Rapport du CPI

Centre palestinien de l’information

Alors que les décombres des maisons détruites dans la bande de Gaza témoignent encore de l’une des guerres les plus destructrices de l’histoire moderne, un débat tout aussi important que la bataille militaire elle-même fait rage dans les centres de réflexion sionistes et occidentaux :

« Comment Gaza sera-t-elle reconstruite sur le plan politique et social après le génocide ? »

Pendant que les Gazaouis sont préoccupés par les conséquences de la catastrophe humanitaire et la recherche de moyens de survie, un débat stratégique plus large porte sur la manière de remodeler la réalité politique et sociale et de redéfinir la structure intellectuelle qui sous-tend le concept de résistance.

Une étude publiée par l’Institut d’études de sécurité nationale de l’université de Tel Aviv tente de brosser un tableau complet de ce qu’elle appelle « le lendemain » à Gaza, à travers une approche combinant les outils de sécurité, de reconstruction et d’ingénierie sociale.

L’étude, préparée par les chercheurs Ofer Gutman et Tara Feldman, va au-delà de la recherche sur les modalités de gouvernance ou la reconstruction des institutions, en proposant une vision de la refonte de la conscience politique et sociale dans le secteur, à travers ce qu’elle appelle « dé-radicalisation », en référence au démantèlement de la structure intellectuelle qui a ancré la résistance dans le tissu social de Gaza.

L’étude propose une vision qui dépasse l’approche militaire pour présenter un programme multidimensionnel englobant la sécurité, la politique, la reconstruction économique et la refonte du discours religieux, culturel, éducatif et médiatique, dans le but de provoquer une transformation profonde de la société gazaouie. Cependant, cette vision, qui s’appuie sur des modèles occidentaux et arabes de ce qu’elle appelle la « lutte contre l’extrémisme », soulève à son tour d’importantes questions quant aux limites du pari sioniste sur le changement de la structure sociale et politique du secteur dans l’après-guerre.

Cette approche révèle, en substance, une vision plus large des cercles décisionnels sionistes et de leurs alliés, qui considèrent que la guerre en cours n’est pas seulement un affrontement militaire avec le mouvement Hamas, mais un conflit de longue haleine avec l’environnement dans lequel la résistance s’est développée dans la bande de Gaza, et qui s’est historiquement formé sous l’influence de l’occupation, du blocus et des déplacements continus depuis des décennies.

Une société façonnée par les traumatismes

Selon cette étude, la bande de Gaza représente aujourd’hui l’un des environnements les plus complexes au monde en termes d’interaction entre extrémisme politique et religieux, une situation qui s’est développée au fil de décennies de conflit, d’occupation et de déplacements de population. Depuis les années 1950, une structure sociale et politique particulière s’est développée dans la bande de Gaza en raison de plusieurs facteurs, dont le contrôle de l’entité sioniste sur la bande de Gaza après 1948, l’exode massif des Palestiniens après la Nakba de 1948, puis les changements qui ont suivi la prise du pouvoir par le mouvement Hamas en 2007.

Selon l’étude, ces facteurs combinés ont conduit à la formation de ce qu’elle décrit comme un « environnement nationaliste religieux radical », où le discours de la résistance fait désormais partie de la conscience collective et constitue un élément fondamental de l’identité sociale et politique des habitants de Gaza.

L’étude souligne que la dernière guerre d’extermination menée par l’entité génocidaire contre la bande de Gaza a causé la destruction quasi totale des infrastructures civiles, fait des dizaines de milliers de victimes et déplacé des centaines de milliers de personnes. Mais cette destruction, selon l’analyse des chercheurs, soulève une question stratégique qui va au-delà de la reconstruction : comment construire un nouveau système politique et civil à Gaza qui sépare la société de l’idéologie du Hamas ?

L’importance de cette étude réside dans le fait qu’elle tente de combiner différentes expériences en matière de lutte contre l’ « extrémisme », en établissant un lien entre les modèles occidentaux qui ont vu le jour après la Seconde Guerre mondiale pour reconstruire les pays vaincus et les expériences arabes récentes face aux mouvements islamistes armés. Grâce à cette combinaison, l’étude propose aux décideurs un cadre conceptuel comprenant un ensemble de mécanismes sécuritaires, politiques et sociaux pour gérer l’après-guerre à Gaza.

Pourquoi Gaza est-elle devenue un volcan de résistance ?

L’étude souligne que la compréhension de la nature de la société gazaouie ne peut se faire indépendamment de la longue expérience historique marquée par les chocs, les déplacements et l’isolement politique et économique. La majorité des habitants de la bande de Gaza, qui compte plus de deux millions de personnes, sont des réfugiés ou des enfants de réfugiés qui ont grandi dans un environnement surpeuplé et aux ressources limitées, et qui vivent sous des restrictions strictes en matière de circulation et de travail depuis l’imposition du blocus sioniste sur la bande de Gaza en 2007.

L’étude considère que l’ « extrémisme » – tel qu’elle le décrit – à Gaza n’est pas un phénomène isolé de son contexte politique, mais le résultat direct du conflit entre la colonisation sioniste et les palestiniens qui dure depuis des décennies. L’occupation militaire continue, la détérioration économique et l’absence de perspectives politiques ont contribué à créer un environnement social dominé par un sentiment d’injustice et de privation.

Dans ce contexte, le mouvement Hamas a réussi, selon l’étude, à ancrer son idéologie grâce à un long processus d’ingénierie sociale, en investissant dans les institutions éducatives, religieuses et médiatiques afin de renforcer le discours de résistance et d’affrontement avec l’occupation.

L’étude indique que ce processus a intégré l’idée de la résistance armée dans la vie quotidienne à Gaza, de sorte qu’elle n’est plus l’apanage des organisations militaires ou des élites politiques, mais est désormais présente dans les écoles, les mosquées, les médias et même dans les relations sociales au sein de la communauté.

Désamorcer Gaza

Au lieu d’utiliser le terme « déradicalisation », l’étude préfère employer l’expression « désamorcer », afin de souligner la spécificité de la situation à Gaza. Selon les chercheurs, le problème ne se limite pas à l’existence d’une organisation armée telle que le Hamas, mais s’étend à un vaste système idéologique et social qui s’est formé au fil de longues années de conflit.

Les chercheurs définissent le processus de « lutte contre l’extrémisme » dans ce contexte comme un processus par lequel les individus et les communautés s’éloignent des idéologies qui justifient la violence pour adopter des moyens politiques pacifiques afin d’atteindre leurs objectifs nationaux.

Mais l’étude insiste en même temps sur la nécessité de ne pas nier les aspirations nationales palestiniennes, car les ignorer – selon l’analyse – rendrait tout projet de lutte contre l’extrémisme dépourvu de crédibilité et de légitimité. Elle estime donc que le succès de ce processus nécessite de laisser une place à la lutte politique pacifique, afin que les Palestiniens sentent qu’il existe de véritables alternatives à la résistance armée.

L’étude s’appuie sur une théorie courante dans le domaine de la « lutte contre l’extrémisme », qui repose sur la distinction entre deux types de facteurs influençant le comportement des individus et des communautés : les facteurs de répulsion et les facteurs d’attraction.

Les facteurs incitant à lutter contre le Hamas renvoient aux expériences négatives qui poussent les individus à se détourner des organisations extrémistes, telles que la corruption, la répression, les échecs militaires ou les contradictions idéologiques. Dans le cas de Gaza, l’étude estime que l’ampleur des destructions causées par la guerre pourrait nuire à l’image de Hamas en tant que mouvement capable de réaliser des avancées politiques ou militaires.

Les facteurs d’attraction consistent à proposer des alternatives politiques, sociales et économiques susceptibles d’offrir de nouvelles perspectives à la population, telles que l’éducation, la reconstruction, la réforme institutionnelle, l’intégration politique et les opportunités économiques.

L’étude met en garde contre le fait de se fier uniquement aux facteurs de répulsion, car cela pourrait conduire à un sentiment de frustration ou d’indifférence, tandis que les facteurs d’attraction ne peuvent être convaincants s’ils ne s’accompagnent pas d’un recul de l’influence du mouvement dans les domaines politique et militaire.

« Lutte contre l’extrémisme », Le modèle occidental

L’étude considère que la bande de Gaza représente un cas complexe de ce qu’elle appelle « l’extrémisme enraciné », qui s’est accumulé au fil de longues décennies de conditions structurelles difficiles. Par conséquent, toute tentative visant à changer cette situation ne peut se limiter à rétablir la situation telle qu’elle était avant la guerre.

Dans le même temps, l’étude reconnaît que l’ampleur de la catastrophe humanitaire à Gaza rend cette tâche extrêmement difficile. La société gazaouie vit un état de choc collectif en raison des destructions massives et des pertes humaines importantes, ce qui pourrait compliquer encore davantage le processus de reconstruction sociale.

Toutefois, les chercheurs estiment que cette catastrophe pourrait également créer une occasion rare d’opérer un changement radical, car elle pourrait inciter certaines catégories de la société à repenser l’utilité de la poursuite du conflit armé si une alternative politique et économique convaincante était proposée.

Dans ce contexte, l’étude passe en revue différents modèles de « lutte contre l’extrémisme », dont le modèle occidental qui s’appuie sur les expériences de reconstruction des États après les grandes guerres, comme la reconstruction de l’Allemagne et du Japon après la Seconde Guerre mondiale.

Ce modèle repose sur plusieurs éléments fondamentaux, notamment la défaite militaire de l’adversaire, la reconstruction des institutions économiques et politiques, la réforme de l’éducation et des médias, et le renforcement de l’État de droit. Cependant, l’étude souligne que la mise en œuvre de ce modèle dans le monde arabe s’est heurtée à des difficultés majeures, comme ce fut le cas en Afghanistan et en Irak, où les projets occidentaux n’ont pas réussi à instaurer une stabilité durable.

L’étude estime que l’application de ce modèle à Gaza nécessite de l’adapter à la réalité culturelle et religieuse locale, tout en accordant un rôle plus important aux dirigeants palestiniens et arabes dans la gestion du processus.

L’étude passe également en revue les expériences de plusieurs pays arabes face aux mouvements islamistes armés et conclut à l’existence de trois modèles principaux.

1/ Le premier modèle est celui de l’endiguement sécuritaire, adopté par des pays comme l’Égypte et la Tunisie, qui repose essentiellement sur des mesures sécuritaires et la surveillance.

2/ Le deuxième modèle est celui de la transformation sociale, apparu dans certains pays du Golfe, qui repose sur des réformes économiques et culturelles de grande envergure visant à modifier la structure de la société.

3/ Le troisième modèle, appliqué par certaines monarchies arabes comme le Maroc et la Jordanie, repose sur la légitimité religieuse du pouvoir politique. L’étude estime que ce modèle est le moins adapté à la situation palestinienne.

Dans les modèles occidental et arabe, de nombreuses voies d’action sont similaires, même si les méthodes de mise en œuvre diffèrent : recours à des mesures sécuritaires et coercitives et à la surveillance ; consolidation d’un discours national qui place l’identité et la loi de l’État au-dessus de toutes les autres identités et cadres normatifs ; promotion d’une forme de « légitimité officielle » formulée sous le nom d’« islam modéré » afin de remodeler la conscience publique dans différents domaines de la vie sociale, dans le but de saper le « discours extrémiste » et d’ancrer le discours préféré du régime.

L’étude suggère que le modèle du Golfe, en particulier celui des Émirats arabes unis, pourrait être le plus approprié à Gaza, car il repose sur une approche globale combinant développement économique, réforme sociale et discours religieux modéré.

Cependant, l’étude reconnaît que ce modèle nécessite d’importantes ressources et capacités institutionnelles, ce qui peut rendre son application difficile dans le contexte complexe dans lequel évolue le secteur. C’est pourquoi l’étude propose de combiner les modèles du Golfe et de l’Égypte, en commençant par des mesures de sécurité strictes, puis en passant progressivement à des programmes de réforme sociale et économique plus larges.

Mécanismes d’éradication du Hamas

L’étude propose un large éventail de mécanismes jugés nécessaires pour éradiquer ou affaiblir Hamas après la guerre et remodeler l’environnement politique à Gaza. Ce concept repose sur une combinaison de mesures sécuritaires, politiques, sociales et culturelles visant à saper l’influence du mouvement Hamas au sein de la société gazaouie et à remodeler l’environnement politique et intellectuel dans lequel le mouvement a vu le jour.

L’étude estime que la déradicalisation ne doit pas être comprise comme une étape postérieure à la défaite militaire du mouvement, mais comme un processus concomitant, car l’affaiblissement stratégique de Hamas nécessite la mise en place d’une alternative politique et idéologique capable de rivaliser avec le discours de la résistance armée dans la conscience publique palestinienne.

En l’absence d’une telle alternative, le modèle de la résistance armée restera présent comme l’option la plus réaliste pour de larges pans de la société.

L’étude souligne que la pression sécuritaire continue exercée sur le Hamas et les autres factions armées est une condition préalable au succès de tout processus de changement politique ou social à Gaza. Elle part du principe que l’entité sioniste génocidaire conservera une responsabilité sécuritaire globale dans la bande de Gaza afin d’empêcher la reconstruction des capacités militaires du mouvement ou le retour des organisations armées au contrôle de la sécurité.

En outre, l’étude souligne que la reconstruction civile rapide est un élément central de la stabilisation de la société. La reconstruction des infrastructures, la création d’emplois, la remise en service des services publics, ainsi que les programmes de soutien psychologique et social, peuvent contribuer à atténuer les effets du traumatisme collectif causé par la guerre et à réduire le sentiment de frustration et de colère qui peut alimenter l’extrémisme. L’étude estime que retarder la reconstruction ou la subordonner à des conditions politiques complexes pourrait compromettre les chances de succès de ces efforts.

Elle souligne également l’importance de créer une perspective politique crédible pour les Palestiniens, qui ouvre la voie à un règlement politique progressif ou à une forme d’indépendance, même si celle-ci est limitée dans ses premières phases. Selon l’étude, l’existence d’une perspective politique crédible est une condition essentielle pour convaincre la société de l’intérêt de renoncer à la violence politique, car l’absence d’une telle perspective maintiendrait la résistance armée comme une option légitime aux yeux de nombreux Palestiniens.

L’étude appelle à une implication profonde des pays arabes dans le processus de reconstruction et de restructuration des institutions, estimant que les modèles arabes de lutte contre l’extrémisme pourraient être plus facilement applicables dans le contexte culturel et social de Gaza que les modèles occidentaux. Cette participation comprend le soutien à la réforme institutionnelle, la réhabilitation des institutions éducatives et religieuses, et la promotion d’un discours religieux qualifié de modéré.

L’étude propose également un ensemble de mesures à long terme, telles que la réforme des programmes éducatifs, des médias et de la culture générale, la création de programmes de réhabilitation et d’intégration sociale pour les personnes liées aux mouvements armés, ainsi que le renforcement de l’immunité institutionnelle au sein des institutions gouvernementales afin d’empêcher le retour de l’influence du Hamas. Cette immunité comprend la mise en place de cadres juridiques de contrôle, le renforcement de la transparence dans les nominations et la surveillance des discours extrémistes dans les espaces publics et numériques.

Dans l’ensemble, l’étude estime que le succès de ce processus nécessite une large coordination entre les acteurs sécuritaires, politiques et communautaires, ainsi que l’obtention de résultats concrets et rapides dans la vie des populations, car un vide prolongé ou une lenteur des réformes pourrait donner aux forces armées l’occasion de rétablir leur influence au sein de la société.

Source : CPI
https://french.palinfo.com/rapports/…

Laisser un commentaire