Par Rami Abou Reida
Je n’ai plus avec l’architecture cette ancienne familiarité. Un lien invisible nous unissait, que je croyais impossible à rompre. Pourtant, au fil des jours, il s’amenuise. Après de longues années passées sous les tentes, je suis devenu comme un étranger lorsque j’entre dans un bâtiment, comme quelqu’un qui pénètre dans une terre dont il ne connaît pas la langue. Chaque fois que je franchis le seuil d’un édifice, j’ai le sentiment de venir d’ailleurs, d’une autre culture, parfois même d’une autre planète. Comme si je n’appartenais plus à ces univers dont j’ai passé ma vie à lire les détails et à comprendre le langage.
Nous étions à l’hôpital du Croissant-Rouge, tard dans la nuit, dans l’attente des résultats d’une analyse médicale de ma mère, qui était malade. J’étais assis devant le laboratoire, seul avec mes pensées. J’observais tantôt le sol, tantôt les murs, puis je levais les yeux vers les lumières blanches des plafonds et les fenêtres qui gardaient, derrière leurs vitres, l’obscurité de la nuit.
𝗠𝗮𝗶𝘀 𝗰𝗲 𝘀𝗼𝗻𝘁 𝗹𝗲𝘀 𝗽𝗼𝗿𝘁𝗲𝘀 𝗾𝘂𝗶 𝗼𝗻𝘁 𝗿𝗲𝘁𝗲𝗻𝘂 𝗺𝗼𝗻 𝗮𝘁𝘁𝗲𝗻𝘁𝗶𝗼𝗻.
Des portes ordinaires, avec leurs poignées métalliques et leurs charnières silencieuses, auxquelles personne ne prête attention. Moi, je les contemplais longuement, comme un étranger regarde la photographie de son ancienne maison. J’avais envie d’ouvrir une porte et de la refermer comme autrefois, de tourner une clé dans la serrure et d’entendre ce petit déclic qui signifie que j’ai un endroit à moi. J’avais envie de garder mes clés dans ma poche, comme on garde avec soi une part de sa maison et de son intimité.
Sous la tente, il n’y a ni porte ni clé. Seulement une fermeture éclair en plastique ou un morceau de tissu que l’on soulève et que l’on rabat, et qui ne sépare l’intérieur de l’extérieur que par illusion.
Dans l’architecture, la porte n’a jamais été simplement un assemblage de bois ou de métal. Elle était une frontière entre le monde et soi, entre le bruit et le calme, entre ce qui se dit en public et ce qui se murmure entre les êtres chers. Quant à la clé, elle n’était pas un simple morceau de métal, mais 𝘂𝗻 𝗮𝗰𝘁𝗲 𝗱’𝗮𝗽𝗽𝗮𝗿𝘁𝗲𝗻𝗮𝗻𝗰𝗲. En perdant nos portes, nous avons perdu avec elles un droit élémentaire : 𝗰𝗲𝗹𝘂𝗶 𝗱𝗲 𝗳𝗲𝗿𝗺𝗲𝗿 𝗹𝗲 𝗺𝗼𝗻𝗱𝗲 𝗱𝗲𝗿𝗿𝗶𝗲̀𝗿𝗲 𝗻𝗼𝘂𝘀, 𝗻𝗲 𝘀𝗲𝗿𝗮𝗶𝘁-𝗰𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝘂𝗻𝗲 𝗵𝗲𝘂𝗿𝗲.
Lorsque je me suis levé pour marcher dans les couloirs, j’ai découvert quelque chose de plus douloureux encore. J’avais l’impression d’avoir oublié comment marcher sur le carrelage. Mes pieds, habitués au sable et au plastique, ne reconnaissaient plus sa fraîcheur, sa surface lisse et sa dureté. Ils cherchaient une autre familiarité : celle du sable qui s’enfonce légèrement sous les pas, et du plastique que nous étendons sur le sol de la tente pour protéger un peu nos corps de la rudesse du sol. Même le bruit de mes pas m’était devenu étranger : un écho clair qui rebondissait contre les murs, alors que mes oreilles s’étaient habituées aux pas étouffés que le sable absorbe.
𝗟𝗲 𝗰𝗼𝗿𝗽𝘀 𝗴𝗮𝗿𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗺𝗲́𝗺𝗼𝗶𝗿𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗹𝗶𝗲𝘂𝘅 𝗰𝗼𝗺𝗺𝗲 𝗹𝗲 𝗰œ𝘂𝗿 𝗴𝗮𝗿𝗱𝗲 𝗰𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗲̂𝘁𝗿𝗲𝘀. Et voilà que mon corps réécrit sa propre mémoire : il efface la pierre pour écrire le sable, il efface le mur pour écrire le tissu.
Avec les déplacements répétés, les sens de l’être humain changent sans qu’il s’en rende compte. Le sable devient son sol, le plastique son plafond, le tissu ses murs, et les cordes et les poteaux constituent la structure de sa maison. Il apprend à mesurer les distances avec ses pas dans quelques mètres carrés, à reconnaître la force du vent au mouvement des tentes, et à voir dans la pluie une menace directe pour un toit qui ne peut pas la supporter.
Pendant ce temps, les éléments qui semblaient autrefois évidents s’effacent peu à peu : une porte qui ferme correctement, une fenêtre qui laisse entrer la lumière, un sol plat, un mur qui garantit l’intimité et la sécurité.
En tant qu’architecte, je ressens le poids de cet éloignement peut-être plus que d’autres, et je porte en moi quelque chose qui ressemble à de la tristesse. Car je n’étais pas simplement un habitant des bâtiments. J’étais de ceux qui les imaginaient avant même qu’ils ne deviennent réalité. Je parcourais en pensée les façades avant leur construction, j’entrais dans les chambres et les salons alors qu’ils n’étaient encore que des lignes sur du papier. Je touchais mentalement la pierre, la brique, le béton, le bois et l’aluminium comme s’ils étaient le prolongement de mes doigts. Je lisais les relations entre les matériaux comme on lit un texte dont on connaît parfaitement la langue.
𝗟’𝗮𝗿𝗰𝗵𝗶𝘁𝗲𝗰𝘁𝘂𝗿𝗲 𝗻’𝗲́𝘁𝗮𝗶𝘁 𝗽𝗮𝘀 𝘀𝗲𝘂𝗹𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁 𝘂𝗻 𝗺𝗲́𝘁𝗶𝗲𝗿, 𝗺𝗮𝗶𝘀 𝘂𝗻𝗲 𝗺𝗮𝗻𝗶𝗲̀𝗿𝗲 𝗱𝗲 𝗿𝗲𝗴𝗮𝗿𝗱𝗲𝗿 𝗹𝗲 𝗺𝗼𝗻𝗱𝗲 𝗲𝘁 𝗱𝗲 𝗰𝗼𝗺𝗽𝗿𝗲𝗻𝗱𝗿𝗲 𝗹’𝗲̂𝘁𝗿𝗲 𝗵𝘂𝗺𝗮𝗶𝗻.
Un jour, l’architecture et moi ne faisions qu’un, comme des jumeaux. Aujourd’hui, je lui suis devenu étranger.
Mais la guerre n’a pas seulement détruit les maisons. Elle a aussi détruit quelque chose de notre relation aux lieux. Elle ne nous a même pas laissé le temps de pleurer une maison que nous nous retrouvions déjà contraints de partir vers une tente, puis d’une tente à une autre, en recommençant chaque fois à nous adapter à un espace qui ne nous ressemble pas et qui ne nous offre que le strict minimum pour survivre.
Peut-être ne perdons-nous pas seulement un lieu lorsque nous le quittons. Nous perdons aussi une part de notre capacité à nous sentir chez nous dans les autres lieux. Et peut-être que la forme la plus profonde de l’exil consiste à revenir dans un monde que l’on connaissait parfaitement, sans parvenir à s’y reconnaître soi-même.
𝗥𝗲𝗰𝗼𝗻𝘀𝘁𝗿𝘂𝗶𝗿𝗲 𝗹𝗮 𝗽𝗶𝗲𝗿𝗿𝗲 𝗲𝘁 𝗹𝗲 𝗯𝗲́𝘁𝗼𝗻, 𝗮𝘂𝘀𝘀𝗶 𝗶𝗺𝗽𝗼𝗿𝘁𝗮𝗻𝘁 𝗾𝘂𝗲 𝗰𝗲𝗹𝗮 𝘀𝗼𝗶𝘁, 𝘀𝗲𝗿𝗮 𝗺𝗼𝗶𝗻𝘀 𝗱𝗶𝗳𝗳𝗶𝗰𝗶𝗹𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗿𝗲𝗰𝗼𝗻𝘀𝘁𝗿𝘂𝗶𝗿𝗲 𝗻𝗼𝘁𝗿𝗲 𝗿𝗲𝗹𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗮𝘂𝘅 𝗹𝗶𝗲𝘂𝘅. Les murs peuvent être relevés, les portes réinstallées, les clés reproduites. Mais la familiarité que nous avons perdue, ce sentiment profond d’avoir un endroit auquel nous appartenons, pourrait demander beaucoup plus de temps pour renaître.
Je suis rentré à la tente tard dans la nuit. J’ai soulevé le morceau de tissu que nous appelons notre porte, puis je suis entré.
Peut-être qu’un jour, lorsque je retrouverai une véritable maison et que j’en ouvrirai la porte avec une clé dans ma poche, je sentirai que je suis revenu à l’architecture.
Ou peut-être aurai-je, moi aussi, besoin que 𝗹’𝗮𝗿𝗰𝗵𝗶𝘁𝗲𝗰𝘁𝘂𝗿𝗲 𝗺𝗲 𝗳𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗿𝗲𝗱𝗲́𝗰𝗼𝘂𝘃𝗿𝗶𝗿 𝗾𝘂𝗶 𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗲𝘀𝘁.
Rami Abou Reida
3 novembre 2026
Mes écrits… depuis ma tente… Al-Mawasi, Khan Younès
Source : auteur
https://www.facebook.com/RamiAbouReida
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