue Éric Ciotti demande la levée de l’immunité parlementaire du député insoumis Louis Boyard, lui aussi accusé «d’apologie du terrorisme». Il y a des députés condamnés, des députés racistes, des députés sexistes, mais non, ceux dont il faut supprimer les protections juridiques sont les voix de gauche qui dénoncent la situation au Proche-Orient.

Manifestations interdites

Meyer Habib, député franco-israélien, réclamait après l’attaque du Hamas que «la France laisse les mains libres à Tsahal, l’armée la plus morale du monde, pour détruire totalement le Hamas» mais aussi «l’interdiction des manifestations qui font l’apologie du terrorisme», c’est-à-dire des marches pour la Palestine. Les individus qui dénoncent depuis des années le fait «d’importer le conflit israélo-palestiniens» en France sont en fait les premiers à le faire.

Une demande exaucée le 12 octobre. Gérald Darmanin ordonne «l’interdiction systématique des manifestations propalestiniennes et l’interpellation des participants». Il ajoute le racisme assumé à l’interdiction du droit fondamental de manifester : «les auteurs étrangers» d’éventuelles infractions doivent systématiquement voir leurs titres de séjour retirés et leur expulsion «mise en œuvre sans délai». Il ne s’agit plus seulement d’un «soutien inconditionnel» à un État colonial qui bombarde des civils. Il s’agit d’une opération massive de restriction des rares libertés qui survivent encore en France.

Le RN semble dépassé par sa droite et tente de reprendre la main. Son responsable, Stéphane Ravier, déclare que «Les Frères musulmans vivent parmi nous, à cause de la folle politique d’immigration. Il faut les traiter comme en Israël, par une réplique radicale et impitoyable». Oui, c’est un appel pur et simple à massacrer les français d’origine maghrébine. Que personne n’a condamné.

Paranoïa et fanatisme

À la télévision, c’est le déchaînement sans fin. Sur BFM, la présidente de l’organisation juive européenne estime en direct qu’Israël «rend service à l’humanité» en bombardant Gaza, sans aucune réaction. Sur la chaîne, les soutiens d’Israël monopolisent les échanges et tout n’est plus que propagande de guerre. Mais ce n’est pas encore suffisant. Le 11 octobre, BFM fait une liste de personnalités noires et arabes accusées de ne pas soutenir suffisamment Israël. «Ces stars que l’on entend moins pour Israël» proclame un bandeau à l’écran, avec une photo de Kyllian Mbappé. Le joueur vient d’être touché par le deuil d’un proche, mais il est sommé de soutenir l’État israélien immédiatement. C’est une propagande raciste : Mbappé est accusé d’avoir soutenu Nahel mais pas les frappes d’Israël. Omar Sy aussi est accusé sans pouvoir se défendre. BFM importe le conflit, crée une suspicion généralisée à l’égard de personnalités à la peau trop brune et supposément musulmanes.

Sur Cnews, le chanteur Enrico Macias appelle à «dégommer physiquement» les membres de la France Insoumise. Sur I24, le réalisateur Philippe Lellouche éructe : «Mélenchon est un antisémite» et «Louis Boyard est un crétin et un abruti qui soutient le terrorisme». Rires en plateau. Dans Libération, le leader Insoumis est caricaturé en antisémite. Le nombre de propos violents et totalement diffamatoires contre la gauche sur toutes les chaînes et dans la presse est incalculable. Des mensonges sont répétés matin, midi et soir sur la France Insoumise. C’est une opération de harcèlement contre la seule force de gauche, mais aussi une grave mise en danger. Si Mélenchon est effectivement un antisémite pro-terroriste, alors il devient, insidieusement, légitime de le tuer lui aussi ?

Qu’est-ce qui vaut ce déferlement de haine ? Avoir appelé à la désescalade. Simplement. La France Insoumise est le seul parti à s’être préoccupé du sort des palestiniens, et ça c’est intolérable. Pourtant la position de la France Insoumise est loin d’être anti-colonialiste. C’est à peu près celle qu’avaient Chirac ou De Gaulle. De Villepin, comme Mélenchon ou l’ONU parle de «crimes de guerre», une qualification pénale bien plus précise que le mot «terrorisme» utilisé à toutes les sauces. Définir les termes, appeler à la paix et au respect du droit international est inacceptable. C’est déjà de la complicité de terrorisme pour les fanatiques dans les médias et au pouvoir.

Contrôle du net

Manifestations interdites, menaces contre les partis de gauche, dissolutions, il fallait encore verrouiller d’avantage. Le commissaire européen Thierry Breton a lancé des avertissements à Twitter, Meta et Tiktok exigeant que les contenus de «désinformation» sur le conflit soient supprimés sous 24h. Les innombrables mensonges de l’armée israéliens et de ses soutiens ne sont évidemment pas concernés.

Dans le même temps, le Ministre de la Justice menaçait : «La démonstration de soutien à un groupe terroriste, l’apologie du terrorisme, c’est un délit. Les auteurs de messages incitant à porter un jugement favorable sur le Hamas encourent 5 ans d’emprisonnement». Et comme on l’a vu, dénoncer le colonialisme est considéré comme être «favorable au Hamas» pour le gouvernement.

Vers la dictature

Bientôt le parti unique ? L’élu d’extrême droite Eric Ciotti déplorait ce jeudi «la présence des Insoumis» à une réunion avec le Président de la République. «Par leurs propos et leur complaisance vis-à-vis du terrorisme, ils n’ont plus leur place dans l’arc républicain et dans le débat démocratique de notre pays !» Cet homme veut donc, en toute tranquillité, faire interdire la dernière et seule force d’opposition de ce pays.


Résumons : en France, en 2023, vous devez soutenir la police, les lobbys agro-industriels et l’armée israélienne. Sinon vous n’êtes plus républicain. Vous êtes «séparatiste» voire «terroriste» et vous méritez d’être supprimé. Et tout cela au nom de la «démocratie».
Orwell, reviens, ils sont devenus fous !

Source : Contre Attaque
https://contre-attaque.net/…