Par Rami Abou Reida
En les ouvrant, je n’y ai pas trouvé les mots :
J’y ai retrouvé la guerre qui m’attendait
Je suis sorti de la tente tôt le matin, enthousiaste à l’idée d’aller dans une cafétéria au bord de la mer, où j’avais l’intention de passer de longues heures à relire mes écrits et à sélectionner, parmi mes articles et mes textes, ceux qu’un éditeur français m’avait demandé de choisir en vue de les rassembler et de les publier.
Le moyen de transport était une charrette tirée par un âne, conduite par un homme âgé, empreint de dignité, de sagesse et de bonne humeur. J’ai aimé son allure et sa façon de parler, et il y avait dans sa présence quelque chose de cette tranquillité qui nous manque tant ces jours-ci. Je me suis assis sur la charrette et j’ai laissé la route m’emporter un peu loin de la tente, de son agitation et de ces journées qui nous laissent à peine le temps de reprendre notre souffle.
Je suis arrivé sur place.
J’ai choisi une table donnant sur la mer, posé mon ordinateur, branché le chargeur et disposé mes affaires devant moi. J’ai commandé un café, de l’eau et des cartes Internet. La mer était devant moi, l’ordinateur entre mes mains, et j’avais le temps de faire ce pourquoi j’étais venu.
J’ai commencé à parcourir tous les endroits où j’avais conservé mes écrits : les fichiers de l’ordinateur, mon mur d’écriture sur Facebook et le carnet de notes de mon téléphone. Je cherchais des textes, tournais les pages et retrouvais les mots un à un.
Et j’ai commencé…
Et j’aurais aimé ne pas commencer.
JE SUIS ALLÉ VERS LA MER POUR RASSEMBLER MES ÉCRITS.
EN LES OUVRANT, JE N’Y AI PAS TROUVÉ LES MOTS :
J’Y AI RETROUVÉ LA GUERRE QUI M’ATTENDAIT.
Je me suis retrouvé à revenir en arrière ; au début de la guerre, à ces jours que nous essayons depuis longtemps d’oublier, ou au moins de les repousser dans un coin éloigné de la mémoire et d’en fermer la porte.
Mais la mémoire ne connaît pas les portes.
Chaque texte a ouvert une porte.
Et chaque article m’a rendu un jour que je croyais avoir dépassé.
Je suis retourné à des périodes difficiles et lourdes, au cours desquelles nous avons affronté tout ce qu’il y a de plus terrible : le déplacement, la mort, la perte, les blessures, les explosions, le feu, la fuite, la peur, la guerre psychologique et cette détresse qui pesait sur nos âmes comme les murs qui écrasent ceux qui vivent sous les décombres.
Je suis retourné vers les maisons qui avaient autrefois été un refuge, une chaleur et une mémoire, puis qui sont devenues des ruines. Vers des pièces qui avaient abrité les voix de nos enfants, puis qui se sont tues sous les décombres. Vers des rues que nous connaissions maison après maison, et qui ont changé au point que les reconnaître est devenu une forme de nostalgie.
Je suis retourné vers des villes qui ne se ressemblaient plus ; des villes dont les traits étaient morts sous les décombres, dont les repères avaient disparu et où les détails de la vie que nous pensions éternels s’étaient éteints.
Puis la faim…
Et la faim encore une fois.
Le déplacement.
La peur.
La terreur.
La mort.
La perte.
Et cette détresse qui nous a parfois conduits à souhaiter que tout s’arrête, que la peur s’arrête, que la guerre s’arrête, que la vie elle-même s’arrête un instant, simplement pour que nous puissions reprendre notre souffle.
Tant de choses que nous avons essayé d’enterrer pour pouvoir continuer à vivre.
Mais elles n’étaient pas enterrées.
Elles attendaient simplement que je les touche.
Soudain, j’ai senti que j’étouffais, alors même que j’étais assis face à la mer.
L’air est devenu lourd.
Je me suis mis à transpirer.
J’ai senti que mon cœur était sur le point de s’arrêter et que mes mains tremblaient.
J’ai regardé la mer, mais elle n’était plus la mer.
Elle était là, devant moi, oui, mais elle n’était plus capable de me sauver de quoi que ce soit.
En un instant, tout est revenu.
Les voix.
Les explosions.
Les visages de ceux que nous avons perdus.
Les maisons transformées en décombres.
Les villes mortes.
Les lieux que nous avons quittés et où nous ne sommes jamais retournés.
Les tentes.
Les routes.
La course.
La peur.
L’attente.
La faim.
La mort.
Et cette sensation terrible de ne pas savoir ce qui arrivera dans quelques minutes, où l’on sera le soir, ni qui restera avec nous jusqu’au matin.
Je pensais qu’en écrivant tout cela, je l’avais fait sortir de moi.
J’écrivais pour garder le témoignage, pour que les jours ne disparaissent pas, et pour que ceux qui sont partis ne meurent pas une seconde fois dans l’oubli.
Mais j’ai découvert aujourd’hui que l’écriture ne fait pas toujours sortir la douleur.
Parfois, elle la conserve.
Et parfois, lorsque vous y revenez, elle vous rend la douleur tout entière, comme si rien n’avait passé.
Je lisais ce que j’avais écrit tout en revivant la guerre.
Je n’étais plus le lecteur de mes propres textes.
J’étais le témoin de moi-même.
Et le retour était cruel…
Cruel au point que je n’ai pas pu continuer.
J’ai fermé les fichiers.
J’ai cessé de lire.
J’ai cessé de chercher.
Et j’ai laissé le café refroidir devant moi.
La mer était toujours là, les vagues se déplaçaient calmement, les gens autour de moi poursuivaient leur vie, mais j’étais ailleurs ; j’étais au milieu des décombres, au milieu de la poussière et de la fumée, à chercher dans ma mémoire des choses que j’avais perdues et des visages que je savais ne jamais pouvoir retrouver.
Puis je me suis arrêté.
Puis je me suis arrêté encore une fois.
Désolé, Christophe.
Je ne pourrai pas tenir ma promesse aujourd’hui, ni même demain.
J’ai besoin d’un peu de temps.
Pas pour écrire, mais pour apprendre à lire ce que j’ai écrit.
J’ai besoin de pouvoir affronter mes propres mots sans que chacun d’eux me ramène à un endroit dont je pensais avoir réussi à m’éloigner.
Peut-être que j’y reviendrai demain.
Et peut-être dans quelques jours.
Mais aujourd’hui, j’ai compris que retrouver la mémoire n’est pas toujours un acte littéraire ; parfois, c’est un retour complet dans la douleur.
Car les maisons transformées en décombres ne sont pas seulement des murs détruits, et les villes qui sont mortes ne sont pas seulement des lieux sur une carte.
Ce sont nos vies que nous y avons vécues, les visages que nous y avons laissés, les rires de nos enfants, les souvenirs de nos parents et des journées entières de notre vie qui n’ont désormais plus d’autre place que la mémoire.
Et maintenant, j’ai besoin de respirer un peu avant de retourner dans cet endroit.
Depuis ma tente à Al-Mawasi, Khan Younès.
Écrit le 16 août 2026.
Source : la page FB de l’auteur
https://www.facebook.com/RamiAbouReida
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