Par Rami Abou Reida

Le crime silencieux qui dépasse la destruction des maisons…

En temps de guerre, les titres parlent surtout du nombre de morts et des maisons détruites. Pourtant, un crime plus profond et plus destructeur passe souvent sous silence : tuer la ville.

Tuer la ville ne consiste pas seulement à détruire les pierres. C’est assassiner l’identité, démanteler le tissu social, faire s’effondrer les infrastructures et effacer la mémoire collective. Une ville n’est pas seulement un ensemble de bâtiments.C’est un être vivant qui respire à travers les relations entre les habitants, le passage du temps et les activités de chaque jour. C’est là que le sens se construit, que les liens se créent et que la dignité humaine prend forme.

À Gaza, ce qu’Israël a fait n’est pas seulement une offensive militaire, mais une destruction systématique des villes : Rafah, Khan Younès, Gaza, Jabalia et Deir al-Balah… Elles se sont transformées en squelettes sans âme. Les attaques n’ont pas visé seulement les bâtiments, mais aussi les hôpitaux, les écoles, les marchés, les réseaux d’eau et d’électricité, les routes et les centres culturels, c’est-à-dire tout ce qui permet à une ville d’être un lieu où l’on peut vivre.

Mais ce crime n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans une longue histoire de destruction des villes palestiniennes. Depuis le mandat britannique et la montée du projet sioniste de colonisation, les villes palestiniennes ont été la cible d’un démantèlement : Jaffa, Haïfa et Acre ont toutes connu le déplacement de leur population et une profonde transformation. La Nakba de 1948 n’a pas été seulement l’expulsion d’un peuple, mais aussi une opération organisée pour tuer la ville palestinienne et détruire son esprit de civilisation.

Au fil des décennies, les politiques de l’occupation, du morcellement du territoire au blocus et aux bombardements, ont suivi une même logique visant à effacer la continuité urbaine du peuple palestinien. Gaza représente aujourd’hui l’expression la plus extrême de ce projet : une ville sans visage, sans espoir, sans horizon.

D’un point de vue architectural et urbain, une ville n’est pas seulement un espace construit. C’est une mémoire incarnée, un contrat social et un espace d’identité. Quand une ville est tuée, c’est l’histoire qui est tuée, le sentiment d’appartenance qui disparaît, et l’être humain reste suspendu dans le vide.

Plus grave encore, tuer la ville détruit le lien affectif entre l’être humain et le lieu. L’attachement devient une souffrance, et partir devient un objectif légitime, voire un moyen d’oublier, à la recherche d’une autre patrie ou simplement d’une vie loin des ruines.

Les études sur les sociétés après les conflits montrent que la destruction du cadre urbain entraîne des troubles psychologiques collectifs, l’effondrement de l’éducation, la désintégration des communautés et l’érosion du capital social. Plus l’absence dure, plus la guérison devient difficile.

Ce qui s’est passé à Gaza ne peut pas être appelé simplement une « offensive ». C’est un crime contre la ville, contre le droit à la vie et contre l’idée même de la patrie.

Tuer la ville ne s’arrête pas lorsque les bombardements cessent. Cela continue tant que la mémoire reste menacée, que l’identité est déchirée et que l’être humain est privé de son droit d’appartenir à un lieu. C’est pourquoi la reconstruction de Gaza n’est pas seulement un projet d’ingénierie, mais un projet pour redonner vie, faire renaître la mémoire, préserver la dignité humaine et reconstruire le lien entre l’être humain et sa ville.

Écrit en 11 juin 2025.

Rami Abou Reida

Mes écrits… Depuis ma tente… Al-Mawasi de Khan Younès… Gaza

Source : la page FB de l’auteur
https://www.facebook.com/RamiAbouReida

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