Par François Bacha
madaniya.info oublie un dossier en deux volets sur les conséquences sur les principautés pétrolières du Golfe de l’agression bipartite américano-israélienne contre l’Iran. Le premier volet traite de Dubaî, le paradis des influenceurs et des tik tokers. Le second volet trente des “Emirats; le grand perdant du conflit iranien
Par François Bacha, économiste de formation et directeur du site francophone libanais ”libnanews”, site partenaire de madaniya.info
avec l’aimable autorisation de l’auteur.
L’économie de Dubaï entre dans une zone de vérité. La ville n’est pas en faillite, le marché ne s’est pas effondré en une nuit et les grues n’ont pas disparu de l’horizon. Mais l’émirat qui vendait une sécurité presque abstraite découvre que la guerre peut frapper son argument commercial le plus précieux: la confiance.
Le problème ne se limite plus à l’immobilier. Les rabais des promoteurs et le gel des lancements sur plan ne sont que la partie visible d’une fragilité plus vaste.
Dubaï repose sur des flux : capitaux étrangers, expatriés, avions, conteneurs, touristes, banques, cabinets d’avocats, family offices, marchandises, matériaux, nourriture importée.
Lorsque le détroit d’Ormuz se referme, même partiellement, et que des missiles ou drones visent la région, ce modèle de circulation permanente cesse d’être une évidence.
Le mot « crash» doit être manié avec prudence. Il n’y a pas, à ce stade, de preuve d’un effondrement généralisé de l’économie de Dubaï.
Les statistiques officielles du premier trimestre montrent encore des volumes immobiliers élevés. Les banques locales publient des résultats solides.
L’aéroport reste un géant mondial. Mais ces chiffres décrivent souvent l’élan accumulé avant le choc. Ils ne suffisent pas à répondre à la question centrale : que vaut un modèle fondé sur la mobilité internationale quand la région devient un théâtre de guerre ?
La promesse centrale a été touchée.
Dubaï a longtemps vendu mieux qu’un appartement, un bureau ou une résidence fiscale. Elle vendait une séparation.
D’un côté, le Moyen-Orient instable, traversé par les guerres, les sanctions, les crises monétaires et les ruptures politiques.
De l’autre, une ville climatisée, fluide, connectée, sûre, où l’on pouvait ouvrir une société, acheter sur plan, inscrire ses enfants à l’école, prendre un vol vers Londres ou Singapour et circuler entre hôtels, tours et centres commerciaux sans se sentir dans la région.
Cette séparation était l’actif invisible de Dubaï. Elle justifiait des prix immobiliers élevés, des loyers tendus, des frais de services importants, des valorisations ambitieuses et l’arrivée de financiers qui auraient pu choisir Londres, Genève, Singapour ou Riyad. L’émirat n’était pas seulement attractif parce qu’il taxait peu. Il attirait parce qu’il semblait immunisé contre le désordre alentour. La guerre a cassé cette illusion.
Les Émirats arabes unis ont beau disposer de moyens militaires, de défenses antimissiles et d’alliances fortes, ils ne peuvent plus prétendre être hors d’atteinte. La plupart des projectiles peuvent être interceptés. La perception, elle, ne s’intercepte pas aussi facilement.
Pour un investisseur, le risque ne commence pas lorsqu’une tour tombe. Il commence lorsqu’un comité de sécurité recommande le télétravail, lorsqu’un assureur augmente ses primes, lorsqu’un directeur financier reporte une décision, lorsqu’une famille expatriée demande si elle doit finir l’année scolaire ou partir.
C’est ainsi que les chocs se diffusent à Dubaï : moins par la destruction physique que par la dégradation rapide du confort psychologique.
Les banques n’ont pas toutes quitté, mais le signal est mauvais.
La question des banques est centrale, car le récit de Dubaï comme place financière dépend de leur présence visible. Il faut être précis : aucune grande banque internationale n’a officiellement annoncé avoir quitté définitivement Dubaï. Dire cela serait excessif. Ce qui est confirmé est différent, mais déjà lourd de sens.
Citigroup et Standard Chartered ont commencé à évacuer leurs bureaux de Dubaï et ont demandé à des employés de travailler depuis chez eux, selon des informations de presse internationale.
Citigroup a notamment demandé l’évacuation de bureaux situés au Dubai International Financial Centre et dans le quartier d’Oud Metha.
HSBC a fermé ses branches au Qatar pour des raisons de sécurité, tout en indiquant que la sécurité de ses équipes et clients restait prioritaire pour ses personnels basés dans la région. Goldman Sachs a placé des employés de la région en télétravail. JPMorgan a refusé de commenter les mesures internes rapportées.
D’autres informations, attribuées à des sources proches des établissements, indiquent que Goldman Sachs, Morgan Stanley et Citigroup ont offert à certains employés aux Émirats la possibilité de quitter temporairement le pays et de travailler depuis une autre juridiction.
Le cabinet McKinsey aurait aussi organisé des solutions de sortie pour des consultants. Millennium Management, acteur important des hedge funds, aurait étudié une relocalisation possible d’une partie de ses équipes de Dubaï, notamment vers Jersey. C’est ici que le sujet devient plus grave qu’une mesure de prudence.
Dubaï a construit le DIFC pour attirer les banques, les fonds, les gestionnaires d’actifs et les cabinets de conseil. À la fin de 2025, le centre financier accueillait plus de 290 banques, plus d’une centaine de hedge funds, plusieurs centaines de sociétés de gestion de patrimoine et un grand nombre d’entités liées aux family offices.
Si même une partie de ces acteurs teste le travail à distance hors du pays, le message envoyé au marché est brutal. Les banques ne partent pas officiellement. Elles vérifient les issues. Cette nuance est importante. Elle montre que Dubaï reste nécessaire, mais qu’elle n’est plus évidente. Pour une place financière, c’est déjà une perte.
Ormuz : pas un détail géographique, une faille systémique.
Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement le problème des pétroliers. C’est le point où la géographie corrige la communication. Dubaï a bâti son modèle sur l’idée de connectivité totale. Or cette connectivité dépend d’un goulet maritime étroit, militarisé et désormais instrumentalisé par l’Iran comme moyen de pression. Il n’existe pas de pourcentage officiel unique indiquant la part exacte du PIB de Dubaï dépendant du passage d’Ormuz. Il serait donc faux d’écrire que « 40 % » ou « 50 % » de l’économie dubaïote dépend directement du détroit. Ce chiffre n’existe pas sous cette forme.
En revanche, les indicateurs disponibles permettent de mesurer l’exposition : commerce, port, réexportation, logistique, alimentation importée, énergie, assurance maritime, transport aérien et confiance touristique. Le commerce de gros et de détail représentait près de 25,9 % du PIB de Dubaï au troisième trimestre 2025.
L’écosystème Jebel Ali, qui associe le port et la zone franche, revendique une contribution de l’ordre de 36 % au PIB de l’émirat.
Le secteur immobilier pesait 8,2 % du PIB sur les neuf premiers mois de 2025, la construction 6,7 %, la finance et l’assurance 12%, l’hébergement et la restauration 3,4 %. Ces chiffres ne s’additionnent pas tous mécaniquement, car les chaînes se recoupent. Mais ils montrent qu’une grande part de l’économie dépend directement ou indirectement de flux internationaux.
Le choc d’Ormuz frappe ces flux. Selon des données internationales, le détroit concentrait avant le conflit environ un quart du commerce maritime mondial de pétrole, 38 % des flux maritimes de brut, 29 % du GPL, 19 % du GNL et 19 % des produits pétroliers raffinés. Les transits quotidiens de navires y auraient chuté de 97 % au début de mars.
Pour Dubaï, la question n’est donc pas seulement de savoir si son propre pétrole passe par là.
La ville dépend des coûts de transport, des assurances, des cargos, des intrants, des conteneurs et de la fluidité régionale. Il faut ajouter l’alimentation. Les Émirats importent environ 85 % à 90 % de leurs besoins alimentaires selon les sources institutionnelles et sectorielles.
Pour l’ensemble du Golfe, une part très élevée des importations alimentaires transite par Ormuz ou par des routes logistiques affectées par ses perturbations. Les Émirats peuvent utiliser Fujairah, Khor Fakkan, des ports omanais, des réserves et du fret aérien. Mais ces solutions coûtent plus cher, saturent plus vite et ne reproduisent pas l’efficacité normale de Jebel Ali.
La vraie exposition à Ormuz n’est donc pas un seul pourcentage. C’est une dépendance en couches. Une couche énergétique mondiale, une couche logistique régionale, une couche alimentaire, une couche financière et une couche psychologique. Dubaï peut contourner une partie du choc. Elle ne peut pas le faire disparaître.
Source : Madaniya
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