Par Rami Abou Reida
Je suis arrivé à l’université sans savoir ce qu’étaient les serviettes hygiéniques ni à quoi elles servaient. Aujourd’hui, au temps des tentes, mon fils de dix ans sait ce que sont les serviettes hygiéniques, qui les utilise et peut-être même pourquoi.
Rien d’étonnant à cela. Dans les tentes, notre vie est devenue 𝘂𝗻 𝗹𝗶𝘃𝗿𝗲 𝗼𝘂𝘃𝗲𝗿𝘁, aux pages exposées, sans couverture ni parois pour cacher ce qui se trouve à l’intérieur.
Au temps des tentes, il y a, dans le meilleur des cas, une seule toilette pour toute une tente. Parfois, plusieurs familles doivent partager les mêmes toilettes. Les femmes y entrent pendant que les hommes attendent, et inversement. On attend, on écoute. Les parois sont en plastique : 𝗿𝗶𝗲𝗻 𝗻’𝗶𝘀𝗼𝗹𝗲, 𝗿𝗶𝗲𝗻 𝗻𝗲 𝗽𝗿𝗼𝘁𝗲̀𝗴𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗿𝗲𝗴𝗮𝗿𝗱𝘀. Les toilettes se trouvent dans la cour du campement, parfois directement au bord de la rue. Et c’est là que commence une autre histoire…
Dans la tente, parents et enfants partagent le même espace pour se changer. Parfois, lorsqu’on ne peut plus attendre, on cherche un coin ou un morceau de tissu pour se cacher et changer rapidement de vêtements, à l’abri des regards, comme si l’on volait un instant à soi-même.
Il arrive aussi que nous n’ayons que deux tentes : l’une pour les parents, l’autre pour les enfants. Un autre problème apparaît alors : comment les enfants peuvent-ils préserver leur vie privée, surtout lorsqu’il y a des garçons et des filles, dont certains sont déjà adolescents ?
Comment peuvent-ils vivre leur rapport à leur corps, à leurs sentiments et aux changements naturels de leur âge, dans un espace partagé, alors qu’ils cherchent un peu d’intimité sans jamais la trouver ?
𝗘𝘁 𝗾𝘂𝗲𝗹 𝘀𝗼𝘂𝘃𝗲𝗻𝗶𝗿 𝗴𝗮𝗿𝗱𝗲𝗿𝗼𝗻𝘁-𝗶𝗹𝘀 𝗱𝗲𝗺𝗮𝗶𝗻 𝗱𝗲 𝗹𝗲𝘂𝗿 𝗰𝗼𝗿𝗽𝘀 𝗲𝘁 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗽𝘂𝗱𝗲𝘂𝗿 ?
Au temps des tentes, la vie conjugale est devenue silencieuse et froide. Bien souvent, les sentiments n’y ont plus beaucoup de place, comme si la relation s’était réduite à un besoin instinctif.
Pourtant, la vie de couple a besoin de sécurité, d’intimité et d’un espace où chacun puisse vivre librement ses sentiments et ses gestes, loin des regards et des oreilles des autres.
Mais comment est-ce possible lorsque la voix de votre voisin semble venir de l’intérieur même de votre tente ? Comment distinguer une conversation qui se déroule chez vous d’une autre qui a lieu juste devant votre tente ? Parfois, vous entendez deux personnes passer à proximité et vous avez l’impression qu’elles sont assises avec vous, à l’intérieur.
Nous parlons à voix basse, en pensant être seuls, puis nous découvrons que nos enfants nous entendent. Parfois, ils prennent même part à la conversation sans demander la permission. Et lorsque nous parlons naturellement, nous apprenons que nos voisins ont entendu ce que nous disions. Nous le découvrons quelques jours ou quelques semaines plus tard, au détour d’une conversation entre femmes ou entre hommes dans le campement.
𝗖𝗵𝗲𝘇 𝗻𝗼𝘂𝘀, 𝗹𝗲 𝗰𝗵𝘂𝗰𝗵𝗼𝘁𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁 𝗲𝘀𝘁 𝗱𝗲𝘃𝗲𝗻𝘂 𝘂𝗻 𝗹𝗮𝗻𝗴𝗮𝗴𝗲 𝗾𝘂𝗼𝘁𝗶𝗱𝗶𝗲𝗻.
Parfois, le voisin se joint à la conversation, ou nous échangeons quelques mots, chacun depuis sa propre tente, comme si une fenêtre ouverte nous reliait sans qu’il soit nécessaire de demander la permission. Une conversation derrière une simple toile, où l’on ne sait plus où s’arrête sa propre vie privée et où commence celle des autres.
Bien souvent, les femmes ne peuvent même pas parler librement avec leurs filles de sujets qui les concernent. Si elles s’installent dans un coin de la tente, elles se rapprochent davantage des voisins. Si elles s’assoient au milieu, elles se retrouvent plus près de ceux qui occupent la cour. Chaque côté est exposé, chaque espace est partagé. 𝗜𝗹 𝗻’𝘆 𝗮 𝗮𝘂𝗰𝘂𝗻 𝗲𝗻𝗱𝗿𝗼𝗶𝘁 𝗼𝘂̀ 𝘀’𝗶𝘀𝗼𝗹𝗲𝗿, 𝗮𝘂𝗰𝘂𝗻 𝘃𝗲́𝗿𝗶𝘁𝗮𝗯𝗹𝗲 𝗲𝘀𝗽𝗮𝗰𝗲 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝗽𝗮𝗿𝗹𝗲𝗿 𝗹𝗶𝗯𝗿𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁.
Même l’odeur de la nourriture ne vient plus forcément de votre propre cuisine. Vous sentez un plat en train de cuire et vous pensez qu’il vient de votre cuisine, avant de découvrir qu’il est préparé chez les voisins.
𝗠𝗲̂𝗺𝗲 𝗹𝗲𝘀 𝗼𝗱𝗲𝘂𝗿𝘀 𝗻𝗲 𝗰𝗼𝗻𝗻𝗮𝗶𝘀𝘀𝗲𝗻𝘁 𝗽𝗹𝘂𝘀 𝗹𝗲𝘀 𝗹𝗶𝗺𝗶𝘁𝗲𝘀 𝗱𝗲𝘀 𝗺𝗮𝗶𝘀𝗼𝗻𝘀.
Les voix, les odeurs et les histoires se mélangent. Toute notre vie devient partagée, jusque dans ses moindres détails, que nous le voulions ou non.
Je commence à comprendre, de plus en plus, que retrouver la sécurité et la vie privée peut, à certains moments, sembler plus important encore que la nourriture et l’eau.
𝗟𝗮 𝗳𝗮𝗶𝗺 𝗽𝗲𝘂𝘁 𝗲̂𝘁𝗿𝗲 𝗮𝗽𝗮𝗶𝘀𝗲́𝗲 𝗽𝗮𝗿 𝘂𝗻 𝗺𝗼𝗿𝗰𝗲𝗮𝘂 𝗱𝗲 𝗽𝗮𝗶𝗻, 𝗺𝗮𝗶𝘀 𝗿𝗶𝗲𝗻 𝗻𝗲 𝗽𝗲𝘂𝘁 𝗽𝗿𝗼𝘁𝗲́𝗴𝗲𝗿 𝘂𝗻𝗲 𝗮̂𝗺𝗲 𝗺𝗶𝘀𝗲 𝗮̀ 𝗻𝘂.
Ce n’est pas que la faim et la soif soient des besoins dont on peut se passer. Mais, au-delà de la simple survie, l’être humain a besoin de se sentir humain. Il a besoin d’un espace qui lui appartienne, où il puisse vivre sans être constamment exposé aux regards et aux oreilles des autres.
La vie privée n’est pas un luxe, ni un privilège réservé aux riches ou à ceux qui possèdent de grandes maisons. 𝗖’𝗲𝘀𝘁 𝘂𝗻 𝗱𝗿𝗼𝗶𝘁 𝗵𝘂𝗺𝗮𝗶𝗻 𝗳𝗼𝗻𝗱𝗮𝗺𝗲𝗻𝘁𝗮𝗹. L’enfant, l’adolescent, la femme et l’homme en ont besoin. Les couples en ont besoin, tout comme les familles.
La vie privée fait partie de la dignité humaine. Elle nourrit notre sentiment de sécurité et nous permet de conserver un petit espace à nous, un espace qui n’appartient qu’à nous.
Nous n’avions peut-être jamais pleinement mesuré l’importance de la vie privée. Nous n’en avons compris toute la valeur, presque sacrée, qu’au moment où nous l’avons perdue.
Au temps des tentes, nous ne perdons pas seulement notre maison. Nous perdons aussi les portes que nous pouvions fermer, les murs qui nous protégeaient, les coins où nous pouvions nous retrouver seuls, et ces instants où nous pouvions être nous-mêmes, sans craindre que quelqu’un nous entende ou nous voie.
𝗔𝘂 𝘁𝗲𝗺𝗽𝘀 𝗱𝗲𝘀 𝘁𝗲𝗻𝘁𝗲𝘀, 𝗽𝗿𝗲𝘀𝗾𝘂𝗲 𝗿𝗶𝗲𝗻 𝗻𝗲 𝗻𝗼𝘂𝘀 𝗮𝗽𝗽𝗮𝗿𝘁𝗶𝗲𝗻𝘁 𝘃𝗿𝗮𝗶𝗺𝗲𝗻𝘁. 𝗠𝗲̂𝗺𝗲 𝗻𝗼𝘁𝗿𝗲 𝘀𝗶𝗹𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗽𝗲𝘂𝘁 𝗲̂𝘁𝗿𝗲 𝗲𝗻𝘁𝗲𝗻𝗱𝘂 𝗽𝗮𝗿 𝗹𝗲𝘀 𝗮𝘂𝘁𝗿𝗲𝘀.
𝗥𝗮𝗺𝗶 𝗔𝗯𝗼𝘂 𝗥𝗲𝗶𝗱𝗮
25 octobre 2026
Mes écrits… depuis ma tente…
Al-Mawasi, Khan Younès
Source : auteur
https://www.facebook.com/RamiAbouReida
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