Par Rami Abou Reida
Sur cette photo, on pourrait croire que les enfants sont devant un cinéma ordinaire, réunis pour regarder un dessin animé. Mais derrière cette image simple se cache une autre histoire : celle d’enfants privés de la chose la plus élémentaire qu’un enfant devrait avoir : le jeu.
Ils ont été privés de leurs jouets, de leurs jeux, de l’insouciance, et de la possibilité de vivre leur enfance comme les enfants du monde entier ; ceux qui vont à l’école le matin et rentrent chez eux le soir, retrouvent leurs lits, leurs jouets, leurs cahiers et leurs livres, profitent de l’électricité et de l’eau, vont au cinéma ou regardent la télévision, puis s’endorment au son doux d’une voix qui leur raconte une histoire ou un conte avant de dormir.
Mais les enfants des tentes de Gaza ont grandi avant l’heure.
Ici, on voit un enfant porter un jerrican d’eau avec son petit corps frêle, pour aider ses parents à rapporter de l’eau jusqu’à la tente. Parfois, il essaie de transformer cette tâche en jeu : il joue avec l’eau qui coule des tuyaux des camions-citernes, ou court avec ses camarades autour d’eux.
On le voit aussi porter du bois et le casser, non pas parce qu’il veut jouer, mais parce qu’il a fini par trouver dans les tâches quotidiennes de la tente quelque chose qui ressemble au jeu.
L’enfant de Gaza ne tient plus un ballon pour courir derrière lui, ni une petite voiture à pousser devant lui, ni un jeu de construction avec lequel il pourrait inventer un monde imaginaire.
Son propre monde est devenu un jeu cruel.
Les filles, elles aussi, ont leur part d’enfance volée. On en voit une laver la vaisselle, nettoyer ou aider sa mère dans les tâches de la tente, comme si elle jouait au « jeu de la maison » auquel les petites filles jouaient autrefois… sauf que cette fois, ce n’est pas un jeu.
Nos enfants ont même été privés de leur droit le plus simple : jouer. L’occupation interdit, entre autres choses, l’entrée des jouets pour enfants à Gaza.
À la fin de la journée, nos enfants s’endorment épuisés ; à même le sol, dans le sable qui partage avec nous chaque détail de notre quotidien.
Ce n’est pas la fatigue des jeux, de la course et des rires, mais celle d’une longue journée passée à attendre, à porter de l’eau, à ramasser du bois, à marcher, à aider les parents et à vivre dans des conditions qui n’ont rien à voir avec l’enfance.
Aujourd’hui, j’ai trouvé mon fils Hamza en train de rassembler quelques chaussettes, de les glisser les unes dans les autres, puis de les remplir pour en faire un ballon.
Je suis resté à le regarder, et j’ai eu mal pour lui, pour ses jours d’enfance, et pour ceux de ses camarades.
Même le ballon que l’enfant fabrique de ses propres mains n’est plus vraiment un ballon ; il est fait de ce qui reste autour de lui, comme tout à Gaza est devenu une tentative de fabriquer une vie avec des choses qui n’ont pas été faites pour la vie.
Et même lorsque certaines écoles ont été installées sous des tentes, l’école n’est plus aussi proche de l’enfant qu’avant. Les enfants parcourent de longues distances dans le sable et les décombres, sous une chaleur intense, pour rejoindre une tente-école surpeuplée, dans des conditions qui peuvent favoriser la propagation des maladies, avec des moyens qui semblent nous avoir ramenés à un siècle en arrière.
Et pourtant, ils y vont.
Ils apprennent.
Ils continuent.
Comme s’ils disaient au monde que la guerre peut détruire l’école, mais qu’elle ne peut pas arracher à l’enfant son désir d’apprendre.
Et sur cette photo, quelque chose de différent se passe.
Sur le sol du camp, parmi les décombres, les enfants se rassemblent pour regarder un dessin animé projeté par un appareil mobile.
Ils se regroupent autour du petit écran, tantôt silencieux, tantôt riant, et regardent un monde qui ne ressemble pas au leur.
Un monde où il y a des maisons entières, des rues sûres, des enfants qui courent sans peur, et des personnages de dessins animés qui vivent des aventures qui ne se terminent ni par une blessure, ni par la mort, ni par un déplacement forcé, ni par la perte de leur maison.

Cela peut nous sembler n’être qu’un dessin animé.
Mais pour ces enfants, c’est une petite fenêtre qui s’ouvre, pendant quelques instants, sur un autre monde.
Un cinéma mobile au cœur du camp.
Des bénévoles ou une organisation qui s’occupe des enfants se déplacent avec un projecteur et quelques films, à la recherche d’un petit espace entre les tentes et les décombres, pour offrir aux enfants quelque chose qui leur est devenu si difficile d’avoir : un moment de joie.
Les enfants sortent de leurs tentes, se regroupent autour de l’écran, et leurs yeux brillent dans la lumière du projecteur.
Pendant quelques instants, ils oublient la tente.
Ils oublient les décombres.
Ils oublient l’eau qu’ils ont portée, le bois qu’ils ont cassé, les files d’attente, la peur et les nouvelles de la guerre.
Pendant quelques instants seulement, ils redeviennent des enfants.
Ils rient comme rient les enfants.
Et ils regardent l’écran avec émerveillement, comme s’ils retrouvaient une petite partie d’un monde qui leur a été volé.
Ce n’est pas seulement un cinéma…
C’est une petite tentative de rendre leur enfance à des enfants qui en ont été privés.
Un petit rayon de lumière projeté sur un mur de décombres, mais qui, dans les yeux des enfants, peut être bien plus grand que cela.
À Gaza, parfois, un enfant n’a pas besoin d’un jouet coûteux ou d’un parc d’attractions pour être heureux.
Il lui suffit de voir une image lumineuse sur un écran blanc, de s’asseoir à côté d’autres enfants et de rire, sans penser un seul instant à ce qui arrivera demain.
C’est peut-être pour cela que ce cinéma mobile semble venir d’un autre monde…
Parce qu’il vient réellement du monde dont les enfants de Gaza ont été privés.
Le monde de l’enfance.
13 septembre 2026
𝗠𝗲𝘀 𝗲́𝗰𝗿𝗶𝘁𝘀… 𝗱𝗲𝗽𝘂𝗶𝘀 𝗺𝗮 𝘁𝗲𝗻𝘁𝗲… 𝗔𝗹-𝗠𝗮𝘄𝗮𝘀𝗶, 𝗞𝗵𝗮𝗻 𝗬𝗼𝘂𝗻𝗲̀𝘀, 𝗚𝗮𝘇𝗮
Source : la page FB de l’auteur
https://www.facebook.com/RamiAbouReida
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