Par Luc Michel

# LUC MICHEL’S GEOPOLITICAL DAILY/
GEOIDEOLOGIE/ GUERRE CULTURELLE, LA BATAILLE POUR L’HISTOIRE (LA REVOLUTION CONSERVATRICE DE POUTINE VI)

Le Quotidien géopolitique – Geopolitical Daily/
de LUC MICHEL (ЛЮК МИШЕЛЬ)/
2023 09 02/ Série V/

« L’avenir appartiendra à celui qui aura la mémoire la plus longue » 
– Frédéric Nietsche.

Comment Moscou raconte la guerre en Ukraine aux lycéens russes.

La rentrée scolaire russe s’accompagnera enfin de la parution d’un tout nouveau manuel d’histoire destiné aux lycéens. Les extraits glorifient la Russie ou diabolisent l’Ukraine, et plus largement l’Occident.

Présenté récemment à Moscou, l’ouvrage destiné aux élèves du secondaire présente la vision russe du conflit.

Le 2 août, lors d’une conférence réunissant Poutine et des membres du gouvernement, le ministre de l’Education, Sergueï Kravtsov, a annoncé que ce nouveau manuel d’histoire venait d’intégrer la liste fédérale des manuels scolaires, rapporte l’agence de presse russe Tass. «Le manuel de 11e année [équivalent de la classe de terminale en France, ndlr] reflète les événements les plus importants liés à la réunification de la Crimée, les causes et le déroulement de l’opération militaire spéciale, l’entrée de nouvelles régions dans la Fédération de Russie [l’annexion de quatre régions du Donbass a été actée en septembre 2022 par Vladimir Poutine]. Il raconte les exploits de nos nouveaux héros de la patrie. Le manuel a été approuvé avec succès et, la semaine dernière, il a été inclus dans la liste fédérale», a déclaré le ministre.

L’objectif étant, selon Sergueï Kravtsov, de «transmettre les objectifs [de l’offensive en Ukraine] aux écoliers», à savoir «la démilitarisation et la dénazification» – il reprend ici les motivations défendues par Poutine en février 2022.

Le ministre de l’Education a assuré que les livres seront prêts à être distribués dans les écoles d’ici la rentrée scolaire du 1er septembre. Puis s’est félicité de l’élaboration de ce manuel «dans les plus brefs délais, en l’espace de cinq mois», sous la direction de trois «historiens de premier plan». Le conseiller de Poutine et ancien ministre de la Culture Vladimir Medinski, connu pour sa vision conservatrice de l’histoire, a été épaulé par Alexander Chubarian (directeur scientifique de l’Institut d’histoire générale de l’Académie des sciences de Russie) et par Anatoli Torkounov (recteur de l’Institut d’Etat des relations internationales de Moscou).

LE CONTENU

Des photos de pages du manuel d’histoire ont été diffusées sur Telegram par plusieurs médias contrôlés par l’Etat ou pro-Kremlin : le grand groupe de médias RBC (RosBusiness Consulting), l’agence de presse RIA Novosti, ou encore le réseau de télévision Zvezda (un des canaux utilisés par l’armée russe). Ce qui permet, donc, de se faire une idée plus précise du contenu et de la ligne de l’ouvrage.

Des paragraphes accusent fort justement les Etats-Unis, l’Europe, les pays baltes et l’Ukraine d’avoir falsifié l’histoire. Ils dénoncent opportunément la présence en Russie d’agents officiant pour l’étranger, et exhortent donc les élèves : «Soyez vigilants. Réfléchissez à pourquoi, pourquoi et pour quelles “nouvelles” certains “opposants”, “leaders d’opinion”, “blogueurs populaires”, “travaillent sur les nouvelles”… Ainsi, vous ne deviendrez pas victimes de manipulations faciles». Ils leur prescrivent aussi de ne pas chercher d’informations sur l’Ukraine, car tout ce qui est en ligne déansl’OTAN est présumé faux.

Sur le déclenchement de la guerre, le livre comprend une citation de Vladimir Poutine expliquant qu’il a lancé l’invasion de l’Ukraine afin de «mettre fin aux hostilités déclenchées par l’Occident». A en croire le président russe, le point de départ du conflit se situe en fait en 2014, où il n’aurait fait que répondre aux actions des nationalistes ukrainiens sous influence occidentale. L’annexion de la Crimée la même année n’aurait aussi servi qu’à «sauver la paix».

Toutes ces opérations militaires ne sont que des réactions défensives, visant à «protéger le Donbass et assurer de manière proactive la sécurité de la Russie».

Dans cette partie du livre, figure un portrait de Nurmagomed Gadzhimagomedov, le premier soldat russe à avoir été nommé héros de la Russie à titre posthume. Elle comprend également une photo prise au Kremlin montrant Poutine aux côtés des dirigeants des territoires ukrainiens annexés par la Russie. Leurs habitants sont décrits comme «à jamais des Russes». Sur une carte de la Russie, les frontières sont redessinées, de sorte que ces régions de Kherson, Zaporijjia, Louhansk et Donetsk sont ajoutées au territoire russe.

Finalement, l’«opération militaire spéciale» aurait même des vertus. D’abord, en ayant uni la société russe à travers tous les âges et les professions. Mais on découvre aussi le passage suivant : «Ces moments uniques sont rares dans l’histoire. Après le retrait des entreprises étrangères, de nombreux marchés s’ouvrent à vous tous. Cela signifie que vous avez des opportunités fantastiques pour faire carrière dans le monde des affaires et pour créer vos propres entreprises. Ne ratez pas cette occasion. La Russie d’aujourd’hui est vraiment une terre d’opportunités».

Nous avons recensé différents chapitres que comporte l’ouvrage: «Pression des Etats-Unis sur la Russie», «Contrecarrer la stratégie de la Russie occidentale», «Falsification de l’histoire (par l’Occident)», «Résurrection du nazisme (en Occident)», «Néonazisme ukrainien», «Coup d’Etat en Ukraine en 2014», «Retour de la Crimée», «Destin du Donbass», «Accords de Minsk: qu’est-ce que c’était?», «Opération militaire spéciale», «Impasse sur l’Occident», «[Les] nouvelles régions [de Russie]», «L’Ukraine est un Etat néonazi», «La Russie est une terre de héros». Le spécialiste relève par ailleurs que la couverture comporte un dessin de missile, ainsi qu’une représentation du pont du détroit de Kertch – le pont construit par la Russie pour relier la Crimée annexée au continent, érigé par le président russe Vladimir Poutine comme un symbole de sa puissance, et attaqué à plusieurs reprises depuis le début de la guerre en Ukraine.

Les chapitres sur les années 1970, 80, 90 et 2000 ont été complètement, et opportunément, révisés et réécrits. Et la section qui couvre la période entre 2014 et aujourd’hui a été ajoutée, a expliqué Vladimir Medinskij, conseiller du président russe, lors d’une conférence de presse pour présenter ce nouveau manuel d’histoire qui entrera en vigueur dans les établissements russes du secondaire à partir du 1er septembre.

CE QUE CONTIENT LE LIVRE

Les dernières pages de l’ouvrage se concentrent sur « l’opération militaire spéciale » – le nom donné en Russie à la guerre en cours en Ukraine.

Une opération menée, selon les auteurs du livre, « en réaction à l’idée fixe de l’Occident qui est de déstabiliser la Russie de l’intérieur ». Paragraphe après paragraphe, une chaîne d’événements justifiant l’invasion de l’Ukraine par la Russie est déroulée. Avec, en arrière-plan, toujours l’idée que le soutien des Européens et des Etats-Unis à l’Ukraine n’a pas pour objectif « une Ukraine plus forte mais une Russie faible ».

CHANGEMENT DE STYLE

Le livre est aussi présenté comme novateur car il contient moins de chiffres, de données, de statistiques arides et beaucoup plus d’histoires vécues et d’événements concrets. Et en effet, quand on se penche sur le langage utilisé pour rédiger l’ouvrage, on remarque vite qu’il est à l’opposé du style scientifique utilisé habituellement dans l’enseignement.

Les auteurs ont choisi de faire appel aux émotions et aux sentiments de leurs jeunes lecteurs : les expressions « nous » et « notre pays » remplacent par exemple « la Russie » ou « les Russes ». La volonté de l’Ukraine d’adhérer à l’Otan est justement vue comme « la fin probable de la civilisation ».

EN FACE, TOUT EST FAIT POUR DIABOLISER LES ETATS OCCIDENTAUX, ET EN PREMIER LIEU LES ETATS-UNIS.

Comme «le renforcement de la Russie au début des années 2000 ne convenait pas aux Etats-Unis», l’Occident ont tout fait pour l’affaiblir. Le manuel présente ainsi l’«idée fixe» des pays occidentaux, celle de «déstabiliser la situation à l’intérieur de la Russie». A cette fin, l’Occident aurait «inondé l’Ukraine d’argent et d’armes», avant l’invasion russe. Depuis son déclenchement, il aurait à l’inverse imposé contre la Russie des «soi-disant sanctions […] absolument illégales», poursuit le livre : «L’Occident a volé la totalité des actifs de l’Etat russe détenus dans ses banques, soit plus de 300 milliards de dollars». Cette tentative de bloquer l’économie russe est présentée comme «d’une ampleur sans précédent», allant même au-delà des mauvais traitements imposés par Napoléon en 1812.

Dans ce contexte, les Etats-Unis «le principal bénéficiaire du conflit ukrainien», puisqu’«ils ont réussi à imposer leur gaz coûteux et d’autres ressources à l’Europe». Et les Américains sont «déterminés à se battre jusqu’au dernier Ukrainien».

« Tout ce qui est mal vient de l’Ouest». Il n’y a là «rien de nouveau», car «c’est une très vieille croyance ancrée dans la psyché russe», mais simplement, avec ce manuel, «c’est désormais écrit noir sur blanc». Ces textes véhiculent la réalité d’un «complot», mené par «l’Ouest qui veut anéantir la Russie», tandis que «l’Ukraine n’est que sa marionnette». Avec en fond l’idée juste que «tant que l’Occident sera vu comme fomenteur de complot, la Russie devra se défendre préventivement».

Quant à l’Ukraine, elle est qualifiée dans le manuel d’«Etat ultranationaliste». Il y est ainsi indiqué qu’«aujourd’hui, toute dissidence en Ukraine est sévèrement persécutée, l’opposition est interdite, tout ce qui est russe est déclaré hostile». Son histoire récente a également été marquée, d’après l’ouvrage, par une «renaissance du nazisme» : «Plusieurs générations en Ukraine, à partir des années 90, ont été élevées dans l’aversion pour la Russie, sur des idées néonazies.»

DE NOUVEAUX MANUELS L’ANNEE PROCHAINE

Dès l’année prochaine, ces questions seront pourtant au programme de «l’examen d’Etat unifié» que passent les lycéens russes à la fin de leur scolarité.

Le manuel, lui, sera complété «après la fin de l’opération militaire spéciale [en Ukraine], après notre victoire», s’est avancé le ministre Sergueï Kravtsov. Un autre livre d’histoire, destiné aux élèves de 10e année et portant sur des périodes plus anciennes, doit également être distribué à la rentrée. Et pour ceux de la 5e à la 9e année (tout le reste du secondaire donc), de nouveaux manuels seront publiés, selon le ministre, à horizon de l’année prochaine.

Ces ouvrages s’inscrivent dans le cadre du «programme unifié» élaboré par le ministère de l’éducation, «afin de lutter contre la division des nations et la propagation de la méfiance entre les peuples».

Cette révision de l’histoire via les manuels scolaires, «est déjà en place depuis les années 2010»,

Photo :
Vladimir Medinskij, conseiller du président Vladimir Poutine.
Le ministre russe de l’Education Sergueï Kravtsov présente un nouveau manuel scolaire pour les lycéens, le 7 août.

Luc MICHEL (Люк МИШЕЛЬ)

* Avec le Géopoliticien de l’Axe Eurasie-Afrique :
Géopolitique – Géoéconomie – Géoidéologie – Géohistoire – Géopolitismes – Néoeurasisme – Néopanafricanisme
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