Les jeunes francophones de Gaza-étudiants et diplômés- et les trois ans de l’agression horrible

Par Ziad Medoukh

Témoignages poignants sur leur tragédie vécue

Abir Harara, Gaza ville

 Je crois que depuis le 7 octobre 2023, quand ils ont coupé l’électricité pour la dernière fois à la tour Palestine ou j’habitais, ils ont coupé un câble vital dans mon cerveau : le câble des sentiments.

C’était un samedi à 16h, ma mère nous avait préparé notre plat préféré, riz à la viande. Nous étions assis autour de la table, quand l’ordre d’évacuer immédiatement l’immeuble nous est parvenu, en prélude à sa démolition.

Je suis restée figée, la bouche bée.

J’ai fait semblant d’être celle qui rassure, en disant que ce n’était qu’une menace. j’ai passé le temps à contempler ma famille quand tout le monde commençait à récupérer ses affaires personnelles.

Mais moi qui fais attention au moindre détail, comment pouvais-je choisir une petite partie de ma vie et abandonner le reste ? J’ai décidé ainsi de ne rien prendre, seulement mon passeport, ma carte d’identité et mes diplômes, comme une nouvelle chance de recommencer ma vie.

Depuis, les jours se ressemblent, chargés de mauvais souvenirs, de peur, d’incertitude et de déplacements forcés. Nous avons connu un froid glacial et une chaleur infernale, le manque d’eau potable, le manque de nourriture, les loyers exorbitants, le chômage et l’absence de produits d’hygiène. J’ai vu deux proches mourir sous mes yeux, ma tante et ma cousine. Presque une personne de chaque famille a été atteinte d’hépatite virale dont mon frère et ma sœur, et les enfants souffraient de gastro-entérite.

Notre routine est devenue la même : préparer la pâte pour faire du pain insuffisant pour toute la famille, les mères qui donnaient leur part à leurs enfants. Le système nerveux d’une de mes sœurs n’a pas pu supporter physiquement la peur, la douleur et la pression ; elle a eu une crise et a été transférée en Égypte, accompagnée par ma mère. Moi et ma plus jeune sœur, qui n’avions jamais cuisiné, avons appris à cuisiner au feu de bois, avec du papier et des tuyaux en plastique. Cela m’a causé des problèmes de santé. 

Récemment, ma sœur s’est brûlée au troisième degré à la main et à la jambe pendant qu’elle préparait le déjeuner.

Pour supporter cette situation dramatique, je me suis forcée à rester responsable envers ma famille, même si je me sens comme une spectatrice de ma propre vie. J’observe et j’agis selon le contexte, sans montrer que je suis morte à l’intérieur, et sans émotions.

Mon plus grand souhait pour l’avenir est de pouvoir un jour libérer mes émotions figées, de retrouver ma vie, et de vivre en paix et en sécurité, loin de la peur et de l’agression.

AmAL Shurrab , Rafah, sud de la bande de Gaza

J’habite à Rafah dans sud de la bande de Gaza, à la frontière avec l’Égypte.

Autrefois, elle était une ville pleine de vie. Chaque matin, je me réveillais avec les voix des habitants, les rires des enfants et l’odeur du pain chaud. Elle était une belle ville, près de la mer. Les familles qui construisaient leurs rêves entre ses murs. Chaque coin avait une histoire, chaque maison gardait des souvenirs et chaque enfant avait un rêve pour son avenir.

Rafah n’était pas seulement un endroit sur une carte. Elle était une partie de nous.

Puis, la guerre est arrivée et ma vie a commencé à changer. Les nouvelles des bombardements et des destructions sont devenues de plus en plus proches. D’autres villes souffraient déjà de la guerre. Après les premiers mois, des milliers de personnes déplacées ont commencé à arriver dans notre ville. Elles venaient de différentes régions de Gaza pour fuir les bombardements et chercher un endroit plus sûr.

Je les voyais arriver, fatiguées, avec de petits sacs et des enfants effrayés. Elles avaient laissé derrière elles leurs maisons et leurs souvenirs, sans savoir si elles pourraient un jour revenir. Elles espéraient trouver à Rafah un refuge et un peu de sécurité.

J’ai ouvert mes portes pour accueillir des familles, même si les chambres étaient petites et les moyens limités. Les maisons sont devenues pleines de familles, et les tentes ont occupé les espaces libres. Les rues étaient remplies de personnes qui cherchaient un abri. Dans une seule maison, plusieurs familles partageaient la nourriture et les couvertures. Malgré la douleur, les gens essayaient de s’aider les uns les autres.

Je voyais les mères serrer leurs enfants contre elles et leur dire que les jours difficiles allaient finir. Je voyais les pères essayer de protéger leurs familles, même quand ils se sentaient impuissants. Les enfants demandaient où étaient leurs maisons, leurs écoles et leurs jouets. Je partageais leur tristesse et j’essayais d’être un lieu où ils pouvaient se reposer après un long voyage de peur.

Mais je ne savais pas que le danger allait aussi arriver chez moi. Moi qui avais accueilli les personnes déplacées, j’allais bientôt connaître la même souffrance.

Avec l’intensification des bombardements, la peur est entrée dans mes rues, et les dangers sont devenus plus grands. La vie est devenue une longue attente. Les maisons n’étaient plus des lieux sûrs, et les tentes ne pouvaient plus protéger les familles comme elles l’espéraient. Les gens se posaient encore les mêmes questions : « Où allons-nous aller ? Où pouvons-nous trouver un endroit sûr ? »

Puis est venu le temps du déplacement forcé. Beaucoup d’habitants ont dû quitter leurs maisons. Quelle douleur ! J’avais accueilli ceux qui avaient fui leurs villes et leurs villages, et maintenant, je voyais mes propres voisins partir pour échapper à la guerre.

Je les voyais préparer rapidement leurs affaires et prendre la route. Les mères regardaient leurs maisons une dernière fois. Les pères regardaient les murs qu’ils avaient construits après des années de travail. Les enfants marchaient sans comprendre pourquoi ils devaient partir encore une fois. Personne ne savait où il allait arriver ni quand il pourrait revenir.

Quitter Rafah, ce n’était pas seulement quitter un lieu. C’était perdre une partie de sa vie. Une personne peut emporter ses vêtements et quelques objets, mais elle ne peut pas porter sa maison sur son dos. Elle ne peut pas mettre tous ses souvenirs dans un sac. Comment une mère peut-elle quitter la maison où elle a élevé ses enfants ? Comment un enfant peut-il oublier la rue où il jouait et la fenêtre où il attendait le retour de son père ?

Peu à peu, mon visage a changé. Les voix dans mes rues sont devenues plus rares. Les maisons autrefois pleines de vie sont devenues silencieuses ou détruites. Les scènes de la vie quotidienne ont disparu, remplacées par la poussière, les ruines et l’absence. Ma douleur ne venait pas seulement de la destruction des maisons. Elle venait aussi de la perte de sécurité, des familles séparées, des enfants qui grandissaient dans la peur et des rêves qui attendaient chaque jour.

Pourtant, je ne peux pas croire que mon histoire est terminée. Je suis la mémoire de générations qui ont vécu sur ma terre et qui ont aimé leurs maisons. Mon visage peut changer, et les voix de mes habitants peuvent disparaître de mes rues, mais je resterai dans leurs cœurs. Leur amour pour moi gardera vivant le rêve du retour.

Je suis Rafah, et je ne veux pas devenir une simple image dans les informations ou un chiffre parmi les villes détruites et les personnes déplacées. Je veux que le monde voie les êtres humains derrière cette tragédie. Chaque maison a une histoire, chaque personne déplacée a une patrie où elle veut retourner, et chaque enfant a le droit de vivre en sécurité et dans la dignité.

Je veux que la vie revienne dans mes rues, que mes maisons soient reconstruites et que les enfants retournent à leurs écoles. Je veux que les portes fermées par la guerre s’ouvrent de nouveau. Je veux que les habitants vivent sur leur terre en sécurité et dans la dignité, et que les personnes déplacées puissent retrouver leurs maisons au lieu de continuer un voyage sans fin.

Peut-être que tout ne redeviendra pas comme avant. Peut-être que les souvenirs de la guerre resteront longtemps dans les cœurs. Mais je crois que les ruines ne sont pas la fin de mon histoire. Une ville peut se relever de ses blessures quand elle retrouve la vie, la sécurité et la possibilité de se reconstruire.

Dans Rafah, des maisons ont été détruites, les rues ont changé et des familles ont été séparées de leurs lieux de vie. Mais je n’ai jamais perdu mon lien avec mon quartier et ses habitants, et ils n’ont jamais perdu leur lien avec moi.

Mon visage peut disparaître sous les ruines, et la distance entre moi et les voisins peut devenir grande. Mais je continuerai à attendre leur retour. Et je ne mourrai pas tant qu’il y aura quelqu’un pour se souvenir de moi, rêver de revenir chez moi et croire que la vie trouvera de nouveau son chemin.

Férial Dali, Khan-Younis, sud de la bande de Gaza

Je suis une femme palestinienne de Gaza, diplômée en langue française depuis dix ans.

Je suis mère de trois enfants. Depuis le premier jour de la guerre contre la bande de Gaza, le 7 octobre 2023, nous avons été contraints de quitter notre maison. Nous habitions dans un quartier de Khan Younès dans le sud qui avait été déclaré zone dangereuse. Nous avons donc dû fuir notre maison dès les premières heures de cette guerre terrible.

À ce moment-là, j’avais trois petites filles, et la plus jeune n’avait que six mois.

J’ai dû tout laisser derrière moi : notre maison, nos souvenirs, les vêtements de mes enfants, mes propres vêtements et toutes nos affaires personnelles. J’ai quitté cet endroit sans savoir quand nous pourrions y retourner, en espérant que ce départ ne serait que temporaire.

Mais malheureusement, je n’ai jamais pu retourner chez moi jusqu’à aujourd’hui, car notre maison a été entièrement détruite, avec tout ce qu’elle contenait.

Depuis ce jour, j’ai énormément souffert des déplacements forcés, et cette souffrance continue encore aujourd’hui. Mes enfants aussi ont vécu toutes les difficultés et les épreuves du déplacement.

Abandonner sa maison, ses affaires et ses souvenirs, et devoir dépendre des autres pour satisfaire ses besoins les plus simples, est une expérience extrêmement difficile, surtout lorsqu’on a des enfants.

Ce qui me faisait le plus mal, c’était d’entendre les demandes de mes petites filles sans pouvoir, avec mon mari, répondre à leurs besoins, en raison de la situation extrêmement difficile que vivait l’ensemble de la population de Gaza.

Une autre chose qui m’a profondément bouleversée, c’est de voir mes enfants commencer leur parcours scolaire dans des tentes et des espaces éducatifs provisoires qui, malheureusement, ne répondaient pas aux conditions éducatives nécessaires.

En tant que mère, je ne voulais pas que mes enfants perdent leur droit à l’éducation. J’ai donc essayé, autant que possible, de les accompagner et de les aider dans leur apprentissage, malgré toutes les difficultés que nous traversions.

Aujourd’hui, mes enfants ont respectivement 8 ans, 7 ans et 4 ans. Pourtant, nous continuons à vivre dans les mêmes conditions de déplacement, entre les tentes et l’incertitude.

Ce qui rend notre situation encore plus difficile, c’est que je suis actuellement dans les derniers mois de ma grossesse. Vivre cette période dans des conditions aussi difficiles, sans stabilité ni sécurité, représente une épreuve supplémentaire pour moi et pour toute ma famille.

Malheureusement, tout ce que nous vivons à Gaza représente une véritable atteinte à la dignité humaine, à la vie et à l’enfance.

Aucun être humain, et surtout aucun enfant, ne devrait avoir à vivre de telles souffrances.

Malgré tout, en tant que mère, je continue à espérer un avenir meilleur pour mes enfants, un avenir où ils pourront vivre en sécurité, aller à l’école, jouer, rêver et grandir comme tous les enfants du monde.

Hadil Toubil, Gaza ville

Au début de l’offensive à Gaza ville, ma maison a été détruite. Avec ma famille, j’ai dû me déplacer vers Al-Zawaida au centre de la bande de Gaza, où nous avons vécu auprès de nos proches, sans argent ni vêtements suffisants. Pendant six mois, jusqu’au mois de mars 2024, mes filles et moi avons dormi dans une voiture. Puis l’hiver est arrivé, sans vêtements chauds ni protection suffisante contre le froid. Mes filles se réveillaient la nuit en tremblant, souffraient de diarrhée et ont eu des poux. En tant que mère, voir mes enfants vivre dans ces conditions était une douleur immense. Je ne pouvais pas leur rendre notre maison, mais je devais trouver un moyen de les protéger et de les nourrir.

Pour survivre, j’ai commencé à préparer des plateaux de noix de coco et des gâteaux que je vendais dans la rue avec mes filles. Ensuite, mon mari et moi avons vendu des pois chiches et des chips que nous faisions frire sur un feu. Chaque vente nous aidait à acheter de quoi vivre. Je devais aussi faire la queue pour obtenir de l’eau et transporter de lourds récipients depuis un endroit éloigné, car mon mari souffre de séquelles de la poliomyélite et ne peut pas les porter. Finalement, j’ai mis en gage une partie de mes bijoux en or pour acheter une tente, afin que ma famille puisse avoir un abri. La tente ne pouvait pas remplacer notre maison, mais elle représentait un peu de protection après des mois de souffrance.

Je raconte cette histoire pour que le monde comprenne que derrière les chiffres de la guerre, il y a des familles, des enfants et des mères qui luttent chaque jour pour survivre. J’ai perdu ma maison, ma sécurité et une grande partie de ma vie d’avant, mais je n’ai jamais cessé de chercher un moyen de protéger mes filles. Je ne demande pas une vie de luxe : je demande de pouvoir vivre dignement, d’avoir accès à l’eau et à la nourriture, et de voir mes enfants dormir sans peur ni froid. Je suis une mère de Gaza, et mon plus grand souhait est simple : ne plus avoir à survivre, mais pouvoir enfin vivre.

Marah Daloul, Gaza ville

Ces trois dernières années n’ont pas été des années ordinaires.

Elles ont constitué une période particulière qui nous a été imposée et qui a profondément bouleversé notre quotidien et nos priorités.

Je me souviens très bien de l’aube du premier jour de la guerre. Il était trois heures du matin lorsque nous avons quitté notre maison, sous les bombardements et le bruit assourdissant des avions. Nous sommes partis sans savoir que ce serait la dernière fois que nous la verrions. Depuis, nous n’y sommes jamais retournés. Derrière nous, nous avons laissé toute une vie que nous n’avons jamais pu retrouver. Nous avons vécu le déplacement forcé, la perte de notre stabilité, la peur, le manque de produits de première nécessité et les difficultés d’une vie dans des conditions indignes. Le plus difficile était de devoir continuer à vivre dans une réalité qui ne nous permettait ni de nous sentir en sécurité, ni d’envisager le lendemain avec sérénité.

Malgré tout ce que ces années nous ont fait traverser, nous avons essayé de trouver la force de continuer. Ma famille a été mon principal soutien, tandis que la foi et l’espoir nous ont permis de garder les yeux tournés vers des jours meilleurs. La guerre ne nous a pas seulement privés de biens matériels, elle nous a aussi volé des moments de vie que nous avions le droit de vivre en paix.

Pourtant, je continue d’espérer un avenir différent, dans lequel je pourrai vivre sans peur et retrouver le droit de faire des rêves simples, qui ne dépassent pas les limites de la sécurité et de la stabilité. J’espère qu’un jour, Gaza redeviendra un endroit où ses habitants pourront vivre dignement, sans que personne ne soit obligé de quitter sa maison pour sauver sa vie.

Mohammed Abou Zayed, Beit Lahia, nord de la bande de Gaza

Alors que les événements du 7 octobre commençaient et que je les observais sous deux angles, une fois à travers mon téléphone portable et une autre à travers la fenêtre de ma maison située à Beit Lahia dans le nord de la bande de Gaza, près de la frontière, mes voisins étaient heureux, croyant que c’était le début de la libération. Cependant, j’étais le seul à savoir que c’était le début d’une destruction totale qui n’épargnerait personne, À dix-sept heures, le même jour (le 7 octobre), nous avons commencé notre voyage de déplacement vers le centre de la bande de Gaza, à Nuseirat. Mais le lendemain à midi, la maison où nous nous étions réfugiés a été bombardée.

Dans le même jour il nous arrive des photos de notre maison familiale détruite totalement à Beit-Lahya, c’était le moment le plus difficile dans cette offensive militaire.

Dans ce jour-là Nous avons été contraints de dormir dans la rue pendant une nuit, près de l’hôpital Al-Awda de Nuseirat, après que ma mère et ma sœur ont été blessées. Ensuite, nous avons poursuivi notre chemin vers Rafah dans le sud. Notre souffrance continue jusqu’à ce jour : l’absence de sécurité, le manque de logement et la peur constante qu’un missile soudain ne mette fin à notre vie ou à celle de ceux que nous aimons. C’est cela le plus cruel dans la guerre

J’espère que ce cauchemar prendra fin et que la vie retrouvera son cours normal, tel que nous le connaissons et que nous l’aimons.

Mohamed Al Farra, Khan-youni, sud de la bande de Gaza

L’agression terrible a commencé le 7 octobre 2023 par des bombardements aériens intensifs et quotidiens. La terreur s’installait dès que la nuit tombait, et cela a duré environ deux mois. Début décembre 2023, un ordre d’évacuation a été émis pour notre quartier, à Khan Younès dans le sud de la bande de Gaza. Nous n’avons trouvé d’autre refuge que la zone d’Al-Mawasi près de Rafah, où nous avons dû vivre sous une tente. Ce fut une expérience très amère : nous sommes passés d’une vie confortable à l’exil et à l’errance, sans hygiène, avec très peu d’eau et de nourriture.

Pendant ce temps, notre quartier d’origine était rasé, bombardé et détruit par l’armée d’occupation. Nous avons fini par apprendre que notre maison n’existait plus. Dès cet instant, nous sommes devenus officiellement sans abri : il n’y a pas de patrie sans maison. La tente est devenue notre foyer. L’eau potable se trouvait très loin de la tente, et nous allions la chercher avec peine, parfois sous les tirs. Nous avons aussi traversé une période de famine : nous ne trouvions rien pour calmer notre faim, au point de tomber parfois par terre, faute de sucre dans le sang. Même le sentiment de sécurité avait disparu dans le chaos de la guerre.

Ce qui m’a aidé à tenir, c’est avant tout ma famille : c’est pour elle que l’on affronte les épreuves. Ma foi en Dieu ne m’a jamais quitté, car en tant que croyant, j’ai la certitude que Dieu ne nous envoie que du bien.

Ces moments douloureux sont passés, mais ils ne sont pas finis, car l’agression continue sous une autre forme : la reconstruction n’a pas commencé et les produits de première nécessité manquent toujours. Tout ce que nous souhaitons aujourd’hui, c’est retrouver la sécurité, reconstruire nos maisons détruites et retourner sur notre terre pour la cultiver et lui redonner vie.

Nour Msbah, Gaza ville

Avant la guerre, j’avais mon propre magasin de vêtements, un projet qui portait mon nom et qui comptait beaucoup pour moi. J’étais aussi présente dans le monde de la mode en tant qu’influenceuse. Je partageais du contenu lié aux vêtements, au style et à une vie que j’essayais de construire pas à pas. Mais la guerre a complètement changé ma réalité. Ma famille et moi avons été forcés de quitter notre maison et de vivre sous une tente. J’ai perdu mon magasin, ainsi que beaucoup d’autres choses importantes dans ma vie, y compris mon chat. Le contraste entre ma vie d’avant et ma vie d’aujourd’hui est très difficile à accepter.

Avec la guerre, tout a changé. Avant, je parlais de mode et de vêtements, alors qu’aujourd’hui je montre surtout la vie pendant la guerre, le déplacement, la fatigue et les difficultés quotidiennes. Il m’arrive de penser qu’autrefois j’avais une boutique entière à mon nom, alors qu’aujourd’hui je peux me retrouver sans même avoir accès à un seul vêtement comme avant. Cette transformation a été très dure pour moi. Pendant cette période, écrire de la poésie en français était l’une des seules choses qui m’aidaient à supporter ce que je vivais. C’était ma manière d’exprimer ce que je ressentais. J’avais aussi l’espoir de poursuivre mes études en France. J’ai obtenu une admission en master, et cela me donnait de la motivation, mais jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas pu partir, car je suis encore bloquée à Gaza.

Malgré tout, j’essaie de garder espoir. Aujourd’hui, je suis devenue une Palestinienne qui raconte la réalité de la guerre, du déplacement et de la souffrance quotidienne.

J’espère pouvoir un jour rejoindre la France pour continuer mes études, reconstruire mon projet professionnel et retrouver une vie plus stable. Je souhaite aussi continuer à écrire et à témoigner de ce que nous vivons.

Yasmin Mourtaja, Gaza ville

Quand la valise m’a trahie… et que j’ai dû quitter ma maison

Prisonnière de ma belle maison, celle que je n’avais pas encore fini d’aménager et dont je n’avais pas encore eu le temps de profiter pleinement. C’est là que j’avais enfin découvert ce que signifiaient vraiment le confort, la paix, l’amour et la tendresse.

Chaque coin de cette maison gardait des souvenirs façonnés avec amour. Chaque détail racontait un morceau de notre histoire. Cette maison était bien plus qu’un toit : elle était notre refuge, notre sécurité, notre paix.

Pardonne-moi. Je ne savais pas que tu allais subir une telle perte. Si je l’avais su, j’aurais rassemblé tous mes souvenirs, tout ce que tu abritais, pour les mettre à l’abri et les retrouver un jour, lorsque la nostalgie viendrait me bouleverser.

Mon Dieu, comme ma chambre me manque ! Cette compagne de mes rêves, ce lieu où je retrouvais mon crayon et où naissaient mes mots.

Comme ma belle cuisine me manque, avec ses délicieux plats ! Et notre salon rose, où se retrouvaient autrefois les rires, les voix et l’amour de toute la famille.

Je ne savais pas qu’un jour, je perdrais tout cela. Je ne savais pas que cette maison, que je n’avais pas encore fini de préparer pour y vivre pleinement, deviendrait un souvenir auquel je ne pourrais plus accéder, un lieu que je ne pourrais plus retrouver qu’en fermant les yeux.

Le 12 novembre 2024, à treize heures précises, nous avons reçu un appel nous ordonnant d’évacuer immédiatement et de nous rendre dans « l’endroit le plus sûr ».

Le cœur lourd de peur, je me suis mise en route sans savoir où j’allais. Je savais seulement que je devais partir.

Sur le chemin, mon regard s’est posé sur une poupée déchirée, éparpillée en morceaux. Le cri silencieux d’une enfance volée.

J’ai regardé autour de moi avec prudence. J’ai vu des vêtements sales, tachés de rouge sombre, appartenant à des personnes de tous âges. Chaque vêtement semblait murmurer l’histoire d’une vie arrachée à la hâte, d’une personne qui avait dû partir sans avoir le temps de se préparer.

Quelques pas de plus, et je me suis retrouvée devant des effets personnels que des mains arrachées à leurs propriétaires serraient encore.

J’ai fait de mon mieux pour ne regarder ni à droite ni à gauche. Je ne voulais pas voir davantage, je ne voulais pas laisser entrer plus de douleur en moi. Alors, j’ai levé les yeux vers le ciel, comme je le fais depuis mon enfance chaque fois que la peur s’empare de moi. Autrefois, la clarté du ciel suffisait à m’apaiser.

Mais ce ciel n’était plus le même…

J’ai vu d’immenses oiseaux tourner dans les airs en poussant des cris furieux, faisant pleuvoir des pierres qui explosaient dans un vacarme assourdissant, déchirant le silence et la terre.

Nous avons traversé des zones bordées de maisons abandonnées. Un rayon rouge balayait leurs moindres recoins, silencieux et mortel.

Derrière moi, des milliers d’enfants s’accrochaient aux mains de leurs mères, leurs petits visages tremblant de terreur.

Devant moi, une barrière mobile, percée d’une petite ouverture, tirait des projectiles qui dispersaient tout autour d’elle, comme des feuilles mortes emportées par le vent.

Puis une voix s’est élevée d’un haut-parleur, dans un arabe approximatif. Je n’ai compris qu’une seule phrase :

« Ne bougez pas. Levez les mains. »

Pendant deux heures, peut-être davantage, nous sommes restés immobiles, figés par la peur, prisonniers d’une terreur que les mots ne suffisent pas à décrire.

J’ai continué d’avancer, enjambant les corps des morts et murmurant des excuses à chacun de mes pas. Des soldats nous forçaient à avancer, leurs bottes couvertes du sang de mon peuple.

Je marchais parmi les morts, avec le sentiment insupportable de devoir continuer alors que d’autres n’avaient plus la possibilité de faire un pas de plus.

Mes larmes traçaient le chemin devant moi, comme pour apporter un peu de paix aux âmes de ceux qui gisaient là.

Depuis ce jour, une prière ne quitte plus mes lèvres :

« Ô Allah, si je dois mourir, fais que mon corps reste intact, afin que mes proches puissent me porter dignement et ne soient pas hantés par l’image de ma mort. »

Comment une personne peut-elle continuer à avancer après avoir vu de telles scènes ? Comment peut-elle retrouver une vie ordinaire après avoir porté de telles images dans sa mémoire ?

Ce chemin n’était pas seulement un exode. C’était le début d’une longue série de pertes qui allaient bouleverser ma vie, sans que je sache combien de fois encore je serais forcée de rassembler ce qui restait de moi pour recommencer.

Après de longs mois d’absence, je suis revenue me tenir devant les ruines de mes rêves, devant une vie qui s’était arrêtée sans prévenir.

La poussière des décombres semblait me faire de violents reproches. Je n’avais pas tenu ma promesse. Je n’avais pas pu rester auprès de ma maison. Je n’avais pas pu l’emporter avec moi dans cette petite valise.

Si seulement je pouvais trouver les mots pour exprimer ce chagrin qui m’envahit, pour dire toute la douleur que la perte laisse dans une âme.

Alors, me voici en train d’écrire, dans l’espoir de trouver un peu de soulagement.

Et me voici en train de relire mes propres mots, de m’y perdre et de me noyer dans mes phrases.

Mais je ne savais pas encore que ce retour vers mes souvenirs ne serait pas la fin de mon histoire. Je ne savais pas que je serais une nouvelle fois contrainte de dire adieu à un autre lieu, un lieu qui n’était pas seulement une maison, mais le dernier endroit où je me sentais encore chez moi.

Le 5 septembre 2025, je me suis retrouvée face à une douleur que je ne savais pas comment exprimer. Je devais quitter, une fois encore, une maison remplie de chaleur et de tendresse.

Je ne sais pas comment on est censé dire adieu à une maison aussi pleine de chaleur et de tendresse…

Comment quitter une chambre qui a accueilli les rires de mes sœurs, la voix de ma mère et la force tranquille de mon père ?

Comment tourner le dos à toute une vie de sacrifices de la part de mes parents, à chaque recoin façonné par leur amour et leurs efforts ?

Ce n’est pas la première fois que je suis forcée de fuir.

La première fois, j’ai quitté ma propre maison.

Cette fois, je quitte la maison où j’ai grandi.

Deux fois arrachée à mon foyer. Deux fois brisée. Et les deux fois, sans l’avoir choisi.

Comment abandonner le dernier endroit qui garde encore une part de moi, tout en portant le poids insupportable de tout ce que j’ai perdu ?

Pendant toute cette guerre, je n’avais qu’un seul espoir : revenir ici. Reconstruire ce que le premier déplacement avait détruit. Retrouver un sentiment de plénitude entre ces murs familiers.

Mais la guerre nous a tout pris.

Notre maison. Mon travail. Le travail de mon mari.

Nos rêves fragiles. Les moments que nous partagions en famille.

Elle a dispersé ceux que j’aime, et je ne sais pas si je les reverrai un jour.

Mais la blessure la plus profonde, c’est la perte de ma sœur Haya.

Elle n’a pas été emportée par les bombes, mais par la peur, cette peur qui a lentement écrasé son esprit et brisé son élan de vie.

Mon cœur est brisé. Mon âme est épuisée.

Et je sais que je ne suis pas seule. Nous sommes si nombreux à pleurer nos pertes, à lutter pour survivre, à tenir à peine debout.

Alors, une fois encore, je range ma vie dans des valises.

Une fois encore, je m’éloigne de tout ce qui m’était familier, du dernier endroit où je me sentais encore chez moi.

Je suis fatiguée… profondément fatiguée.

Fatiguée de devoir tout recommencer, de faire semblant d’être forte pour tout le monde, de porter ma douleur en silence pendant que le monde détourne le regard.

Fatiguée de dire adieu aux lieux que j’ai aimés, de laisser derrière moi des morceaux de mon âme qu’aucune valise ne pourra jamais contenir, et d’essayer de me convaincre que je peux supporter une nouvelle perte.

Et pourtant… je remets tout entre les mains de Dieu.

Je Lui confie les dernières parts de mon cœur :

Moi-même, mon mari, mon frère,

Sham et Maryam, les petites filles d’Haya,

Et cette maison… ce lieu sacré, bâti avec amour et rempli de souvenirs.

Je remets tout entre les mains de Celui à qui rien de ce qui Lui est confié ne se perd.

Peut-être qu’un jour, nous reviendrons.

Peut-être retrouverons-nous nos maisons, nos chambres, ces petits détails de la vie dont nous ne mesurions la valeur qu’après les avoir perdus. Peut-être reviendrons-nous réparer les murs détruits par la guerre et tenter de réparer aussi ce qui s’est brisé en nous.

Mais aujourd’hui, je pars avec pour seuls bagages mes prières…

Et un cœur lourd de chagrin, qui continue pourtant de battre, qui continue de lutter pour survivre.

Je pars en emportant en moi deux maisons, les souvenirs de toute une vie, les visages de ceux que j’aime, des rêves inachevés et des noms que mon cœur n’oubliera jamais.

Je pars, mais je ne peux pas tout laisser derrière moi. Certains lieux continuent de vivre en nous pour toujours, et certaines pertes ne s’effacent pas simplement parce que l’on s’en va.

S’il me reste un dernier souhait, c’est qu’un jour vienne où je n’aurai plus à ranger ma vie dans une valise, où je n’aurai plus à dire adieu à une maison que j’aime, où je n’aurai plus peur de perdre ceux qu’il me reste.

Un jour où je pourrai rentrer chez moi, fermer la porte derrière moi sans crainte, m’asseoir dans ma chambre et écrire sans avoir à raconter la perte et l’exil.

Jusqu’à ce jour, je continuerai à confier à Dieu ce que j’aime, à garder mes prières dans mon cœur et à m’accrocher à l’espoir, malgré le poids de toutes ces pertes.

Peut-être reviendrons-nous un jour…

Et peut-être qu’après tant de ruines, nous retrouverons enfin le chemin de la vie.

Source : auteur

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