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Spécialiste des relations entre Cuba et les États-Unis, Salim Lamrani revient sur les menaces de Donald Trump contre Cuba. Et voit dans cette « intimidation » une « radicalisation manifeste du régime trumpiste ».

Propos recueillis par Sofiane Kolli

Publié le 13 janvier 2026 à 16h00

Après l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et la volonté d’annexion, par l’achat ou par la force, du Groenland, Donald Trump jette à présent son dévolu sur Cuba. Et menace l’île.

Le 12 janvier, le président américain a ainsi sommé La Havane de « conclure un accord » sous peine de sanction, voire d’imposer le secrétaire d’État Marco Rubio à la tête de l’île. Une « provocation politique » plutôt qu’un projet « réellement applicable » d’après Salim Lamrani, docteur ès études ibériques et latino-américaines de Sorbonne université, professeur des universités en histoire de l’Amérique latine à l’université de La Réunion et spécialiste des relations entre Cuba et les États-Unis.

Le Nouvel Obs : Que cherche Donald Trump avec Cuba ? Au Venezuela, le président américain voulait officiellement lutter contre le narcotrafic et lorgnait sur le pétrole ; au Groenland, il visait un renforcement de la sécurité ainsi que les terres rares. Mais qu’y a-t-il sur l’île ?

Salim Lamrani : Cuba a historiquement suscité la convoitise des États-Unis. Dès 1805, Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis, avait souligné l’importance stratégique de l’île dans le golfe du Mexique et la nécessité d’intégrer le territoire à l’Union américaine. A l’époque, Cuba était une colonie espagnole. En 1823, John Quincy Adams, alors secrétaire d’État des États-Unis – et futur président – a élaboré la théorie du « fruit mûr » et a affirmé que Cuba finirait par tomber dans l’escarcelle étasunienne en raison des « lois de gravitation politique ».

Durant le XIXᵉ siècle, les États-Unis ont tenté d’acheter Cuba à l’Espagne à pas moins de six reprises, en vain. Puis, en 1898, lors de la seconde guerre d’indépendance de l’île, alors que les Cubains s’apprêtaient à récolter les fruits de trente années de lutte et à conquérir leur indépendance, les États-Unis sont intervenus militairement pour empêcher l’aboutissement du processus de libération et de s’emparer du territoire. Durant les six premières décennies du XXᵉ siècle, Cuba a été une néo-colonie étasunienne, où les multinationales possédaient les meilleures terres du pays et contrôlaient ses principales richesses. L’homme le plus puissant du pays était l’ambassadeur des États-Unis, et Cuba était devenue le tripot des riches touristes venus du Nord. En 1959, avec l’avènement de la révolution menée par Fidel Castro, Cuba a brisé cette mainmise des États-Unis en se réappropriant les ressources du pays. Les nouvelles autorités ont souligné que désormais, les relations entre les deux nations se feraient dans des conditions de stricte égalité. Cuba, petite nation aux ressources limitées située à 150 kilomètres de la Floride, a osé défier l’hégémonie étasunienne dans sa propre « arrière-cour ». Les États-Unis n’ont jamais accepté cette remise en cause de leur domination, ce qui explique l’imposition de sanctions économiques draconiennes depuis 1960. En un mot, Cuba demeure un symbole de défiance et un « mauvais exemple » que les Etats-Unis souhaitent éliminer.

Le Nouvel Obs : Trump entend passer « accord » avec Cuba. Un tel accord est-il possible et à quoi pourrait-il ressembler sur le plan politique, économique, social ?

Salim Lamrani : Les Cubains sont très attachés à leur indépendance et n’acceptent que les relations fondées sur trois principes : l’égalité souveraine, la réciprocité et la non-ingérence dans les affaires intérieures du pays. Ils ne sont pas sensibles à la politique de la menace et toute tentative d’intimidation est vouée à l’échec.

L’histoire de ces six dernières décennies en est la parfaite illustration. Cuba est disposée à résoudre ses différends avec les Etats-Unis, mais uniquement dans le cadre d’un dialogue civilisé et dans le strict respect de sa souveraineté. Bien entendu, les Etats-Unis pourraient détruire Cuba par la force, mais ils ne pourraient jamais l’occuper militairement, car ils se heurteraient à un peuple en armes. L’histoire a démontré qu’aucune puissance militaire ne peut vaincre un peuple déterminé à résister à l’occupation.

Le Nouvel Obs : Trump a explicitement déclaré qu’il verrait bien Marco Rubio prochain président de Cuba. Cherche-t-il à placer ses pions sur le continent américain, qu’il considère comme son arrière-cour ?

Salim Lamrani : Donald Trump se fourvoie s’il pense pouvoir imposer Marco Rubio à la tête de Cuba. Cela est impossible, car il ne sera jamais accepté par le peuple. En réalité, Trump souhaite intimider La Havane dans l’espoir de pouvoir dicter sa loi aux autorités de l’île. Mais une telle stratégie est vouée à l’échec. Cette déclaration relève davantage de la provocation politique que d’un projet réellement applicable.

Le Nouvel Obs : multipliant les ingérences ou velléités sur le continent américain, Donald Trump ressort la doctrine Monroe pour défendre ses interventions. Faut-il y voir aussi un resurgissement du Maccarthysme, anticommuniste et antigauche en général

Salim Lamrani : Il y a, à l’évidence, un retour de l’impérialisme le plus prédateur et le plus débridé, similaire à celui du XIXᵉ siècle. Cela signe la fin de l’ordre mondial forgé après 1945 et du droit international. C’est le retour à la loi du plus fort. Trump souhaite prendre le contrôle du continent et de ses richesses et ne s’en cache pas. Là où ses prédécesseurs recouraient à une rhétorique – démocratie, droits de l’homme, lutte contre le terrorisme, etc. – pour masquer leurs véritables objectifs, Trump, lui, affiche clairement ses intentions. Il y a une radicalisation manifeste du régime trumpiste qui, sûr de sa force et convaincu de sa suprématie, estime pouvoir imposer sa vision du monde au reste de la planète, y compris par la voie des armes

Le Nouvel Obs : un durcissement de l’embargo en place, avec notamment l’arrêt des livraisons de pétrole vénézuélien, quelles pourraient être les conséquences d’une intervention militaire américaine à Cuba ?

Salim Lamrani : Ce serait un drame terrible pour Cuba, mais également pour les États-Unis, car l’armée américaine ferait face à un peuple en armes opposant une résistance farouche. Une occupation militaire de l’île est impossible. Par ailleurs, le pays se situe à seulement 150 kilomètres de la Floride, où vit une population cubaine de plus d’un million de personnes, toutes ayant de la famille dans l’île. Penser qu’une guerre contre Cuba se limiterait aux frontières du territoire cubain relève d’une profonde méconnaissance du peuple cubain, qui répondrait à une agression par tous les moyens à sa disposition et porterait le conflit sur le territoire des États-Unis. Le Pentagone le sait parfaitement, ce qui explique qu’il ne se soit jamais aventuré dans une opération militaire contre Cuba. Le coût politique, humain et stratégique serait considérable.

Source : Salim Lamrani

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