Par Jeanne Auberger

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Publié le 27/02/2026

L’interception d’une vedette américaine dans les eaux cubaines a causé la mort de quatre hommes mercredi 25 février. Un épisode qui ravive un contentieux historique entre les deux pays, sur fond de crise aggravée depuis la capture de Nicolas Maduro et le durcissement des sanctions américaines. Entretien avec Salim Lamrani, professeur des universités en histoire de l’Amérique latine, spécialiste de Cuba.

Nouvel épisode de tension entre La Havane et Washington après que les autorités cubaines ont accusé les États-Unis de tentative « d’infiltration à des fins terroristes ». Mercredi 25 février, quatre personnes ont été abattues par les forces cubaines alors qu’elles se trouvaient dans une vedette, immatriculée en Floride, qui circulait à 1,8 kilomètre des côtes de l’île caribéenne. Six autres ont été blessées et arrêtées par les autorités, a annoncé le ministère cubain de l’Intérieur, qui a affirmé que ces hommes étaient armés de fusils d’assaut, de poings américains, de cocktails Molotov, de gilets pare-balles et de vêtements de camouflage.

Cet affrontement meurtrier intervient alors que les relations entre La Havane et Washington sont en délicatesse après la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro, le 3 janvier dernier. Depuis cette date, l’administration Trump a pris le contrôle des exportations de pétrole du Venezuela et a interdit les livraisons de pétrole dont dépendaient Cuba, aggravant une crise humanitaire longue déjà de plusieurs années. Les États-Unis évoquent depuis des décennies la « menace exceptionnelle » que l’île ferait peser sur leur sécurité nationale. Pour Marianne, Salim Lamrani, professeur des universités en histoire de l’Amérique latine, spécialiste de Cuba, analyse le contexte et les ressorts de cet événement.

MARIANNE : Quatre personnes ont été abattues par les forces cubaines et six autres ont été blessées et arrêtées lors de cet affrontement. Que savons-nous sur leurs profils et leurs motivations ?

Salim Lamrani : Il s’agit d’exilés cubains anticastristes, membres de diverses organisations prônant l’action armée contre Cuba. Selon les faits rapportés, un groupe de dix hommes, originaires de Floride, lourdement armés, a réalisé une incursion dans les eaux territoriales cubaines. Deux d’entre eux sont citoyens des États-Unis. L’objectif était sans doute de réaliser un attentat spectaculaire qui attirerait l’attention internationale, créerait une instabilité interne et dissuaderait les touristes de se rendre dans l’île. Deux des assaillants étaient d’ailleurs recherchés par les autorités cubaines pour des actions violentes antérieures. 

Cependant, leur bateau a été intercepté à un mille nautique des côtes cubaines pour un contrôle. En s’approchant de l’embarcation, les gardecôtes cubains ont essuyé des tirs et ont riposté. Le feu nourri a fait quatre morts du côté des assaillants et six blessés. Du côté cubain, le commandant du navire a été blessé. Les blessés se trouvent actuellement entre les mains des autorités cubaines. En droit international, une incursion armée dans les eaux territoriales d’un pays est considérée comme une violation de la souveraineté et un acte d’agression.

MARIANNE : Les tensions entre les deux pays sont anciennes et fortes mais existe-t-il des précédents de cette nature ?

Salim Lamrani : Il faut savoir que la partie la plus radicale de l’exil cubain a de lourds antécédents dans les incursions violentes à Cuba. Dans les années 1960, juste après l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro, les attaques étaient quotidiennes, et même soutenues par la CIA. Le cas le plus emblématique reste l’attentat contre l’avion civil de Cubana de Aviacion le 6 octobre 1976, qui avait fait 73 morts, dont toute l’équipe olympique cubaine d’escrime revenant des Jeux panaméricains. Il s’agit du premier acte de terrorisme aérien dans l’histoire du continent américain.

Après 1991 et la chute de l’Union soviétique, la frange extrémiste de l’exil cubain a repris ses actions paramilitaires contre Cuba. En 1997, Cuba a été frappée par une vague d’attentats à la bombe dans les hôtels, qui ont fait des dizaines de victimes et ont coûté la vie à un jeune touriste italien, Fabio di Celmo. Luis Posada Carriles, exilé cubain et organisateur de ces attentats, a reconnu son implication dans un entretien qui est apparu en première page du New York Times le 12 juillet 1998. Il a justifié son action par la nécessité de faire tomber le régime cubain. Il n’a jamais été inquiété par la justice des États-Unis, et historiquement les groupuscules violents du sud de la Floride ont bénéficié d’une certaine impunité.

MARIANNE: Il y a une recrudescence des tensions entre Washington et La Havane depuis la capture de Maduro. Est-ce que cet épisode peut être un point de bascule ?

Salim Lamrani : Le gouvernement des États-Unis a rapidement déclaré qu’il n’était nullement impliqué dans cette attaque et qu’il était disposé à coopérer avec les autorités cubaines pour faire la lumière sur les faits. C’est un signal positif. En revanche, les États-Unis doivent prendre les mesures nécessaires pour empêcher toute nouvelle incursion dans les eaux territoriales de Cuba.

MARIANNE : Les États-Unis, qui ne cachent pas leur souhait de voir un changement de régime sur l’île, asphyxient l’économie cubaine. Quelle est la situation économique et humanitaire de l’île ?

Salim Lamrani : Durant son premier mandat entre 2017 et 2020, Trump est revenu sur toutes les avancées réalisées par Obama. Il a imposé 243 sanctions supplémentaires en l’espace de quatre ans, soit en moyenne une nouvelle sanction chaque semaine. Il a ciblé les principales sources de revenus de l’île : la coopération médicale, les transferts d’argent de la diaspora cubaine et le tourisme. Cela a eu un impact dramatique pour le pays et l’ensemble de la population, avec des coupures d’électricité récurrentes et une pénurie de produits de première nécessité. Une statistique est illustrative des conséquences dramatiques de cette recrudescence des sanctions : en 2017, Cuba disposait du taux de mortalité infantile le plus bas du continent américain avec un chiffre de 4,7 pour mille. En 2025, ce taux est remonté à 9,9 pour mille.

En 2025, les sanctions ont coûté 7,5 milliards de dollars à Cuba, soit en moyenne 20 millions de dollars par jour. Cette somme équivaut à la consommation électrique des 10 millions de Cubains pendant six ans. Depuis leur imposition en 1960, les sanctions ont coûté à Cuba un total de 170 milliards de dollars, et plus de 80 % de la population cubaine est née sous cet état de siège.

Source : Salim Lamrani

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