Par Rami Abou Reida
𝘐’𝘢𝘪 é𝘤𝘳𝘪𝘵 𝘤𝘦 𝘵𝘦𝘹𝘵𝘦 𝘦𝘯 𝘫𝘢𝘯𝘷𝘪𝘦𝘳 2024, 𝘭𝘰𝘳𝘴 𝘥𝘦 𝘯𝘰𝘵𝘳𝘦 𝘱𝘳𝘦𝘮𝘪è𝘳𝘦 𝘯𝘶𝘪𝘵 𝘴𝘰𝘶𝘴 𝘭𝘢 𝘵𝘦𝘯𝘵𝘦.
À 𝘤𝘦𝘵𝘵𝘦 é𝘱𝘰𝘲𝘶𝘦, 𝘫𝘦 𝘱𝘦𝘯𝘴𝘢𝘪𝘴 𝘲𝘶𝘦 𝘭𝘢 𝘵𝘦𝘯𝘵𝘦 𝘯𝘦 𝘴𝘦𝘳𝘢𝘪𝘵 𝘲𝘶’𝘶𝘯𝘦 é𝘵𝘢𝘱𝘦 𝘱𝘳𝘰𝘷𝘪𝘴𝘰𝘪𝘳𝘦, 𝘲𝘶𝘦 𝘲𝘶𝘦𝘭𝘲𝘶𝘦𝘴 𝘫𝘰𝘶𝘳𝘴 𝘰𝘶 𝘲𝘶𝘦𝘭𝘲𝘶𝘦𝘴 𝘴𝘦𝘮𝘢𝘪𝘯𝘦𝘴 𝘱𝘢𝘴𝘴𝘦𝘳𝘢𝘪𝘦𝘯𝘵, 𝘱𝘶𝘪𝘴 𝘲𝘶𝘦 𝘯𝘰𝘶𝘴 𝘳𝘦𝘯𝘵𝘳𝘦𝘳𝘪𝘰𝘯𝘴 𝘤𝘩𝘦𝘻 𝘯𝘰𝘶𝘴.
𝘑𝘦 𝘯𝘦 𝘴𝘢𝘷𝘢𝘪𝘴 𝘱𝘢𝘴 𝘲𝘶𝘦 𝘤𝘦𝘵𝘵𝘦 𝘯𝘶𝘪𝘵 𝘯𝘦 𝘴𝘦𝘳𝘢𝘪𝘵 𝘱𝘢𝘴 𝘶𝘯𝘦 𝘯𝘶𝘪𝘵 𝘱𝘢𝘴𝘴𝘢𝘨è𝘳𝘦, 𝘦𝘵 𝘲𝘶𝘦 𝘭𝘢 𝘵𝘦𝘯𝘵𝘦 𝘥𝘢𝘯𝘴 𝘭𝘢𝘲𝘶𝘦𝘭𝘭𝘦 𝘯𝘰𝘶𝘴 é𝘵𝘪𝘰𝘯𝘴 𝘦𝘯𝘵𝘳é𝘴 𝘱𝘳𝘰𝘷𝘪𝘴𝘰𝘪𝘳𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵 𝘥𝘦𝘷𝘪𝘦𝘯𝘥𝘳𝘢𝘪𝘵, 𝘢𝘶 𝘧𝘪𝘭 𝘥𝘦𝘴 𝘫𝘰𝘶𝘳𝘴, 𝘥𝘦𝘴 𝘮𝘰𝘪𝘴 𝘦𝘵 𝘥𝘦𝘴 𝘢𝘯𝘯é𝘦𝘴, 𝘭𝘦 𝘭𝘪𝘦𝘶 𝘥’𝘶𝘯𝘦 𝘷𝘪𝘦 𝘦𝘯𝘵𝘪è𝘳𝘦 𝘥𝘦 𝘥é𝘱𝘭𝘢𝘤𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵.
𝘈𝘶𝘫𝘰𝘶𝘳𝘥’𝘩𝘶𝘪, 𝘦𝘯 𝘳𝘦𝘱𝘶𝘣𝘭𝘪𝘢𝘯𝘵 𝘤𝘦 𝘵𝘦𝘹𝘵𝘦, 𝘴𝘦𝘴 𝘮𝘰𝘵𝘴 𝘮𝘦 𝘱𝘢𝘳𝘢𝘪𝘴𝘴𝘦𝘯𝘵 𝘵𝘳è𝘴 𝘥𝘪𝘧𝘧é𝘳𝘦𝘯𝘵𝘴…
𝘊𝘦 𝘲𝘶𝘦 𝘫’é𝘤𝘳𝘪𝘷𝘢𝘪𝘴 𝘢𝘭𝘰𝘳𝘴 𝘴𝘶𝘳 𝘭𝘢 𝘵𝘦𝘯𝘵𝘦 𝘯’é𝘵𝘢𝘪𝘵 𝘲𝘶𝘦 𝘭𝘦 𝘥é𝘣𝘶𝘵 𝘥’𝘶𝘯𝘦 𝘭𝘰𝘯𝘨𝘶𝘦 𝘩𝘪𝘴𝘵𝘰𝘪𝘳𝘦 𝘥𝘰𝘯𝘵 𝘯𝘰𝘶𝘴 𝘯𝘦 𝘤𝘰𝘯𝘯𝘢𝘪𝘴𝘴𝘪𝘰𝘯𝘴 𝘱𝘢𝘴 𝘦𝘯𝘤𝘰𝘳𝘦 𝘭𝘢 𝘧𝘪𝘯.
𝐕𝐞𝐫𝐬 𝐥𝐚 𝐭𝐞𝐧𝐭𝐞…
𝐑𝐚𝐟𝐚𝐡
La tente a été notre première véritable épreuve de la vie de déplacés. C’était la première fois que nous quittions une maison avec des murs et des portes pour une simple toile, incapable même de nous protéger du froid de l’hiver.
Après que la famille du poète nous eut accueillis chez elle pendant deux mois, j’ai commencé à sentir que notre séjour allait se prolonger, et que la guerre ne serait pas ces quelques jours que nous espérions voir passer rapidement, mais une guerre longue dont nous ne savions pas quand elle prendrait fin.
Il n’était plus raisonnable de rester davantage chez cette famille, même s’ils étaient très attristés à l’idée de notre départ et ne voulaient pas que nous partions. Mais j’étais déterminé.
Nous devions devenir autonomes et leur laisser un peu d’espace et de tranquillité dans leur propre maison. Il n’était pas possible de rester leurs invités indéfiniment.
Je n’ai pas cherché d’appartement, car rien n’était garanti. On ne savait pas où les bombardements auraient lieu le lendemain, ni quel endroit deviendrait sûr ou dangereux.
Nous avons donc décidé d’installer une tente dans l’un des camps, en espérant qu’elle serait mieux adaptée à notre nouvelle réalité.
Après quelques recherches, j’ai trouvé un terrain dans le secteur d’Al-Fadila, au nord de Tal Al-Sultan, près de ma belle-famille.
Je l’ai délimité avec des poteaux en bois et des morceaux de tissu. J’ai acheté le bois, fait venir un ouvrier, et nous avons commencé à construire la tente.
Je l’aidais et lui donnais quelques indications, lorsqu’il s’est mis à plaisanter :
« Ingénieur, ce n’est qu’une tente, pas du béton ! Et puis, dans quelques jours, on sera de retour chez nous… »
J’ai ri ce jour-là, mais ses paroles sont restées gravées en moi.
J’étais triste.
𝐉𝐞 𝐦𝐞 𝐝𝐞𝐦𝐚𝐧𝐝𝐚𝐢𝐬 : 𝐣𝐮𝐬𝐪𝐮’𝐨𝐮̀ 𝐞𝐧 𝐞́𝐭𝐢𝐨𝐧𝐬-𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐚𝐫𝐫𝐢𝐯𝐞́𝐬 ? 𝐄𝐭 𝐣𝐮𝐬𝐪𝐮’𝐨𝐮̀ 𝐧𝐨𝐭𝐫𝐞 𝐯𝐢𝐞 𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐚𝐯𝐚𝐢𝐭-𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐝𝐮𝐢𝐭𝐬 ?
Nous qui vivions dans une maison, nous étions désormais en train de construire une tente de quinze mètres carrés pour en faire toute notre vie.
𝐐𝐮𝐢𝐧𝐳𝐞 𝐦𝐞̀𝐭𝐫𝐞𝐬 𝐜𝐚𝐫𝐫𝐞́𝐬 𝐬𝐞𝐮𝐥𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭…
C’était le salon, la chambre à coucher, la cuisine, la chambre des enfants, tout.
Quant aux toilettes, elles ne ressemblaient en rien à celles auxquelles nous étions habitués.
Mais j’ai essayé de les aménager du mieux possible. Et elles étaient effectivement meilleures que celles de nombreux autres déplacés autour de nous.
J’ai fabriqué une cuvette à partir d’un vieux seau de peinture, sur lequel j’ai fixé un abattant de toilettes. J’ai également fabriqué une sorte de douchette rudimentaire à partir d’un seau que j’ai suspendu à un poteau en bois faisant partie de la structure des parois des toilettes.
Ce n’était pas une question de confort, mais une tentative de préserver un minimum d’hygiène et de nous adapter, autant que possible, à notre nouvelle réalité.
Les toilettes étaient entourées de parois en plastique noir, avec un toit également en plastique, à côté de la tente, en plein air.
Et c’était l’hiver.
Cela signifiait que, la nuit, il fallait quitter la chaleur relative de la literie pour affronter le froid glacial et se rendre dans des toilettes sans lumière, sans électricité, sans intimité, sans rien qui ressemble aux conditions les plus élémentaires d’une vie humaine.
Quant au lavabo, c’était simplement un seau posé sur un sac rempli de sable afin de le surélever du sol, avec un robinet fixé dessus.
Ce lavabo servait à tout : faire la vaisselle, se laver et répondre à tous nos besoins quotidiens.
Pour les eaux usées, nous avions creusé une fosse d’infiltration dans le sol et l’avions recouverte d’une plaque de fer.
Tout était provisoire, rudimentaire, fabriqué avec ce que nous avions à notre disposition.
Et pourtant, nous essayions de faire de ces petits détails quelque chose qui ressemble à une vie.

𝐍𝐨𝐮𝐬 𝐝𝐞́𝐜𝐨𝐮𝐯𝐫𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐛𝐞𝐚𝐮𝐜𝐨𝐮𝐩 𝐝𝐞 𝐜𝐡𝐨𝐬𝐞𝐬 𝐪𝐮𝐢 𝐧𝐞 𝐬𝐞 𝐦𝐞𝐬𝐮𝐫𝐚𝐢𝐞𝐧𝐭 𝐩𝐥𝐮𝐬 𝐬𝐞𝐥𝐨𝐧 𝐥𝐞𝐬 𝐜𝐫𝐢𝐭𝐞̀𝐫𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐯𝐢𝐞 𝐪𝐮𝐞 𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐚𝐯𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐧𝐮𝐞 𝐚𝐮𝐩𝐚𝐫𝐚𝐯𝐚𝐧𝐭… 𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐬𝐞𝐥𝐨𝐧 𝐮𝐧 𝐬𝐞𝐮𝐥 𝐜𝐫𝐢𝐭𝐞̀𝐫𝐞 :
𝐏𝐨𝐮𝐯𝐢𝐨𝐧𝐬-𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐬𝐮𝐩𝐩𝐨𝐫𝐭𝐞𝐫 𝐜𝐞𝐥𝐚 𝐨𝐮 𝐧𝐨𝐧 ?
Nous avons terminé la tente après une longue journée de travail.
Je suis retourné le soir chez la famille du poète et je leur ai dit :
« Demain, nous partirons. »
Ils étaient en colère et attristés. Notre départ leur faisait aussi mal qu’à nous, mais il le fallait.
Le lendemain matin, nous avons rassemblé nos affaires et les avons chargées dans la voiture.
Ce fut un véritable jour d’adieu.
Les larmes coulaient, les mots étaient rares, et la gratitude était trop grande pour être exprimée.
Ils avaient été des hôtes exceptionnels.
Ils nous avaient accueillis à un moment où nous n’avions plus rien, sinon la peur et la fatigue. Ils avaient ouvert leur maison alors que de nombreuses portes s’étaient refermées devant nous.
Puis nous sommes partis vers les tentes.
𝐄𝐭 𝐧𝐨𝐭𝐫𝐞 𝐯𝐢𝐞 𝐚𝐯𝐞𝐜 𝐥𝐚 𝐭𝐞𝐧𝐭𝐞 𝐚 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐞𝐧𝐜𝐞́.
C’était notre première nuit.
Après notre arrivée et après avoir rangé nos affaires à l’intérieur, il faisait froid.
Nous étions tous assis à l’intérieur, regardant tantôt le toit, tantôt les parois, comme si nous essayions de comprendre ce nouvel endroit, ou peut-être de nous convaincre que cet endroit pouvait devenir une maison.
Nous étions silencieux.
Et chacun de nous avait la même question en tête :
𝐂𝐨𝐦𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐚𝐥𝐥𝐨𝐧𝐬-𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐯𝐢𝐯𝐫𝐞 𝐢𝐜𝐢 ?
Il n’y avait pas de réponse.
Nous n’avions simplement pas le choix.
Cette nuit-là, je me suis allongé sur le sol de la tente, mais mon esprit était resté dans la maison…
Dans ma chambre, ses murs, ses petits détails, toutes ces choses que nous considérions comme ordinaires et dont nous n’avions compris la valeur qu’après les avoir perdues.
Je fermais les yeux, puis les rouvrais, en entendant le vent frapper les parois de la tente.
Et je me répétais intérieurement :
𝐐𝐮𝐚𝐧𝐝 𝐜𝐞 𝐜𝐚𝐮𝐜𝐡𝐞𝐦𝐚𝐫 𝐩𝐫𝐞𝐧𝐝𝐫𝐚-𝐭-𝐢𝐥 𝐟𝐢𝐧 ?
Je ne savais pas encore que cette nuit ne serait pas une nuit passagère, et que la tente dans laquelle nous étions entrés provisoirement deviendrait, avec le temps, le lieu d’une vie entière de déplacement.
𝟑𝟎 𝐣𝐚𝐧𝐯𝐢𝐞𝐫 𝟐𝟎𝟐𝟒
𝐋𝐞𝐬 𝐭𝐞𝐧𝐭𝐞𝐬 — 𝐑𝐚𝐟𝐚𝐡
Source : la page FB de l’auteur
https://www.facebook.com/RamiAbouReida
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